En 1973, une rumeur se répand rapidement : un petit reptile légendaire, le tsuchinoko, aurait de nouveau été observé dans les montagnes du Japon central. En quelques mois, le fait divers éclate et envahit les médias : la chasse est ouverte, la petite créature n’a qu’à bien se tenir…
L’impossible serpent du folklore japonais
Dans les montagnes de l’archipel, il existerait un étrange serpent trapu capable de bondir, de rouler sur lui-même comme un pangolin et, selon certaines histoires, de ronfler lorsqu’il dort.
Son petit nom ? Le tsuchinoko. Littéralement : « l’enfant de la terre » 土の子, selon les graphies que l’on peut trouver dans les ouvrages, ou « petit marteau » 槌の子, en référence à son corps épais rappelant un vieux maillet agricole japonais. Des tas de gens l’ont vu, décrit, mais personne n’a jamais pu le capturer.
À première vue, la créature ressemble surtout à une plaisanterie sortie d’un vieux manga des années 70, où il fait une première apparition dans la culture populaire. Pourtant, pendant plusieurs décennies, des milliers de personnes ont affirmé l’avoir aperçu. Un petit sanctuaire rudimentaire lui est même dédié dans la campagne du département de Gifu, à Higashi-Shirakawa.

Les descriptions de cette insaisissable bestiole varient légèrement selon les régions, mais les mêmes détails reviennent toujours : un corps court et renflé, une tête triangulaire, de gros yeux, une étrange façon de se déplacer… et surtout une incroyable capacité à disparaître avant qu’on puisse l’approcher. Les récits qui s’y rapportent décrivent un comportement singulier. Certains lui prêtent un goût prononcé pour le saké, d’autres racontent qu’il attaque les voyageurs en mordant leurs jambes avant de dévaler les pentes à toute vitesse. Pas franchement le genre d’animal qu’on a envie de croiser en randonnée. Quoique…
Ce qui rend le tsuchinoko fascinant, outre les récompenses absurdement élevées promises pour sa capture, ce n’est pas seulement son apparence improbable. C’est surtout le fait qu’il occupe une étrange frontière entre folklore ancien, rumeur rurale et phénomène médiatique moderne. Car contrairement aux yōkai classiques du folklore japonais, le tsuchinoko n’est pas resté coincé dans les vieux contes. Dans les années 1970 et 1980, il va soudain envahir les magazines, les plateaux télévisés et même déclencher de véritables expéditions dans les montagnes japonaises, dont certaines se sont perpétuées jusqu’à bien après les années 2000.
Le tsuchinoko aurait été observé un peu partout au Japon, mais la majorité des battues qui lui sont dédiées se déroulent dans les montagnes de Yoshino, les bois de Higashi-Shirakawa, dans les monts Hida ainsi que les montagnes de Niigata.
Le grand boom médiatique des années 70-80
Le légendaire animal apparaîtrait sous forme textuelle, picturale ou même sous forme d’artéfacts archéologiques depuis plusieurs siècles. Sa frimousse est en effet associée par plusieurs auteurs japonais à des objets datés de l’époque Jōmon.


Mais le véritable âge d’or du tsuchinoko commence bien loin des vieux rouleaux et des légendes de montagne. Il débute dans le Japon contemporain des années 1970. Télévision omniprésente dans les foyers, magazines à sensation, engouement pour l’occultisme à l’occidentale, fascination pour les OVNI, le triangle des Bermudes et les pouvoirs psychiques…
Le pays bascule alors dans une véritable fièvre du paranormal. Au cœur de cette vague, les éditions Mu Books deviennent une référence incontournable en alimentant une cascade de livres consacrés aux OVNI, aux civilisations perdues, aux pouvoirs psychiques, aux monstres inconnus et à toutes les zones troubles situées quelque part entre science populaire, folklore et pur délire éditorial.

Le tsuchinoko tombe donc au parfait moment pour construire sa petite célébrité, qui lui vaudra sa place au panthéon des divinités modernes en intégrant le pokédex des versions Pokémon Or et Argent en 1999 sous le nom de Nokocchi ノコッチ (connu dans nos contrées sous le nom d’Insolourdo), anagramme en katakana de tsuchinoko ツチノコ.
À partir du début des années 70 s’étiole la passion des médias pour l’Hibagon, un autre UMA nippon. Plusieurs témoignages très médiatisés affirment cependant avoir aperçu une étrange créature serpentiforme dans les montagnes du Chūgoku. L’affaire tsuchinoko s’embrase, grâce à un livre incontournable de ce premier boom médiatique : Fuis, tsuchinoko ! (Nigero tsuchinoko !! 『逃げろツチノコ!!』), publié par Yamamoto Sokeki en 1973, et au manga de Yaguchi Takao, « Bachi-hebi, le serpent mystérieux » (Maboroshi no kaija bachihebi『幻の怪蛇バチヘビ』), publié en 1973 et 1974.

