Coup de gueule contre l’incivilité de certains touristes qui prennent le Japon pour leur poubelle et les japonais pour des esclaves. La scène se passe dans un café d’une grande enseigne face au Shibuya Crossing, la fameux carrefour géant et chancre à touristes…

Quand j’ai pris la décision de vivre au Japon, il fut tout naturel d’en apprendre les rites et coutumes élémentaires, base d’une vie paisible dans toute société saine. Comme nous l’avions détaillé dans un article dédié à ce sujet, un attribut important de la culture japonaise est sans conteste la propreté. Une des raisons de cette propreté est la responsabilité individuelle dans l’acte de consommation et les déchets qui en résultent. Il est ainsi courant que les japonais transportent avec eux leurs déchets jusqu’à une poubelle. Un groupe de vacanciers japonais va ainsi le plus souvent laisser les lieux immaculés derrière lui. Le monde est d’ailleurs toujours surpris de voir, lors de grands évènements sportifs, les supporters japonais arpenter les gradins avec des sacs-poubelle pour tout nettoyer. De manière générale, il est de coutume au Japon de laisser un lieu encore plus propre qu’avant son passage.

Ce week-end, il me vient l’idée « absurde » de travailler exceptionnellement depuis une grande enseigne de café industriel placé juste au dessus du carrefour géant de Shibuya. Si l’endroit n’a rien d’exceptionnel, la vue sur cette masse grouillante de personnes est étonnante et c’est un des rares endroits où le Wifi est gratuit. Comme c’est de coutume au Japon, de grandes tables sont partagées et il est courant de se retrouver en face de parfaits inconnus. En face, un couple de français d’une 40 aine d’années se pose. Je suis d’abord heureux d’entendre une langue familière, juste avant que leur conversation ne bifurque sur tout ce qu’ils détestent dans l’archipel et autres déceptions touristiques… Un peu cliché.

Tout commence par deux cafés…

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Photographie : Mr Japanization

Une fois le Japon rhabillé pour l’hiver, le couple se lève, quitte la table et laisse ses deux gobelets ouverts sur celle-ci, sans même constater que toutes les tables sont immaculées jusqu’ici. Pourtant, à 2 mètres devant eux se trouvent plusieurs poubelles, ainsi qu’une seconde à leur droite. Ces poubelles sont prévues pour le tri et le recyclage des déchets. Alors que je m’apprête, gêné de leur comportement, à me lever pour aller jeter leurs détritus, un autre couple de touristes s’assoie entre nous. J’observe. Rebelote, quelques minutes plus tard, le couple part en poussant ses saletés au centre de la table, l’air de rien. C’est désormais l’heure de pointe, l’endroit est rapidement bondé et chaque place vacante est immédiatement accaparée par de nouveaux touristes. Arrive alors une famille américaine avec des plateaux remplis de nourriture. Paquets de chips se mélangent aux popcorns et aux boissons sucrées.

Le mimétisme social

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Photographie : Mr Japanization

Sans surprise, le groupe abandonne à son tour leurs plateaux débordant de déchets en tout genre à l’endroit même où il se trouvent. Les suivants, pour se trouver une place assise, repousse le tout au centre de la table. Un vieux paquets de chips tout gras vient lécher le coin de ma main. Un phénomène de groupe semble se déclencher devant mes yeux. Chaque nouveau touriste qui s’assoie désormais à la table ajoute ses déchets à cette mini-décharge qui se crée peu à peu devant mes yeux. Les actes d’incivilités des précédents semblent valider socialement de nouvelles incivilités dans l’indifférence générale. La responsabilité individuelle se voit dissoute dans la bêtise du groupe. Je décide alors de rester plus longtemps pour observer la scène et en garder un témoignage alors que le poivre me monte au nez. Mais qui est vraiment responsable ? Et ma part de responsabilité dans tout ça ? moi qui assiste à la scène impuissant.

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Photographie : Mr Japanization

Après 2 heures, la table déborde désormais de déchets et je me retrouve encerclé par ceux-ci. Après deux ans au Japon à travailler chaque jour sans un café différent, je n’avais jamais vu une telle scène de désolation. Au moins 15 touristes vont se succéder sans jamais tendre le bras vers la poubelle la plus proche et jeter leurs propres déchets. Face à cette banalisation de l’incivilité à si petite échelle, on comprend mieux comment notre monde peut devenir peu à peu une poubelle géante. Je également comprends comment nous arrivons tous à petit échelle à précipiter le changement climatique en perpétuant des actes incohérents qui nous semblent pourtant innocents.

Après moi le déluge

À cet instant, autour de moi, tout le monde semble se dire que « c’est pas si grave vu que tout le monde le fait déjà » sans comprendre qu’ils sont les maillons d’une chaine. Si les industriels ont une grande part de responsabilité dans l’overdose de plastiques, le manque d’éducation et de civilité des individus jouent également un rôle majeur sur la crise environnementale. « Après moi le déluge » semble être une norme qui s’exporte et j’ai soudainement honte de l’occident. Je prends également conscience que je ne suis pas à ma place à cet endroit, tout comme certains ne se sentent plus à leur place dans le monde moderne où les citoyens en sont toujours plus réduits à des consommateurs déshumanisés.

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Enfin, je croise le regard désolé d’un employé. Il partage ma gêne sans dire un mot. La table est tellement pleine de détritus que la plupart des clients ont déserté ce coin. On dirait presque une œuvre d’art moderne. S’il a fallut longtemps pour que quelqu’un intervienne, c’est qu’il est élémentaire pour les japonais de débarrasser leur propre table. Nous finissons par débarrasser la décharge à deux, tellement la tâche est laborieuse et que je me sens mal d’être assimilé par défaut à ces touristes.

Il va sans dire que sur l’ensemble de la scène, le seul japonais à faire partie des protagonistes est l’employé lui même. Inévitablement, on sent le fossé culturel. Mais pourquoi des amoureux du Japon ne respectent le pays qu’ils visitent ? Difficile en effet de comprendre qu’on puisse aimer ce merveilleux pays qu’est le Japon, au point de traverser le monde en avion pour le visiter, sans même essayer de faire le moindre effort pour en adopter les coutumes élémentaires l’espace de quelques jours, dont la propreté…

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Photographie : Mr Japanization

Moralité, ne jamais oublier que c’est le premier geste qui compte. Les deux cafés abandonnés par le couple de français sont à l’origine d’une réaction en chaine de déresponsabilisation. Dans la société, on observe ces mêmes comportements. Les incivilités des uns valident socialement et amplifient celles des autres, mais la bonne nouvelle, c’est que les actions positives également. Pour changer le monde, commençons donc par nous changer nous mêmes afin de montrer l’exemple et, comme Ghandi le disait, incarner le changement que nous voulons voir dans le monde. Un message à faire passer à ceux qui comptent un jour visiter l’archipel : Touristes, le Japon n’est pas votre poubelle !