En 2024, pour la première fois depuis que les statistiques existent, le nombre de yakuza est passé sous les 10 000. Ils étaient 180 000 dans les années 1960. L’organisation s’effrite. Pourtant le yakuza reste l’une des figures les plus exportées de la culture japonaise dans les jeux vidéo, les mangas, les films et séries. La question n’est pas de savoir pourquoi l’organisation décline mais comprendre pourquoi le mythe, lui, ne bouge pas.
Sans l’avoir jamais rencontré, tout le monde imagine le yakuza. Le costume sombre, col ouvert. Les tatouages qui débordent sur le cou. Une façon de tenir l’espace qui n’appartient qu’à lui.

Cette image, le Japon l’a construite et exportée pendant des décennies. Elle tient bon, même si l’organisation qu’elle représente n’existe presque plus. Le yakuza réel disparaît. Son fantôme, reste.
Vingt ans de déclin silencieux
En 2009, le Japon comptait encore plus de 80 000 yakuzas. Fin 2024, l’Agence nationale de la police en recense 18 800 membres et associés. Vingtième année consécutive de baisse. Pour la première fois, le nombre de membres à part entière passe sous la barre des 10 000.
Ce n’est pas une répression spectaculaire qui a produit ce résultat. Depuis les années 1990, une série de lois anti-boryokudan (appellation utilisée par la police japonaise pour nommer les yakuzas) ont rendu illégal tout lien économique entre citoyens ordinaires et membres de gangs désignés. Ouvrir un compte en banque, louer un appartement, souscrire une assurance, c’est devenu impossible ou presque pour un yakuza officiel. On ne les a pas vaincus. On les a mis hors-jeu.
Le vieillissement a fait le reste. Les jeunes n’entrent plus dans les gangs. Pourquoi s’engager dans une structure qui interdit d’avoir un compte en banque quand on peut frauder en ligne de façon anonyme ?
Le crime organisé japonais ne disparaît pas, il mute. Les tokuryû émergent : groupes fluides, recrutés via les réseaux sociaux, sans tatouages, sans hiérarchie fixe, sans adresse connue. En 2024, 5 203 individus liés à ces groupes ont été arrêtés, dont la moitié pour fraude. Pas de cérémonie d’intronisation, pas de code du jingi. Juste de la fraude, efficace et invisible. Le crime organisé japonais s’est modernisé en abandonnant tout ce qui le rendait identifiable.
Ce que l’organisation était vraiment
Un clan yakuza fonctionne comme une famille. Au sommet, l’oyabun soit littéralement « le parent ». En dessous, les kobun, les protégés. L’intronisation se fait lors d’une cérémonie en kimono, dans le silence, face à un autel shinto. Le futur membre et son oyabun échangent des coupes de saké.

Ce qui maintient la cohésion du groupe n’est pas la terreur mais le code du jingi : justice et devoir. Loyauté totale vers le haut, protection garantie vers le bas. La faute grave se paie par le yubitsume : le membre coupe lui-même une phalange et la présente à son chef. Une main mutilée affaiblit la prise du sabre, le fautif se rend volontairement plus dépendant de son clan. Et quand il veut partir pour se réintégrer dans la société, ce doigt raccourci ferme presque toutes les portes.
Car quitter les yakuzas, c’est entrer dans un vide. Pas de compte en banque, pas d’employeur possible, souvent traqué. Les tatouages irezumi : dragons, carpes koi, tigres, réalisés à l’aiguille en bambou sur des années ferment l’accès aux onsen, aux piscines, à la plupart des secteurs professionnels.
À Osaka, une prothésiste s’est spécialisée dans la fabrication de petits doigts en silicone pour ex-yakuza. Sans faux doigt, pas d’entretien d’embauche. Ses premiers clients ne pouvaient souvent pas la payer.

