Au Japon, l’équation est très simple : pas d’emploi, pas d’existence sociale. 

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Au Japon, la fameuse question «Tu fais quoi dans la vie ? » déborde largement du cadre professionnel. Elle touche à la reconnaissance, à la place dans le groupe, à la continuité biographique, au statut social. In fine, à une forme de respect tacite qu’un statut impose, par exemple, celui du salaryman. Un Japonais se présente souvent davantage par son entreprise que par ses convictions ou ses loisirs.  Vous allez dire, « comme en France », et bien pas tout à fait. Le Japon pousse le curseur un cran au-dessus.  

Selon le Statistics Bureau of Japan, le taux d’activité des 15-64 ans dépasse les 80% depuis plusieurs années, classant le pays à un niveau élevé parmi les économies développées. Le taux d’emploi des hommes de 25 à 54 ans reste d’ailleurs supérieur à 90 %. Quant au chômage, les données mensuelles du Labour Force Survey le situent autour de 2 à 3%. Un taux qui, selon l’OCDE, indique le Japon comme l’un des pays les moins touchés par le chômage.

Un ouvrier routier transporte son matériel sur un pont dans la campagne d’Hokkaido, au Japon. Source : Wikicommons

Outre une économie carnassière, la cause est sociale : une pression forte, pour ne pas dire, aliénante autour de l’emploi.

Le modèle de l’emploi à vie… pour les hommes diplômés

Souvent cité en exemple par des politiques de droite, la faiblesse du taux global de chômage ne dit rien de la manière dont l’emploi et/ou la perte d’emploi sont vécus.

Le Shūshin koyō

Tout part du modèle d’après-guerre, qui reposait sur une intégration durable dans l’entreprise, souvent décrite sous le terme d’« emploi à vie », dit Shūshin koyō (終身雇用).

Un concept bien documenté, et, selon la page wikipedia dédiée :« une pratique très commune dans les grandes entreprises japonaises à partir des premiers succès économiques des années 1920 en passant par le miracle économique japonais jusqu’à l’éclatement de la bulle spéculative japonaise »

Bien que ce système concernait surtout une minorité privilégiée, il a réussi a dominer l’imaginaire, voire à propulser une forme de prosélytisme autour du salariat japonais (et ses conditions de travail toxiques) pendant plusieurs décennies. Comme le montre l’ouvrage de sociologue Kazuo Koike Understanding Industrial Relations in Modern Japan (1988), celui-ci repose historiquement sur le recrutement collectif de jeunes hommes diplômés, une progression salariale liée à l’ancienneté et des carrières construites majoritairement à l’intérieur de l’entreprise.  

La rupture des années 90

Sans surprise, face au « rattrapage » néolibéral mondialisé des années 90, comme le montrent de nombreux auteurs (Stieglitz, Harvey…), la rupture apparaît dans les chiffres, et le Japon n’est pas épargné.

Ainsi, selon l’Annual Health, Labour and Welfare Report, fondé sur la Labour Force Survey du Statistics Bureau of Japan, la proportion de travailleurs dits « non réguliers » (emplois temporaires, à temps partiel ou contractuels) est passée de 19,1 % en 1990 à 38,3 % en 2019 (voir page 3, le graphique « Number of non-regular workers »).

Des statistiques nationales indiquent également une proportion de 37,3 % en 2017, confirmant une augmentation substantielle et durable de la part des emplois non permanents dans la structure du marché du travail japonais depuis le début des années 1990.

La stabilité n’est plus garantie, mais la norme de stabilité continue d’imprégner les représentations. C’est dans cet écart que naît une partie des tensions contemporaines.

Le statut professionnel comme marqueur hiérarchique

Comme l’indique la chercheuse Yuka Takahashi, dans The Work and Lives of Japanese Non-Regular Workers, Japan Labor Review, 2015, les travailleurs non réguliers au Japon occupent plus fréquemment des emplois instables, perçoivent des salaires plus faibles et ont un accès plus limité à la formation et aux perspectives de carrière que les travailleurs réguliers.

Elle décrit également cette dichotomie : les travailleurs réguliers (seishain) bénéficient généralement d’une plus grande stabilité et de trajectoires professionnelles plus prévisibles, tandis que les travailleurs non réguliers (hiseiki) cumulent davantage d’incertitudes et des perspectives de carrière plus limitées. Ces mêmes travailleurs non réguliers qui sont exposés à des taux de stress et des scores de dépression plus élevés. (Encore plus élevés que les travailleurs réguliers, soyons précis !)

Perdre son emploi, perdre la face

Une étude publiée dans Psychological Reports et référencée sur PubMed analyse la stigmatisation associée aux personnes sans emploi. Elle met en évidence des mécanismes d’auto-dévalorisation liés aux normes sociales.

Ces travaux décrivent un phénomène précis : lorsque l’identité sociale est fortement adossée à l’entreprise, la rupture professionnelle prend une dimension morale.

La question n’est pas seulement économique. Elle touche à la respectabilité, au regard des proches, à la continuité de la biographie. Dans une société où l’appartenance organisationnelle sert de repère social, répondre que l’on est sans emploi peut signifier que l’on se trouve momentanément en dehors du cadre collectif.

Avec toutes autorisations – source : unsplash

Cette pression sociale peut se traduire par des pratiques concrètes visant à préserver les apparences d’intégration professionnelle. C’est le cas par exemple des « rental family », des entreprises proposent la location de membres de famille, de collègues ou de supérieurs hiérarchiques fictifs afin de simuler une insertion sociale ou professionnelle lors d’événements publics ou familiaux. Cela a d’ailleurs inspiré une comédie du même nom.

Surtravail et devoir moral

L’existence du karōshi rappelle que le travail demeure un impératif social puissant. L’implication professionnelle est valorisée, parfois au prix de la santé.

La pression n’est pas seulement productive. Elle est normative. Ce point éclaire en creux la situation des personnes privées d’emploi. Dans un environnement où le surengagement est valorisé, l’inactivité forcée peut être vécue comme une disqualification. 

Le cas de Hikikomori

Le phénomène des hikikomori, étudié depuis les années 1990, illustre les formes extrêmes de retrait social, qui concernerait près d’1,5 million de Japonais, principalement des jeunes hommes. Le retrait social n’est pas réductible au chômage, mais les difficultés professionnelles apparaissent dans plusieurs enquêtes comme un facteur déclencheur. Lorsque la trajectoire attendue se brise, l’isolement peut devenir une stratégie d’évitement.

Ces phénomènes restent minoritaires. Ils n’en disent pas moins quelque chose d’essentiel : la place sociale demeure étroitement liée à la capacité à rester intégré dans un cadre reconnu, celui du travail.

Le chômage est bas. La pression symbolique, elle, demeure élevée.

– Maureen Damman


Photo de couverture de Rezal Scharfe sur Unsplash