Au tournant du XXᵉ siècle, alors que le Japon de l’ère Shōwa se métamorphose sous l’impulsion de l’Occident, une poignée d’artistes guidés par un éditeur de génie choisit un autre chemin : non pas rompre avec la tradition, mais l’enrichir, lui redonner un second souffle. C’est cette tension féconde que cristallise le Shin Hanga, ces « nouvelles estampes » qui, d’un nouveau « pinceau », ont su capturer l’âme d’un Japon en pleine mutation.
L’héritage en péril
Pour comprendre le Shin Hanga, il faut d’abord mesurer ce qu’il cherche à sauver. À la fin du XIXᵉ siècle, l’art de l’estampe xylographique (hanga, 版画) traverse une crise profonde.
L’Ukiyo-e, ce « monde flottant » mis en image par les maîtres de l’ère Edo (Hokusai, Hiroshige et Utamaro), semble appartenir à une époque révolue. La photographie fait son apparition, les techniques d’impression mécanique se multiplient, et la société japonaise, ébranlée par l’ouverture forcée aux puissances étrangères, tourne le dos à ses propres formes artistiques au profit d’un mimétisme occidental souvent hâtif.

Les estampes se trouvent alors particulièrement dévaluées aux yeux de leurs contemporains, souvent reléguées à un rôle publicitaire ou journalistique, regroupées sous le terme de sashi-e (挿絵) (1). C’est donc dans ce contexte que nait, au tout début du XXᵉ siècle, le mouvement Shin Hanga, qui redonnera ses lettres de noblesse à l’estampe japonaise.
Un homme, une vision
Le Shin Hanga, c’est d’abord l’histoire d’un homme. Watanabe Shōzaburō (1885–1962). Cet éditeur visionnaire, qui se forme auprès de l’exportateur d’art Kobayashi Bunshichi dès 1903, comprend rapidement les attentes d’une clientèle occidentale en plein essor. Il entame sa carrière d’éditeur en 1906, lors de l’ouverture de son premier commerce au sein de la maison Shōbidō, en commercialisant des estampes Ukiyo-e.
Puis, en 1914, il fonde la Ukiyo-e Kenkyūkai (l’Association d’étude de l’Ukiyo-e), dont la double mission est de préserver les estampes anciennes et de proposer des formules renouvelées à une clientèle occidentale déjà acquise au charme de l’art japonais. L’objectif est désormais clair : redonner à l’estampe sa noblesse tout en l’adaptant aux goûts d’un public nouveau, principalement américain.
Sa démarche est à la fois artisanale et commerciale, traditionnelle et ouverte sur le monde. Il réunit autour de lui graveurs (horishi), imprimeurs (surishi) et artistes (hangaka) selon le système collaboratif hérité des ateliers de l’ère Edo, où chacun est maître de son art. Watanabe incarne le rôle de chef d’orchestre, le hanmoto, toujours à l’affût d’innovations techniques, mais soucieux de maintenir vivante la chaîne du savoir-faire ancestral.

Cette phase expérimentale voit naître des estampes que l’éditeur nomme alors Shinsaku Hanga (新作版画, « estampes faites récemment »), avant que le terme Shin Hanga ne s’impose, vers 1920, pour désigner ce mouvement de renouveau qui essaimera bien au-delà de la seule maison Watanabe.
Une tradition de l’estampe mise au goût du jour
Ce qui distingue fondamentalement le Shin Hanga de ses prédécesseurs, c’est sa manière renouvelée de représenter le monde. Là où l’Ukiyo-e usait de larges aplats colorés et de lignes affirmées pour saisir le mouvement et la vie urbaine de l’ère Edo, le Shin Hanga introduit une sensibilité nouvelle, imprégnée d’influences impressionnistes : attention portée à la lumière, aux reflets de l’eau, aux effets atmosphériques, aux nuances infinies du ciel à l’aube ou au crépuscule. Les techniques de perspective occidentales sont également pleinement intégrées, avec le recours aux lignes de fuite, aux ombres portées et aux proportions anatomiques réalistes.
Pour rendre ces effets, les imprimeurs développent des techniques inédites. L’usage conjugué de pigments minéraux et synthétiques permet d’obtenir des gammes chromatiques d’une subtilité jamais atteinte jusqu’alors. La trace du baren (frotton servant à imprimer le bois sur le papier) est parfois laissée volontairement visible, créant un fond dit goma-zuri (ごま摺り, « graine de sésame ») aux spirales délicates, devenues une véritable marque de fabrique du courant.

De même, des légères stries creusées directement dans le papier permettent de créer en relief une impression de pluie, procédé que l’on retrouve notamment dans Nuit pluvieuse à Maekawa de Kawase Hasui. Ces détails techniques, anodins en apparence, forment en réalité un manifeste : l’estampe Shin Hanga revendique sa nature d’objet artisanal, unique dans sa texture, à l’opposé des reproductions mécaniques de l’ère Meiji.
Un dialogue entre deux mondes
Dès les années 1920, les estampes de Watanabe circulent aux États-Unis et en Europe, portées par la vague du japonisme et la fascination persistante pour l’art de l’Extrême-Orient. Des collectionneurs américains éminents, à l’instar de Frank Lloyd Wright, qui lèguera par la suite sa collection à l’Art Institute of Chicago, contribuent à diffuser ces œuvres outre-Atlantique.
Les expositions de 1930 et 1936 au Toledo Museum of Art, intitulées Exhibition of Modern Japanese Wood-block Prints, consacrent le Shin Hanga sur la scène internationale, et notamment l’artiste Hiroshi Yoshida, dont les œuvres représentaient à elles seules près d’un tiers des 336 pièces exposées.
Cette relation n’est pas à sens unique. En regardant ses propres traditions à travers le prisme occidental, le Shin Hanga opère une forme de redécouverte de soi. Les artistes réinterprètent des thèmes séculaires : la montagne, la mer, les saisons, la vie urbaine…tout en développant une conscience aiguë de leur valeur symbolique et identitaire.