Des journaux locaux s’emparent du sujet, puis des magazines spécialisés dans le mystérieux commencent à publier croquis, interviews et cartes d’observations. Très vite, le tsuchinoko quitte le folklore rural pour devenir un objet de discussion nationale et dans les foyers.
Le phénomène prend une ampleur telle que plusieurs municipalités, notamment celles où l’affaire rencontre un véritable succès, flairent immédiatement le potentiel touristique. Les collectivités ou les comités de promotion touristique promettent des récompenses énormes à quiconque capturera un spécimen vivant. À une époque, la prime atteint même plusieurs centaines de millions de yens. De quoi motiver un bon paquet de chasseurs de monstres en chaussettes-claquettes armés de leur filet à papillon.

Dans certaines régions montagneuses de Gifu, de Nara ou de Niigata, de véritables battues sont organisées. Elles sont récurrentes entre 1988 et 1989 à Shimo-Kitayama (dpt de Nara), Jōge (dpt de Hiroshima) et Higashi-Shirakawa (dpt de Gifu), où l’événement est encore très ancré. Depuis 2006, la commune d’Itoigawa (dpt de Niigata) organise elle aussi chaque année une chasse au tsuchinoko particulièrement active et enthousiaste, et une prime de 100 millions de yens est promise à celui ou celle qui réalisera le miracle attendu depuis les années 70.
Entre autres activités festives et familiales (jeux, repas, activités de détente), des centaines de personnes ratissent champs et bois armées de filets, de bâtons et d’un enthousiasme parfois démesuré. Sans grande surprise, personne ne revient jamais avec quoi que ce soit de concluant lors de ces battues sylvestres, hormis des tiques.
La chasse au « Tsuchinoko », un événement annuel, bat son plein : une récompense de 1,34 million de yens est à gagner à Higashi-Shirakawa, dans la préfecture de Gifu
Mais ce dénouement semble presque secondaire car l’événement, devenu un véritable matsuri local particulièrement festif et apprécié des familles, attire toujours beaucoup de monde. Le tsuchinoko est alors devenu un phénomène culturel à part entière.
Au fond, on peut se dire que les gens ne participent pas à une ruée vers l’or, que ce qu’ils poursuivaient dans les années 70-80, et à plus forte raison aujourd’hui, n’est pas seulement un serpent étrange. C’est aussi un morceau de Japon disparu : celui des villages isolés, des récits transmis au coin du feu et des zones encore sauvages échappant à la modernité. Car le tsuchinoko surgit au moment précis où le Japon commence à sentir que ce monde-là est en train de disparaître.
Mais au fond, qu’est-ce qu’un bon tsuchinoko ?
Il y a les bons et les mauvais tsuchinoko… Le bon tsuchinoko répond aux croyances répandues à son sujet. C’est un petit serpent renflé en forme de « bouteille de bière », capable de bondir et de rouler dans les pentes. Tout le reste, eh bien ce sont des… bons tsuchinoko aussi.
Quand il s’agit de la bestiole, tout fait l’affaire. Si l’on brasse l’énorme quantité de témoignages produite à ce sujet, le tsuchinoko aurait été une vipère, un serpent quelconque ayant avalé une grosse proie, un très gros ver planaire (mon préféré), une sangsue, un scinque à langue bleue (espèce importée à partir des années 70), et même un petit lézard sauteur non identifié.

Et ce ne sont là que quelques-unes des nombreuses identités zoologiques qui lui sont prêtées. Si l’on considère son existence textuelle ou iconographique, on le retrouverait cité, selon les auteurs les plus audacieux, dans les textes fondateurs (Kojiki et Nihon Shoki), où il apparaîtrait sous le nom de nozuchi-no-kami 野槌神et de kaya-no-hime-no-kami鹿屋野姫神. Ensuite, il infiltre en tant que yōkai des textes de l’époque Heian, puis trouve sa place dans la première encyclopédie sino-japonaise illustrée (Wakan-sansai-zue, Terajima Ryōan, 1712), toujours sous le nom de nozuchi-hebi 野槌蛇.
Ce nom lui collera d’ailleurs à la peau jusqu’à l’époque contemporaine, si bien qu’il le porte encore dans certaines régions. Enfin, la créature continue d’apparaître dans les contes ruraux jusqu’à l’avant-guerre, avant de prendre la forme d’un animal mystérieux et inconnu (UMA) entre les années 70 et 80, en même temps qu’il devient un protagoniste de manga.
À partir de cette époque, sa popularité lui vaut d’ailleurs une représentation assez fréquente dans la culture vidéoludique : Pokémon, Castlevania, Metal Gear Solid, Monster Hunter, Nioh : la créature se permet des caméos dans quantité de titres à succès. Maintenant, vous aurez la référence.
Bref, le tsuchinoko, c’est avant tout un schmilblick culturel constitué d’un amalgame de récits, de légendes et d’observations diverses, cristallisé récemment via sa médiatisation diffuse.
On en conservera tout de même l’image d’un (pas si) sympathique petit reptile dont la peau vaut cher, une figure populaire du Japon contemporain qui fait encore parler d’elle depuis les profondeurs de son histoire et soulève encore chaque année des foules lors de battues pleines d’espoir et de convivialité.
– Grégory Beaussart
Image de couverture : représentation du Tsuchikono, Wikimedia Commons



















































