La culture du beau japonais a agi comme un véritable électrochoc esthétique en France, qui n’a cessé de s’en inspirer pour devenir une sorte de syncrétisme. 

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L’histoire du japonisme est souvent racontée à travers un regard mondain : les estampes accrochées dans la maison de Monet à Giverny, les éventails qui traversent les portraits de la fin du XIXe siècle, les paravents qui s’invitent dans les intérieurs minutieusement décorés selon les goûts et dégoûts bourgeois, ou encore ces kimonos peints comme des signes d’ailleurs. Alors relique d’une culture de goût.  

Pourtant, réduire la dette de l’art français envers le Japon à un exotisme embourgeoisé est par trop minimisant. Ce qui se joue dans la seconde moitié du XIXe siècle est d’un autre ordre. Le Japon ne fournit pas seulement à la France un répertoire de formes nouvelles : il participe à une transformation beaucoup plus radicale, celle de la manière même d’organiser le visible.

Quand Paris découvre le Japon visible

Tout commence avec le débarquement de la flotte américaine en baie d’Edo en 1853, un port qui interdit pourtant à tout navire étranger d’accoster selon la politique de fermeture du pays « Sakoku » mise en place depuis 1650. Devant la supériorité militaire des États-Unis, le Japon sera contraint l’année suivante de signer la convention de Kanagawa – le premier des traités inégaux – à l’avantage des Étasuniens. S’en suivra le début d’un commerce prolifique avec tout l’Occident.

À partir des années 1860, les objets japonais affluent à Paris : estampes ukiyo-e, albums illustrés, laques, bronzes, soies, papiers, céramiques et fameux netsuke. Cet afflux atteint son paroxysme lors de l’exposition universelle de 1867,le Japon possède pour la première fois son propre pavillon.

« Quatre ans venaient de suffire au Japon pour attirer toute la clientèle artistique de Paris » Emile zola

Ce n’est pas seulement un nouveau goût qui se diffuse, mais une autre logique de l’image, dont se délectent artistes et écrivains.

Une histoire de médiateurs

La Bibliothèque nationale de France, dans sa bibliographie consacrée au japonisme en France, de l’impressionnisme à l’Art déco, parle à juste titre d’une « révolution du regard ». Une expression qui a toute légitimité car elle permet de sortir d’une lecture seulement décorative ou distinctive du phénomène.

Comme l’a montré Gabriel P. Weisberg dans son étude fondatrice publiée dans Arts asiatiques, le japonisme ne naît pas d’une révélation soudaine dans les ateliers, mais d’un écosystème précis de circulation des objets, des revues, des discours critiques et des marchands. Le japonisme est alors une histoire de médiateurs : marchands, amateurs, critiques, institutions, expositions. C’est dans ce réseau de circulation que se fabrique une partie de la modernité visuelle française.

De Hiroshige (à gauche), Cent vues d’Edo no 52, Le Pont Ōhashi et Atake sous une averse soudaine (1857), à Van Gogh (à droite), Japonaiserie. Pont sous la pluie (1888), musée Van Gogh, Amsterdam. Source : Wikimedia Commons

C’est ainsi qu’apparait le mot « japonisme », forgé en 1872 par le critique d’art Philippe Burty. Il ne désigne pas simplement l’admiration pour le Japon, mais la manière dont Paris, alors capitale artistique de l’Europe, absorbe, transforme et redistribue des formes venues d’ailleurs pour nourrir sa propre modernité.

« Le japonisme est une révolution dans l’optique des peuples occidentaux. » Philippe Burty

Certains parlent même d’appropriation culturelle, et c’est sans doute ainsi que l’on qualifierait une telle spoliation à l’heure actuelle.

L’estampe japonaise, ou la libération du cadre

Lorsque les artistes découvrent Hokusai, Hiroshige ou Utamaro, ils découvrent des solutions plastiques qui semblent court-circuiter plusieurs siècles d’habitudes académiques occidentales. 

Dans ces estampes, le sujet n’est plus nécessairement au centre. Il peut glisser vers le bord, être coupé par le cadre, surgir en diagonale, laisser une large part de la surface à un vide qui n’est jamais absence mais respiration. 

« L’art japonais a apporté aux artistes modernes une liberté nouvelle. » Théodore Duret

La perspective albertienne n’est plus la norme : l’espace n’obéit plus tout à fait à la profondeur perspectiviste héritée de la Renaissance ; il se pense en surfaces, en aplats, en tensions entre premier plan et lointain.