La réalité de l’organisation, c’est ça aussi. Du jeu, de la drogue, de l’extorsion, du blanchiment via les salons de pachinko. Des fraudes à 1,6 milliard d’euros en 2024. Pas romantique.
Le miroir inversé du salaryman
Le Japon est une société de conformité extrême. On entre dans le rang très tôt à l’école, au travail, dans les rapports sociaux. Le tatemae, cette façade permanente que l’on maintient pour préserver l’harmonie du groupe, régit les relations du bureau au repas de famille. On ne dit pas ce qu’on pense. On ne sort pas du cadre.
Le yakuza fictif incarne exactement l’inverse. Il vit selon son propre code brutal, mais cohérent, total, assumé. Il protège les siens sans demander la permission à personne. Dans un pays où des millions de salarymen avancent en faisant semblant que tout va bien, cette figure a une puissance fantasmatique réelle.

Le yakuza a toujours occupé cette place dans l’imaginaire japonais. Il se pose en héritier des machi-yakko (町奴) de l’époque Edo, ces justiciers de quartier qui protégeaient les faibles contre les samouraïs déclassés. Il porte une origine légendaire qui lui confère une légitimité morale que sa réalité criminelle ne mérite pas vraiment. Mais peu importe. Le mythe n’a jamais eu besoin de la réalité pour fonctionner.
Quand la fiction prend le relais
En 1997, Tōru Fujisawa publie le premier tome de Great Teacher Onizuka. Onizuka est un ancien chef de gang de motards « un bosozoku », frère cadet du yakuza qui décide de devenir professeur. Le manga se vend à plus de 50 millions d’exemplaires.

Ce n’est pas un manga sur les yakuzas. Mais il est construit sur leur esthétique et leur code moral. Onizuka est brutal, loyal, méprisé par le système, et finalement plus honnête que tous ceux qui le jugent. Le marginal qui incarne plus de vertu que les gens respectables, c’est exactement ce que la fiction yakuza exploite depuis des décennies.
En 2005, Sega sort le premier épisode de la saga Yakuza rebaptisée Like a Dragon en 2022. Un pari risqué, un jeu pour adultes japonais ancré dans les ruelles de Kabukichō. Il devient une franchise mondiale. Yakuza 0 révèle la série à l’Occident en 2017. Amazon Prime lance une adaptation live-action en 2024. Neuf épisodes principaux, des millions de copies vendues.

Le héros de la saga, Kiryu Kazuma, refuse de toucher à la drogue, protège les innocents, respecte ses ennemis. Il n’a rien à voir avec ce que sont réellement les organisations criminelles japonaises. Mais c’est lui que le monde retient. Parce qu’il incarne quelque chose que le Japon officiel ne s’autorise pas : la franchise totale, la loyauté absolue, le refus de plier.
Récemment, Tokyo Revengers, manga de Ken Wakui paru en 2017, adapté en anime puis en film, reproduit la même mécanique sur la jeune génération. Des gangs, une hiérarchie, un code d’honneur. Pas de yakuza au sens strict, mais la même idée, d’appartenir à quelque chose de de loyal, d’assumé.
Plus l’organisation réelle se vide, plus ces figures gagnent en puissance. On n’a plus besoin des vrais yakuzas pour entretenir la figure. Elle vit seule, dans la fiction, débarrassée de la drogue, de l’extorsion, des fraudes au pachinko. Ne reste que le code, l’irezumi, la silhouette en costume.
Ce que ça dit du Japon
Au Japon, le décalage est particulièrement frappant parce que les yakuzas ont longtemps été une organisation semi-publique avec des bureaux déclarés, des membres répertoriés, des cartes de visite. Ils n’étaient pas secrets. Visibles, presque institutionnels, tolérés en échange d’un certain ordre dans les marges. Cette visibilité a nourri les représentations. Et les représentations ont survécu à l’institution.
Ce que le déclin des yakuzas révèle, au fond, c’est que le mythe n’avait plus besoin d’eux depuis longtemps. La fiction a pris le relais, gardé ce qui servait, jeté le reste. Ce qui circule aujourd’hui dans les mangas, les jeux vidéo et les séries, c’est un yakuza que les vrais yakuzas n’ont jamais vraiment été.
– Julian Cazajus
Image de couverture : Like a Dragon sur PS5


















































