La montagne a définitivement quelque chose de l’ordre du sacré au Japon. Entre mystique et géographie, la route sinueuse qu’elle nous trace laisse place à toute un panthéon divin.

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Plongeons dans le film Le mal n’existe pas, véritable chef-d’œuvre qui met en avant la beauté de la nature japonaise, vendue à bas prix pour du glamping (contraction de « glamour » et « camping » désignant un mode d’hébergement touristique en pleine nature, associant le confort au respect de l’environnement).

Le film s’ouvre sur un majestueux traveling sur les arbres, la forêt, le vert de la forêt de montagne, qui nous inonde sur un fond de musique classique voluptueux.

Au Japon, la montagne n’est jamais qu’un simple accident géographique, mais plutôt une présence quotidienne, visible depuis les plaines, inscrite dans les circulations, les saisons, les récits, les pratiques religieuses et les formes d’habitat. 

Dans un archipel où le relief occupe une place structurante, la montagne façonne à la fois la matérialité du territoire et la manière dont les Japonais pensent leur rapport au visible, au sacré et à la mémoire.

Une géographie structurante

La géographie explique d’abord cette proximité. Le Japon est un pays très largement montagneux, où les plaines habitables se concentrent en bordure littorale ou dans quelques bassins intérieurs. Comme le rappelle l’ouvrage collectif Le Japon : territoire insulaire ou montagnard ?, l’insularité japonaise ne peut être comprise sans la profondeur du relief qui structure l’intérieur de l’archipel.

Cette omniprésence de la montagne produit une expérience spatiale particulière : la ville, le village, la route et la vallée vivent presque toujours sous la proximité d’un versant, d’une forêt de pente ou d’une ligne de crête.

Le mont Kita vu depuis le mont Nakashirane. Source : commons.wikipedia

Cette situation géographique explique en partie pourquoi la montagne n’a jamais été pensée comme un simple arrière-pays, comme cela peut être majoritairement le cas en France.

Elle borde le quotidien, tout en ouvrant un autre régime d’expérience : celui de la distance, de l’ascension, de la forêt profonde et du retrait, dimensions qui ont un fort ancrage au sein de la culture japonaise.

La carte et le territoire nippon

Le relief japonais ne se contente pas de dessiner les cartes. Il organise concrètement l’histoire des implantations humaines, des voies de communication et des formes de sociabilité régionales.

Les montagnes séparent les bassins, ferment les vallées, ralentissent les circulations et produisent des territoires distincts. Elles sont aussi des réservoirs d’eau, des espaces forestiers essentiels, des lieux de ressources et parfois des zones de refuge.

La pagode Chureito avec le Mont Fuji en arrière-plan. Photo de Spenser Sembrat sur Unsplash

Dans cette perspective, la montagne participe d’un rapport sensible au territoire. Elle impose des effets de seuil très nets : passage d’un bassin à un autre, changement climatique local, modification de la végétation, fermeture du paysage, ouverture sur un autre versant. 

Cette relation presque charnelle au relief trouve un écho majeur dans les travaux du philosophe et orientaliste Augustin Berque. Pour lui, l’espace japonais ne se comprend pas comme un objet extérieur à l’homme, mais comme une extension de son propre corps. Il écrit ainsi dans Écoumène :

« Le paysage n’est pas l’environnement. L’environnement est l’objet d’une science, le paysage est l’expression d’une culture. La montagne n’est pas seulement un obstacle physique, elle est une forme de notre existence. »

C’est ce qui explique aussi la force des itinéraires historiques qui relient les espaces habités aux sanctuaires d’altitude. Les travaux de Géoconfluences sur les sites sacrés et les chemins de pèlerinage de Kii montrent très bien comment la montagne japonaise se comprend comme un territoire de circulation autant que comme un espace vertical.

La montagne sacrée

Peut-être avez-vous vu le film cathédrale La montagne sacrée de Jodorowsky, un film-création qui illustre si bien le rapport mystique que l’on peut avoir avec la montagne, mais pas seulement. (Au sujet de ce film, on vous recommande chaleureusement la vidéo de Alt236 sur le sujet).

Comme dans le film, le Japon cultive un rapport territorial à la montagne qui se double d’une très ancienne profondeur religieuse.

