Dans « Les Temps retrouvés », l’amour n’a pas de limite, encore moins d’âge. Un manga d’une grande beauté sur un sujet rarement traité.
Les Temps retrouvés est un manga écrit par Kei FUJII et dessiné par Cocoro HIRAI.
Nous y suivons Ippei, fringant retraité, qui voit la vie en rose depuis qu’il a posé les yeux sur Kotoko, nouvelle recrue du club de musique de la maison de retraite. À son âge, il ne pensait pas revivre de telles émotions et s’imaginait plutôt passer ses journées à s’occuper de ses petits-enfants ou à papoter avec ses camarades septuagénaires…
Et pourtant, son cœur bat comme à ses vingt ans pour l’élégante vieille dame. Mais comment réapprendre à séduire quand on n’a plus l’habitude et qu’il faut faire face au poids écrasant des conventions sociales ?
Coup de foudre… et de jeune
Dans Les Temps retrouvés, nous avons une nouvelle preuve qu’il n’est jamais trop tard pour refaire une place à l’amour dans sa vie ! Le couple rapidement formé par Ippei et Kotoko partage ainsi un amour presque aussi pur que celui qui unit deux adolescents.
Ils ont toutefois eux-mêmes du mal à y croire. Qu’à cela ne tienne, ils ne veulent cependant plus perdre une seconde car ils ont assez vécu pour savoir, qu’inexorablement, le temps se perd et jamais ne se rattrape.

Citant un poème de Kazuhiro Nagata, Ippei rappelle une réalité qui hante : « Chaque jour qui passe est un jour de moins avec toi. » L’amour sert ainsi ici aussi à se rassurer mutuellement et à partager avec candeur ses peurs du temps qui s’amenuise.
C’est un sujet important sur la vision que les personnes âgées ont de la vie quand, justement, la mort se rapproche. « Je n’attends plus rien de la vie. » confie ainsi Ippei au début du manga. Sa rencontre avec la fringante septuagénaire va alors changer son approche de ses années à venir.
La relation entre les deux est très belle alors qu’ils avaient fait une croix depuis longtemps sur une nouvelle romance. Au nom d’une certaine idée de loyauté à ce qui est pourtant aujourd’hui invisible.
Les Temps retrouvés : s’unir sans trahir
Si le manga nous narre le présent de ce couple pas comme les autres, le passé n’est jamais en reste. Et dans ce passé, il y a beaucoup d’amour dissipé. Car, oui, Ippei et Kotoko ont bien été mariés avant de se rencontrer. Et leurs conjoints respectifs sont décédés après plusieurs décennies de vie partagées.
Autant dire que l’empreinte qu’ils ont laissée sur le cœur de ceux qui les survivent est profonde. Ils sont même toujours dans leurs pensées au quotidien. Alors comment leur annoncer que leur place sera bientôt à nouveau prise par d’autres ?

Les Temps retrouvés aborde ce sujet délicat avec subtilité. Nous suivons ainsi le parcours des deux alors qu’ils doivent accepter qu’aimer à nouveau n’est pas une trahison du passé. C’est une nouvelle étape d’un destin contre lequel les sentiments d’hier ne doivent pas représenter un obstacle. Surtout quand le présent décide déjà de s’en charger.
Contre les qu’en-dira-t-on…
Au Japon, on le sait ici plus qu’ailleurs, l’image publique est plus qu’importante. Alors un veuf et une veuve de plus de soixante-dix ans qui tombent amoureux, ça risque de faire jazzer dans les quartiers. C’est en tout cas ce que pensent certains.
Bien sûr, ce sont surtout à leur image à eux qu’ils pensent. Le bonheur d’Ippei et Kotoko passe loin derrière tout ça. Serait-il aussi indigne que certains le disent ? Comme une erreur qui doit à tout prix rester passagère.

Le scénario du manga Les Temps retrouvés explore ainsi avec justesse ce pan de la société japonaise qui n’en finit plus de faire ravage. L’obstacle est grand, ancré dans des centaines d’années de tradition qui enlisent…
Mais l’espoir est là. Les soutiens jamais loin. Notre couple de tourtereaux est en effet bien entouré. L’écriture des personnages secondaires est ainsi finement travaillée. Entre les interrogations et les moments romantiques, on rit même beaucoup. Comment oublier, par exemple, Sankichi, le compère éconduit d’Ippei qui n’en finit plus de se tromper dans les expressions qui s’échappent régulièrement de sa bouche maladroite ?
Les Temps retrouvés est porté par une histoire magnifiquement tissée par Kei FUJII et forte d’un équilibre et d’une élégance dans la plume. Quant au pinceau, il est tout simplement magique.
Un amour coloré
Un dessin d’une grande finesse porte en effet ce beau récit. Et, cerise sur le gâteau, l’œuvre est toute en couleur. C’est ainsi devant de véritables tableaux que le lecteur fait face à chaque page.
Les Temps retrouvés n’est pas un manga dont on tourne machinalement les pages. Au contraire, on reste très souvent sur certaines pour profiter du trait et des émotions qui s’en dégagent.

Le talent de Cocoro HIRAI n’est bien sûr plus à prouver depuis longtemps, mais c’est toujours avec bonheur que nous le retrouvons. Comme des privilégiés dans un restaurant qui savent qu’une cheffe quatre étoiles y cuisine les plats servis.
Nouveau duo avec la scénariste après le mélancolique Sous un ciel nouveau, le binôme fait ici à nouveau des merveilles. Vainqueur du prix ACBD Asie 2018, Les Temps retrouvés est une chronique de l’amour sublime comme on en voit rarement. Au travers d’un sujet délicat et d’une critique de la société japonaise, on passe un moment inoubliable et plein de poésie en compagnie de Ippei et Kotoko. Un manga essentiel à avoir chez soi, bien au chaud à côté de Nos Yeux fermés.

L’intégrale en deux tomes du manga est disponible chez Ki-oon.
– Stéphane Hubert



















































