En Occident, les saisons organisent le calendrier. Au Japon, elles organisent la vie. La façon de manger, de s’habiller, de décorer, de célébrer, de ressentir. Ce n’est pas une question de météo. C’est une façon d’être que le Japon a mise en mots depuis très longtemps, en gestes, en cuisine, en architecture.

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Au Japon, il existe un calendrier que personne n’affiche dans les bureaux mais que presque tout le monde suit. Soixante-douze micro-saisons de cinq jours chacune.

Chacune a un nom. Le vent d’est dégèle la glace. Le rossignol chante pour la première fois. Les lucioles illuminent la nuit. Pas de la poésie mais des instructions d’attention.

Un Japonais sur un banc du parc d’Ueno (Tokyo). Photo de Bruna Santos sur Unsplash

Ce calendrier, les shichijūni kō (七十二候), a été mis en forme en 1685 par l’astronome de la Cour Shibukawa Shunkai. Il ne sert aujourd’hui plus à planifier les récoltes mais il réapparait dans des applications mobiles, sur les ardoises de certains restaurants qui changent leur menu tous les cinq jours.

Il survit parce qu’il dit quelque chose que le calendrier grégorien ne dit pas : que le temps n’est pas une ligne. C’est une succession de présents, chacun déjà en train de finir.

Soixante-douze façons de dire le temps

Les quatre saisons, tout le monde les connaît. Mais au Japon, ça n’a jamais vraiment suffi. Avant les soixante-douze micro-saisons, il y avait déjà les sekki, vingt-quatre périodes solaires héritées de la Chine ancienne, introduites au Japon vers le VIe siècle. Certaines sont encore largement connues aujourd’hui : Risshun, le début officiel du printemps aux alentours du 4 février. « Tōji », le solstice d’hiver.

Ces jalons ne relèvent pas de l’histoire ancienne, ils structurent encore des fêtes, des habitudes que beaucoup de Japonais suivent sans forcément en connaître le nom.

Le Hakata Gion Yamakasa, festival de l’arrondissement de Hakata à Fukuoka. Photo de Nichika Sakurai sur Unsplash

Les soixante-douze micro-saisons vont plus loin. Elles ne mesurent pas le temps. Elles le décrivent. Et les noms parlent d’eux-mêmes. Fin janvier : les sources se réchauffent sous la glace. Mi-avril : les premières hirondelles arrivent. Début juillet : les grenouilles chantent dans les rizières. Mi-octobre : les chrysanthèmes s’ouvrent. Pas de « deuxième semaine d’octobre ».

Juste ce qui se passe, nommé précisément, pour cinq jours seulement.

C’est une invitation à regarder. À remarquer que le monde bouge en continu, que chaque moment a une texture propre. Dans un pays par ailleurs réputé pour sa ponctualité et son sens de l’organisation, ce rapport poétique au temps ne détonne pas. C’est son envers nécessaire.

Ce mot qu’on ne traduit pas vraiment

Pour comprendre pourquoi les Japonais regardent les cerisiers en fleurs comme ils le font, il faut s’arrêter sur une expression. Une expression souvent qualifié d’intraduisible, une façon polie de dire qu’il désigne quelque chose que nos langues n’ont pas jugé nécessaire de nommer.

Il s’agit du concept de Mono no aware (物の哀れ), la sensibilité à l’éphémère. La conscience un peu douloureuse, un peu douce, que tout passe et que c’est précisément parce que tout passe que tout mérite d’être regardé.

Pas de la tristesse, pas vraiment. Plutôt une forme d’attention particulière : savoir qu’un moment va disparaître le rend plus dense, plus réel.

Hanami – Photographie de Nichika Sakurai sur Unsplash

Ce n’est pas une invention moderne. Motoori Norinaga, érudit du XVIIIe siècle, lui a donné un nom mais le sentiment existait bien avant. On le reconnaît dans les haïkus de Bashō, poète japonais du XVIIe siècle, dans les jardins où les pierres sont volontairement irrégulières, dans l’architecture qui utilise le bois et le papier plutôt que la pierre. Des matériaux qui vieillissent, qui s’abîment, qui disparaissent.

Les cerisiers sont son symbole le plus connu. Leur floraison dure deux semaines. Parfois moins. Et c’est cette brièveté même qui fait que des millions de gens se déplacent, s’installent sous les arbres, lèvent la tête. Le hanami, la contemplation des fleurs, n’est pas un prétexte à la fête. C’est un rendez-vous avec ce qui disparaît mais aussi avec ce qui recommence.