Pour les artistes français, cette rencontre agit comme une libération. L’art et l’artisanat japonnais offre une autre syntaxe de l’image, fondée sur le décentrement, le silence visuel et la puissance du fragment.

Cette liberté du cadre va durablement nourrir la peinture moderne, mais aussi, plus largement, une culture visuelle française qui apprendra progressivement à faire confiance à la coupe, à la suggestion et à l’asymétrie.

Monet, Degas, Bonnard : trois usages français du Japon

Pour ne citer que ces trois artistes, les influences furent « imposantes. »

Pour Monet, cette découverte nourrit une réflexion sur la variation et la série. Ses estampes à Giverny accompagnent moins un goût décoratif qu’une pensée du motif répété et de la lumière changeante, comme le rappelle la BnF dans son parcours sur le japonisme de l’impressionnisme à l’Art déco. Le pont japonais et les nymphéas peuvent se lire comme la traduction paysagère d’une sensibilité japonisante plus profonde.

Claude Monet, Madame Monet en costume japonais, 1876. Source : Wikimedia Commons

Chez Degas, l’influence se lit dans le cadrage : danseuses saisies de biais, femmes à leur toilette vues en plongée, corps partiellement tronqués. L’image cesse d’être frontale pour devenir capture, presque photographique. Le regard n’est plus guidé par une composition théâtrale, mais par une impression de scène surprise, presque arrachée au mouvement du quotidien.

Quant à Bonnard, le dialogue devient plus intérieur. Les tissus, les paravents, les cloisons et les objets du quotidien prennent une présence égale à celle des figures humaines. Le japonisme y devient moins citation que manière d’habiter l’espace. Le décor ne sert plus d’arrière-plan : il devient structure même de la scène, prolongeant la leçon japonaise d’une continuité entre sujet, support et environnement.

Quand les arts décoratifs absorbent le Japon

Le japonisme ne transforme pas seulement la peinture : il pénètre profondément les arts décoratifs : céramique, verrerie, textile, reliure ou mobilier en introduisant de nouveaux principes de composition et de décor. 

Dès les années 1860, le peintre Félix Bracquemond découvre les Manga de Hokusai, qui influencent directement ses recherches décoratives. Il conçoit alors le célèbre service Rousseau (1866), réalisé pour la manufacture de Creil-Montereau.

Plat du service Rousseau de Félix Bracquemond. Source : Wikimedia Commons

Comme le montre le Metropolitan Museum of Art, ce service présente des figures disposées de manière asymétrique et directement inspirées des estampes japonaises, marquant une rupture avec les conventions décoratives occidentales.

Ce service constitue un moment décisif : une étude publiée sur Persée souligne même qu’il représente un premier jalon historique du japonisme en France, rompant avec la tradition du décor centré dans la céramique occidentale. Le service Rousseau introduit ainsi une nouvelle logique décorative, où les motifs comme les animaux, plantes, insectes sont dissociés d’un centre fixe et adaptés à la structure même de l’objet.

À travers la céramique, mais aussi la verrerie et d’autres arts décoratifs, le japonisme contribue ainsi à redéfinir le statut de l’objet. Comme le montrent les études sur l’« art pottery », ces productions participent à une transformation plus large qui brouille les frontières entre beaux-arts et arts décoratifs, et prépare les évolutions stylistiques de la fin du XIXe siècle.

Une influence qui n’a pas fini sa métamorphose

Le japonisme a offert à la France une autre manière d’habiter l’image, moins hiérarchique, moins narrative, plus attentive à la suggestion, à l’asymétrie et à la beauté du détail ordinaire. Comme le souligne encore la BnF dans son parcours bibliographique jusqu’à l’Art déco, cette sensibilité irrigue durablement la modernité visuelle française.

Une partie de cet héritage reste visible dans la photographie, le design éditorial, l’architecture intérieure, l’affiche et la culture de l’objet. Le goût pour le vide, pour le cadre partiel, pour la puissance du détail et pour la beauté des choses usuelles continuent de structurer une partie du regard français contemporain.

Au fond, ce que l’art français doit au Japon n’est pas seulement un ensemble de formes identifiables. C’est une transformation plus intime : la découverte que le visible devient parfois plus puissant lorsqu’il accepte de laisser une part au silence.

– Maureen Damman


Image de couverture : James McNeill Whistler, Caprice en violet et or : L’écran doré, 1864. Source : Wikimedia Commons