En 1614, le shogunat Tokugawa interdit le christianisme au Japon et lance une persécution d’une violence brutale. Deux siècles et demi plus tard, quand un prêtre français pousse la porte d’une église à Nagasaki, des paysans s’approchent de lui en chuchotant qu’ils ont le même cœur que lui. Ils sont les descendants des chrétiens cachés ! 

Il existe au Japon une histoire qui pourrait sembler impossible. Des communautés entières ont pratiqué une religion interdite pendant plus de deux cent cinquante ans, sous la menace permanente d’être découvertes, torturées et exécutées. Elles l’ont fait sans prêtres, sans Bibles accessibles, sans contact avec le reste du monde chrétien.

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Et quand la liberté religieuse a finalement été rétablie, certaines d’entre elles ont refusé de rejoindre l’Église catholique parce que la foi qu’elles avaient préservée n’était plus tout à fait la même.

Ces hommes et ces femmes s’appellent les kakure kirishitan 隠れキリシタン. Les chrétiens cachés. Kakure vient du verbe kakureru, « cacher ». Kirishitan est la déformation japonaise du portugais cristão. Leur histoire est l’une des plus singulières de l’histoire religieuse mondiale.

L’arrivée du christianisme et la répression

Après l’arrivée des premiers marins portugais au Japon en 1542, l’évangélisation du Japon commence sous l’impulsion de saint François Xavier. Dans les décennies qui suivent, des milliers de Japonais, dont des familles princières, se convertissent au catholicisme. Le christianisme progresse vite, trop vite pour le pouvoir.

En 1614, le shogun Tokugawa interdit le christianisme par un édit. Le 14 mai de la même année, la dernière procession dans les rues de Nagasaki a lieu. Les onze églises de la ville sont démolies. Dès lors commence l’ère des chrétiens cachés.

Portrait du shogun Tokugawa Ieyasu par Kanō Tannyū (1602-1674). Source : Wikimedia Commons

La répression est méthodique et brutale. Le shogunat organise un système de surveillance du voisinage, instaure des primes à la délation, et pratique la torture pour pousser à l’apostasie. La méthode la plus emblématique de cette traque est le fumi-e littéralement « marcher sur l’image ». Toute personne soupçonnée d’être chrétienne est forcée de piétiner une plaque représentant le Christ ou la Vierge Marie devant des officiels. Au moindre signe d’hésitation, elle est considérée comme chrétienne et soumise à la torture. Certains sont crucifiés, d’autres jetés vivants dans des sources bouillantes.

La rébellion de Shimabara en 1637, menée par un chrétien, sert de prétexte à un durcissement définitif. Le Japon se ferme hermétiquement au monde. Les derniers missionnaires sont expulsés ou exécutés. Les chrétiens qui veulent continuer à croire n’ont plus qu’une option : disparaître.

Survivre dans le secret

Coupées du reste de l’Église, sans prêtres, sans catéchisme, sans bibles, sans livre de prières, ces communautés auraient dû s’éteindre en quelques décennies. Et pourtant, il n’en fut rien.

Des communautés entières survivent en cachette et se transmettent leur héritage de génération en génération, dans le danger perpétuel d’être découvertes. Chaque communauté s’organise comme elle peut. Des anciens, les chokata, sont désignés pour guider les fidèles. Le baptême est administré par des laïcs. La foi se transmet oralement, de père en fils, dans les foyers.

Leurs oraisons, les orasho du latin oratio sont composées dans un japonais mêlé de latin et de portugais. Les mots sont mémorisés phonétiquement, sans que personne n’en comprenne nécessairement le sens. Ce qui compte, c’est de les transmettre exactement, tels qu’ils ont été reçus. Ils prient le chapelet sur leurs doigts, par habitude de la peur de la persécution.

La foi transformée : Marie devient Kannon

La clandestinité ne préserve pas seulement, elle transforme. Coupés de Rome pendant deux siècles et demi, les kakure kirishitan adaptent leur pratique pour survivre. Et cette adaptation reconfigure profondément leur religion.