Au Japon, le printemps, c’est la rentrée, le premier jour dans une nouvelle entreprise, le déménagement vers une autre ville. Les cerisiers fleurissent exactement à cette jonction. On les regarde tomber au moment précis où l’on commence quelque chose.

Momiji – Photographie de Lucas Calloch sur Unsplash

La même logique traverse le momijigari, la chasse aux feuilles rouges d’automne, cette tradition de se rendre dans les temples pour voir les érables virer au rouge avant de tomber.

Elle se trouve également dans les festivals d’été, ces nuits de matsuri qui n’existent que parce que la canicule finira.

Dans les onsens d’hiver aussi, où la neige sur les pierres du bain extérieur rappelle que la saison froide a une texture, une façon d’être là qui ne reviendra pas tout à fait pareille.

Dans l’assiette, dans les mots, dans les murs

La saisonnalité japonaise n’est pas abstraite. Elle se mange.

Shun, le moment optimal de dégustation d’un ingrédient, l’instant précis où il atteint son plein potentiel. Un principe qui structure la cuisine familiale autant que les tables étoilées. Le menu d’un kaiseki, le repas traditionnel de haute gastronomie est ainsi entièrement renouvelé chaque mois.

Pousses de bambou au printemps. Aubergines l’été. Champignons matsutake et saury grillé en automne. Daikon et nabe en hiver. Ces associations viennent d’une relation longue entre un archipel, son sol, son climat. Le washoku, la cuisine japonaise traditionnelle, a été inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2013. Pas pour un plat. Pour l’ensemble du système : équilibre nutritionnel, connexion aux saisons, transmission.

Kaiseki – Photographie de Yosuke Ota sur Unsplash

La langue suit. Le japonais possède des centaines de kigo, mots de saison, que les poètes de haïku doivent inclure dans leurs compositions pour ancrer le poème dans un moment précis de l’année. Une cigale, c’est l’été. Un kaki, c’est l’automne. La lune de l’automne n’est pas la même que celle du printemps. Les mots portent une saison avec eux.

L’architecture aussi. Les maisons traditionnelles sont conçues pour laisser entrer les saisons, pas pour s’en protéger. Les shōji, ces cloisons de papier et de bois filtrent la lumière différemment selon l’heure, selon le mois.

Les jardins sont pensés pour offrir un spectacle distinct à chaque période : prunier en février, cerisiers en avril, iris en mai, hydrangeas sous la pluie de juin, érables en novembre. Un jardin japonais n’est jamais fini. Il est en cours.

Ce qui résiste et ce qui change

Avec la modernisation de la société japonaise, tout ça aurait pu disparaître. Ça n’a pas disparu.

Les konbini, ces supérettes ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre, piliers de la vie quotidienne japonaise sortent des éditions saisonnières avec une régularité presque ritualisée. Biscuits à la cerise au printemps, glaces à la pastèque l’été, chocolats au potiron en automne.

Ce procédé contient évidemment une part de marketing mais le fait que cela fonctionne témoigne de l’attente que ces éditions suscitent auprès du public. Le consommateur japonais recherche ces séries limitées.

Konbini – Photographie de Julien sur Unsplash

Mais le changement climatique brouille les cartes. Les cerisiers fleurissent de plus en plus tôt, les saisons se décalent. En 2023, Tokyo a enregistré l’une des floraisons les plus précoces de son histoire. Les anciens almanachs ne collent plus vraiment à la réalité. Mais la logique, elle, tient l’attention aux cycles, l’idée que chaque moment a une texture propre qui ne reviendra pas identique.

Tout passe. C’est pour ça qu’on regarde. Au Japon, les saisons ne sont pas un décor. Elles sont une grammaire. Une façon d’organiser ce qu’on mange, ce qu’on dit, ce qu’on regarde, ce qu’on ressent.

Derrière tout cela, une idée simple et difficile à la fois : que la beauté d’un moment tient à ce qu’il ne durera pas. Que regarder les cerisiers tomber, c’est déjà les regretter. Et que c’est pour ça qu’on lève les yeux.

– Julian Cazajus


Photos de couverture par Yusheng Deng, Samuel Berner, Seiya Maeda, Fabian Mardi.