D’abord, dans l’histoire japonaise, la montagne apparaît très tôt comme un espace distinct du monde ordinaire, souvent associé à des puissances invisibles, à des divinités locales ou à des formes de présence qui excèdent le visible.

Les recherches de l’IESR sur la montagne et le sacré à travers le shugendō rappellent que les sommets, les forêts, les cascades ou certains cols sont investis comme des lieux de passage entre plusieurs plans du réel. La verticalité n’est donc pas seulement physique : elle devient symbolique. Monter, c’est aussi changer de régime d’expérience.

Cette logique explique pourquoi tant de sanctuaires et de temples japonais (mais aussi généralement tous les lieux de culte) se situent dans des contextes de relief, de forêt ou d’altitude. La montagne crée une séparation, un éloignement, une rupture progressive avec l’espace habité qui favorise l’entrée dans le sacré et une plus grande proximité avec le divin.

La Montagne : demeure des Kami et des Morts

Au-delà de sa structure physique, la montagne japonaise est perçue comme un monde à part, régi par des forces invisibles. 

Le Shintoïsme et les Kannabi

Dans la tradition shintoïste primitive, la montagne n’est pas seulement le lieu où l’on construit un sanctuaire ; elle est elle-même le corps de la divinité (shintai). Le concept de Kannabi désigne ces montagnes à la forme régulière (souvent coniques) qui servent de réceptacle aux kami.

L’ascension y est historiquement restreinte, car pénétrer dans la montagne, c’est entrer dans le domaine du sacré pur, par opposition au monde profane de la plaine (sato).

La montagne comme territoire des âmes

Dans le folklore japonais, la montagne est conçue comme le lieu où résident les esprits des morts. Selon les traditions décrites notamment par l’ethnographe Yanagita, l’âme du défunt rejoint la montagne, y subit une phase de transformation, puis devient un ancêtre protecteur associé à la communauté agricole.

Cette opposition entre la montagne (monde des morts et du sacré) et le village (monde des vivants) explique d’ailleurs la localisation fréquente des cimetières et des lieux de culte à leur frontière.

Le shugendō : faire de la montagne une épreuve spirituelle

Cette relation trouve sans doute son expression la plus forte dans le shugendō, tradition ascétique japonaise née du syncrétisme entre bouddhisme ésotérique, croyances locales et pratiques de montagne.

Ici, la montagne n’est pas le cadre de la pratique : elle en est la substance. Le sentier, le froid, la forêt, la montée, la fatigue, les cascades et le dénivelé participent directement de l’expérience religieuse.

Les yamabushi, pratiquants du shugendō, cherchent dans la traversée du relief une transformation intérieure qui passe par le corps.

Cette articulation entre effort physique et intensité spirituelle a été très bien étudiée par Anne Bouchy dans La cascade et l’écritoire, qui montre comment l’expérience de la montagne devient à la fois épreuve, purification et reconfiguration du rapport au monde.

Le mont Fuji, symbole du Japon

Aucune montagne ne condense mieux cette pluralité de sens que le mont Fuji.

Sommet religieux, volcan, lieu d’ascension, motif d’estampe et repère géographique, le Fuji dépasse de loin son statut physique.

Il est devenu, au fil des siècles, une image condensée du Japon lui-même. Le géographe Philippe Pelletier montre très bien, dans L’invention du Mont Fuji, comment cette montagne s’est progressivement constituée en géosymbole national.

Sa forme immédiatement reconnaissable, sa présence dans les séries d’Hokusai et d’Hiroshige, sa visibilité depuis de vastes portions du territoire lui donnent une portée exceptionnelle : le Fuji n’est pas seulement vu, il représente le pays.

Cette omniprésence de la montagne dans le paysage japonais explique sans doute pourquoi elle demeure aujourd’hui encore un espace à la fois géographique, spirituel et symbolique. Elle n’est jamais seulement un décor : elle structure les territoires, organise les circulations, façonne les imaginaires et accompagne les croyances.

Du relief concret des vallées aux hauteurs sacrées du Fuji, des chemins de pèlerinage aux forêts profondes du shugendō, la montagne japonaise incarne une manière particulière d’habiter le monde, où nature, mémoire et sacré restent intimement liés.

– Maureen Damman


Photo de couverture du Mont Fuji par Aditya Anjagi sur Unsplash