Le paysage, en particulier, devient un enjeu culturel : représenter les lieux emblématiques du Japon comme le Fuji-san, les temples sacrés, les monuments historiques. C’est aussi affirmer l’existence d’une nation, à une époque où les idées nationalistes prennent un essor considérable dans le sillage des transformations politiques.
Une constellation d’artistes aux styles bien définis
Autour de Watanabe Shōzaburō gravite une constellation de talents dont les œuvres composent ensemble le visage du Shin Hanga.
-Kawase Hasui 川瀬巴水 (1883–1957) en est peut-être la figure la plus emblématique. Voyageur infatigable, il parcourt le Japon en tous sens, carnet de croquis en main, pour en rapporter des paysages d’une mélancolie lumineuse : temples enneigés dans la nuit, rivières reflétant la lune, villages endormis dans le brouillard matinal. Plus intimistes que les grandes compositions d’Hokusai, ses estampes cherchent à restituer non pas la grandeur du Japon, mais sa douceur profonde.
-Hiroshi Yoshida 吉田博 (1876–1950) apporte au Shin Hanga une sensibilité cosmopolite. Formé à la peinture à l’huile à l’occidentale, il réoriente son art vers la gravure sur bois avec un résultat saisissant : ses paysages allient la précision du dessin académique et la poésie de l’estampe japonaise. Il est surtout célèbre pour ses séries de vues à travers le monde : les Alpes suisses, l’Inde, Venise, New York…

Le thème des beautés féminines, les bijin-ga, irrigue également le mouvement. Itō Shinsui 伊東深水 (1898–1972) en est le maître incontesté. Ses femmes, représentées dans l’intimité de leur quotidien, dégagent une présence à la fois sensuelle et retenue, saisies dans cet instant suspendu et éphémère que l’art japonais sait si bien capturer. Sa célèbre Femme se noircissant les sourcils (1928), héritage direct de l’œuvre d’Utamaro, résume à elle seule les aspirations artisanales du courant : précision du trait, palette raffinée, attention exquise au détail vestimentaire.
D’autres figures complètent ce tableau : Natori Shunsen 名取春仙 (1886–1960), qui reprend et adapte la tradition du yakusha-e avec ses éclatants portraits d’acteurs de kabuki ; Tsuchiya Koitsu 土屋光逸 (1870–1949), qui cultive un style de paysage nocturne à la fois féérique et mélancolique ; ou encore le jeune Shirō Kasamatsu 笠松紫浪 (1898–1991), dont le style novateur le situe à mi-chemin entre le Shin Hanga et le Sōsaku-hanga (創作版画, « estampe créative »), faisant de lui l’un des derniers grands graveurs de l’ère Shōwa.
Déclin et renaissance
Le Shin Hanga connait son apogée dans les années 1920 et 1930 avant de décliner progressivement après la Seconde Guerre mondiale. La disparition de Kawase Hasui en 1957, suivie de celle de Watanabe Shōzaburō en 1962, prive le mouvement de ses figures tutélaires. La scène artistique japonaise évolue alors vers d’autres formes d’expression, le Gutai, puis le Mono-ha, qui rompent délibérément avec les codes de l’estampe traditionnelle.

Pourtant, le Shin Hanga n’a jamais véritablement sombré dans l’oubli. Régulièrement exposé en Europe et aux États-Unis, il suscite aujourd’hui un engouement renouvelé, alimenté par le marché des enchères et par des expositions majeures, à l’instar de Vagues de renouveau, présentée à la Fondation Custodia à Paris en 2019.
Ce courant aura su incarner ce qu’il y a de plus singulier dans l’art japonais : la capacité à se réinventer sans se dénaturer. À une époque où le Japon cherchait à s’affirmer sur la scène internationale tout en préservant son identité, le Shin Hanga a tracé une voie singulière : celle d’une modernité enracinée, refusant de sacrifier son héritage sur l’autel du progrès.
Le Shin Hanga fixe alors, dans un dernier éclat de beauté, les vestiges d’un Japon traditionnel déjà emporté par le tourbillon de la modernité né avec l’ère Meiji.
– Paul Minvielle
Note
(1) Till Barry, Japan Awakens, woodblock prints of the Meiji Period (1868-1912), 2008, p.34
Bibliographie
— Brigitte Koyama-Richard, Shin-Hanga, les estampes japonaises du XXᵉ siècle, Nouvelles éditions Scala, 2021.
— Marie-Noëlle Grison, Vagues de renouveau : Estampes japonaises modernes (1900–1960), Chris Uhlenbeck et Amy Reigle Newland, coll. Fritz Lugt, Paris, 2018.
— Andreas Marks, Seven Masters: 20th-Century Japanese Woodblock Prints from the Wells Collection, Minneapolis Institute of Art, 2015.
— Paul Minvielle, Un nouveau paysage dans l’art moderne japonais ?, mémoire réalisé à l’École du Louvre, 2022.
— Till Barry, The New Print Movement of Japan, Pomegranate Communications Inc, 2007.
Image de couverture : Yoshida Hiroshi, Mont Rainier, de la série « Les États-Unis », 1925. Source : ukiyo-e.org






















