Pour continuer à vénérer la Vierge Marie sans éveiller les soupçons, ils se tournent vers une figure bouddhiste dont l’iconographie se prête à la confusion : Kannon, la déesse de la compassion, souvent représentée sous les traits d’une femme portant un enfant. Ils font venir de Chine du Sud des statuettes de Kannon qui ressemblent à des représentations de la Vierge. Ces Maria Kannon sont exposées dans les foyers comme de simples objets bouddhistes.

Statue de Marie-Kannon. Source : Wikimedia Commons

Les prières sont adaptées pour ressembler à des chants bouddhistes, tout en conservant des mots venus du latin et du portugais que plus personne ne comprend. Les saints catholiques fusionnent avec des divinités locales.

Le résultat de deux siècles et demi d’isolement est un syncrétisme unique au monde : un christianisme habillé en bouddhisme, priant en latin sans le savoir, vénérant une Vierge au visage de Kannon.

La découverte de 1865 : le miracle de l’Orient

En 1865, un prêtre des Missions Étrangères de Paris, Bernard Petitjean, vient de faire construire une église à Nagasaki dédiée aux vingt-six martyrs japonais crucifiés en 1597. Il ne s’attend pas à ce qui va suivre.

Un groupe de paysans du village voisin d’Urakami s’approche de lui et chuchote qu’ils ont le même cœur que lui. Ils lui demandent où se trouve la statue de la Sainte Mère Marie. Puis ils lui montrent des croix de papier dissimulées sous des figurines de Kannon. Ils sont les descendants de chrétiens cachés. Ils ont survécu seuls pendant deux cent cinquante ans sans que le monde l’ait su.

Basilique des Vingt-Six-Martyrs-du-Japon de Nagasaki ou église d’Ōura. Source : Wikimedia Commons

Le pape Pie IX qualifie l’événement de « miracle de l’Orient ». Mais cette reconnaissance ne va pas sans fracture. Quand la liberté religieuse est définitivement rétablie au Japon en 1889, les chrétiens cachés se retrouvent face à un choix.

Certains rejoignent l’Église catholique. D’autres refusent parce que la foi qu’ils ont préservée pendant deux siècles et demi n’est plus celle que Rome leur propose. Ces dissidents prennent le nom de hanare kirishitan, les chrétiens séparés.

Ce qu’il en reste aujourd’hui

Aujourd’hui, une poignée de familles perpétuent encore ces traditions dans la région de Nagasaki et sur les îles Goto mêlant culte des ancêtres, pratiques shinto-bouddhiques et oraisons dont le sens originel s’est perdu. Les anciens qui portaient cette mémoire vieillissent. Quand les fils partent, personne ne reprend le flambeau. Les lignées s’éteignent une à une, silencieusement.

En 2018, douze sites des chrétiens cachés de la région de Nagasaki ont été inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, reconnus pour leur témoignage unique sur la transmission secrète d’une foi pendant deux siècles de prohibition.

La cathédrale Sainte-Marie de Tokyo. Source : Wikimedia Commons

Ce que l’histoire des kakure kirishitan révèle, c’est moins la résistance d’une foi que sa transformation sous pression. Préservée dans le secret, transmise sans textes, habillée des formes de la religion dominante pour ne pas être vue, cette foi est devenue quelque chose d’unique : ni tout à fait catholique, ni tout à fait japonaise.

Le Japon a une façon bien particulière de traiter ce qu’il absorbe : il le transforme jusqu’à ce que ça lui ressemble. L’histoire des kakure kirishitan en est peut-être l’illustration la plus saisissante.

– Julian Cazajus


Image de couverture : Mosaïque japonaise de la Vierge à l’Enfant, offerte par des catholiques japonais, dans la Basilique de l’Annonciation (Nazareth). Wikimedia Commons