Bien avant l’intégration d’Okinawa au Japon moderne, les îles Ryûkyû formaient un royaume indépendant, actif du XVe au XIXe siècle. Dans cette société insulaire marquée par des influences chinoises, japonaises et locales, les hajichi, tatouages ornementaux sur les mains des femmes, occupaient une place essentielle dans la construction de l’identité féminine.
Nous avons parfois tendance à l’oublier, mais la géographie telle que nous la connaissons aujourd’hui n’est pas une réalité immuable. Bien au contraire, et le Japon ne dérogea pas à la règle. Dans les îles Ryûkyû de l’archipel d’Okinawa existait le royaume de Ryûkyû, actif du XVIe au XIXe siècle.
Les cultures insulaires ont tendance à développer une singularité, fruit d’un isolement du reste du monde, mais aussi des diverses influences importées au rythme des visites, invasions et mouvements migratoires. Bien entendu, les influences majeures étant celles de la Chine, du Japon et des peuples autochtones.
Ce syncrétisme fut le berceau du hajichi, des tatouages féminins, véritables témoins et cartes d’identité des femmes qui les arboraient. Réalisés à l’encre bleu foncé, les hajichi prenaient souvent la forme de motifs géométriques — lignes, cercles ou triangles — tatoués sur les doigts et le dos des mains. Entre interdiction, lutte identitaire et renaissance des coutumes ancestrales, le hajichi est le témoin de la permanence dans un monde en mouvement constant.
Le Hajichi : bien plus qu’un ornement
Les hajichi ne relevaient pas seulement de l’esthétique : ceux-ci avaient des fonctions spécifiques et structurantes au sein de la société locale. D’une part, ils signalaient le statut social et familial des femmes, parfois même leur appartenance à une communauté spécifique.
D’autre part, ils possédaient une dimension spirituelle importante. Il était en effet courant, dans certaines sous-cultures du Ryûkyû, que ceux-ci revêtent un rôle de protection, tel un talisman contre le mauvais sort ou les aléas de la vie.

Ces ornements remplissaient aussi la fonction de véritable carte d’identité. Ils devaient permettre aux ancêtres de reconnaître les leurs lors du passage vers l’au-delà. Mais le plus important réside dans leur fonction sociale.
Le hajichi marquait des étapes importantes dans le développement d’une femme. Chaque étape de sa vie était accompagnée de son symbole : la puberté, l’entrée dans l’âge adulte, le statut marital… mais aussi des compétences acquises comme le fait de savoir coudre, cuisiner. Tout était inscrit sur les mains des femmes de l’archipel.
Mais le hajichi n’était pas uniforme. Chaque village, chaque île de l’archipel avait sa propre identité visuelle, ses propres symboles. L’iconographie pouvait varier de manière radicale, bien que la fonction sociale restât sensiblement la même.
L’interdiction sous l’ère Meiji
La disparition des hajichi ne s’explique pas par une évolution naturelle des pratiques, mais par une interdiction politique.
Retour en 1879. Le Japon, sous l’impulsion unificatrice de l’ère Meiji (1868-1912), annexe le royaume de Ryûkyû, marquant la naissance de la préfecture d’Okinawa telle que nous la connaissons aujourd’hui. C’est dans ce contexte historique que le Japon entame un processus de modernisation rapide et d’uniformisation culturelle. Une marche forcée, et surtout une destruction des identités culturelles locales au profit d’une uniformité plus simple à maintenir sous contrôle.

Dans cette logique les hajichi, perçus comme « primitifs » ou incompatibles avec l’image d’un État moderne, sont progressivement interdits à partir de la fin du XIXe siècle. Des campagnes sont menées pour décourager cette pratique, notamment dans les écoles, mais aussi à travers de la stigmatisation sociale.
C’est ainsi que les générations suivantes, soucieuses de survivre dans une conversion à marche forcée, cessèrent de se faire tatouer les mains. Au début du XXe siècle, la pratique a presque totalement disparu.
Une renaissance près d’un siècle plus tard
Avançons de plus d’un siècle pour arriver aux alentours des années 1990. Un phénomène relativement courant dans l’histoire humaine lors de périodes de détente voit le jour : le hajichi semble vivre une renaissance inattendue. Peut-être de manière réactionnaire, peut-être identitaire, mais certainement comme une réaffirmation de l’identité des ethnies okinawaïennes. Dans tous les cas, un regain d’intérêt s’installe parmi les plus jeunes.
Bien entendu, le phénomène attire très vite l’attention des anthropologues, historiens, mais aussi des artistes locaux. Tous entreprennent de documenter les motifs, de tenter de comprendre le rôle de ces tatouages aujourd’hui quasi disparus. Nous osons deviner la surprise des anciennes encore tatouées, longtemps stigmatisées, longtemps considérées comme des marginales d’un temps révolu, quand des hordes de chercheurs et autres curieux commencèrent à les interviewer…
Ce labeur a permis de restaurer partiellement le rôle de ces tatouages, mais aussi d’en acter officiellement la renaissance au travers des jeunes générations. Comment ne pas faire de parallèle avec l’histoire des chrétiens du Japon, qui ont réussi à faire perdurer leur foi malgré les persécutions subies durant le XVIIe siècle, afin de renaître de leurs cendres plusieurs siècles après. Au Japon, des communautés ont su préserver discrètement des coutumes anciennes.

En attendant les études sur la renaissance du hajichi, force est déjà de constater que le regain d’intérêt est de plus en plus massif. De plus en plus de jeunes femmes d’Okinawa se font désormais tatouer les mains, comme le faisaient leurs ancêtres avant elles. Au point que certaines d’entre elles envisagent de le proposer aussi a leurs propres filles.
Mais peut-on encore parler de préservation d’une culture ancestrale, ou bien d’un acte de rébellion contre un système perçu comme oppressif, uniformisé comme l’est le Japon ? Doit-on y voir le retour à un sentiment d’appartenance, à une culture encore vivace, ou une forme de réappropriation culturelle dévoyée de son âme originelle ? Pourrait-il être le reflet d’une émancipation féminine, soucieuse de se réapproprier un symbole qui pourrait devenir un acte de rébellion ? Sans doute un peu de tout cela. Seul le temps nous le dira.
En attendant, le Hajichi vient renforcer la panoplie de la déjà très foisonnante et riche culture japonaise pour le plus grand plaisir des curieux que nous sommes.
-Gilles Chemin



















































