Dans les années 2000, le Japon a commencé à remplacer ses feux de signalisation incandescents par des modèles LED. Une modernisation banale, invisible, que personne ne remarquait vraiment. Sauf eux. Les shingo otaku, passionnés de feux de signalisation qui ont vu partir quelque chose que les autres Japonais n’avaient jamais vraiment regardé.

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Au Japon, la passion n’a pas de hiérarchie d’objets dignes d’être aimés. Il existe des passionnés de trains, de lignes de tramway disparues, d’équipements militaires, de panneaux routiers insolites.

Et puis il y a les shingo otaku, ceux qui ont choisi les feux de signalisation. Leur forme, leur couleur, leur son, leurs variations régionales, leur histoire. Et surtout : leur disparition progressive qui efface un à un les vieux modèles qui équipaient le pays depuis des décennies.

Ce qui disparaît d’abord

Tout commence par un démontage. Une équipe municipale arrive, dévisse le boîtier, pose le vieux feu sur le trottoir. Quelques heures plus tard, un modèle LED identique à des milliers d’autres prend sa place. La rue n’a pas changé d’aspect. Personne ne s’en aperçoit.

Mais ce feu qu’on vient de retirer avait peut-être quarante ans. Il venait d’un fabricant qui n’existe plus. Son capot de visière avait une courbe particulière, propre à la préfecture où il était installé. Sa lentille diffusait une lumière d’une teinte légèrement différente de celle des modèles contemporains.

Feu de signalisation de nuit – Photographie de Christian-ladewig sur Unsplash

Des détails que la plupart des gens n’auraient jamais remarqués. Et qui, depuis la généralisation des LED au début des années 2000, disparaissent à un rythme que les shingo otaku vivent comme une course contre la montre.

Un objet que tout le monde ignorait

Le feu de signalisation est peut-être l’objet le plus regardé et le moins vu de la vie quotidienne.

Au Japon, le premier feu de circulation automatique a été installé en 1930, au carrefour de Hibiya à Tokyo importé des États-Unis, comme beaucoup de technologies de l’époque. Pendant les décennies suivantes, le pays a développé ses propres modèles, ses propres fabricants, ses propres standards régionaux. Et c’est là que ça devient intéressant.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les feux de signalisation japonais n’ont jamais été entièrement standardisés à l’échelle nationale. Chaque commission préfectorale de sécurité publique gère son propre réseau ce qui a produit, au fil des décennies, une diversité discrète mais réelle. Des boîtiers de formes légèrement différentes. Des capots de visière plus ou moins proéminents selon les régions, conçus pour protéger les feux de la pluie horizontale en bord de mer ou de la neige dans le Tohoku.

Dans les zones enneigées comme Hokkaido, les feux sont montés verticalement plutôt qu’horizontalement. Des mélodies piétonnes propres à certaines villes. Certains feux anciens émettaient le chant du piyo (un petit oiseau) dans une direction et celui du kakkō (le coucou) dans l’autre, pour aider les malvoyants à s’orienter. Des particularités qui existaient parce que personne n’avait décrété qu’elles devaient être identiques partout.

Feu de signalisation à Hokkaido – Photographie de Cuvi sur Unsplash

Et puis il y a la couleur. Au Japon, le feu vert s’appelle ao shingō littéralement « feu bleu ». Pas une erreur : en japonais, le mot ao désigne historiquement un spectre qui va du bleu au vert. En 1973, sous pression des conventions internationales que le Japon n’avait jamais signées, le gouvernement a tranché : les feux « verts » utiliseraient la teinte la plus bleue possible tout en restant dans les normes.

Résultat : pendant des décennies, des feux d’un bleu-vert distinctif ont coexisté avec des modèles plus franchement verts, selon l’époque et le fabricant. Une même intersection pouvait avoir des feux de deux teintes différentes.

C’est tout ça que les shingo otaku ont décidé de ne pas laisser disparaître sans trace.

La passion sans objet évident

La forme principale de cette passion est la photographie. Parcourir les préfectures à la recherche de modèles anciens, rares ou régionaux. Les photographier, les référencer, les archiver.

Certains tiennent des bases de données personnelles classées par fabricant, par année, par type de boîtier. D’autres suivent les calendriers de remplacement municipaux pour être présents au bon moment, celui où un vieux modèle est déposé sur le trottoir avant d’être emporté.

Figurine miniature feu de signalisation – par Takaratomy Arts

Parce que parfois, les choses se passent ainsi. Un feu retiré peut être légalement récupéré, certaines municipalités les cèdent, les vendent pour une somme symbolique, ou simplement les laissent au bord de la route. Certains sont repartis avec. Un feu de signalisation chez soi, ça demande de la place et une certaine détermination. Ce n’est pas un objet de collection évident. Mais dans la logique otaku, l’incongruité fait partie de l’attrait.

Il existe aussi des miniatures et des maquettes, des modèles réduits reproduisant les designs régionaux sans nécessiter une pièce entière pour les ranger. Des fabricants artisanaux japonais en produisent, pour des passionnés qui veulent posséder la réplique d’un feu spécifique, d’une préfecture spécifique et d’une année spécifique.

Ce que ça dit de la passion japonaise

La culture otaku ne distingue pas entre ce qui mérite l’obsession et ce qui ne le mérite pas. Les tetsudo otaku passionnés de trains sont connus dans le monde entier. Les gunji otaku collectionnent des équipements militaires. Et les shingo otaku photographient des feux de signalisation dans des préfectures reculées un mardi matin. C’est ici la conviction que tout mérite d’être regardé et que la valeur d’un objet dépend de l’attention qu’on lui porte.

Le photographe tokyoïte Irwin Wong en a partagé un recueil d’images dans l’ouvrage The Obsessed, un portrait photographique des sous-cultures japonaises qui donne corps à ces passions autrement difficiles à imaginer. Il y partage que c’est précisément la pression de conformité de la société japonaise qui crée les conditions de ces excès.

Ouvrage The Obsessed par le photographe Irwin WONG

Dans un pays où l’espace pour la singularité publique est étroit, certains l’investissent entièrement dans un domaine que personne d’autre ne revendique. Le feu de signalisation devient un territoire vierge, un espace où être le premier, le plus précis, le plus…

Une archive que personne d’autre ne ferait

Les shingo otaku ont quelque chose en commun avec les archivistes sauf qu’ils n’ont pas été mandatés par une institution. Personne ne leur a demandé de photographier les feux à lentille en verre soufflé des années 1960, de répertorier les modèles propres à certaines préfectures, de noter les mélodies piétonnes qui changeaient selon la direction.

Ils l’ont fait parce que ça leur semblait nécessaire.

Feu de signalisation à Funabashi – Photographie de Dylan Frank sur Unsplash

Et dans un sens, ça l’était. Chaque feu porte en lui une histoire du pays. Celui qu’on appelle « bleu » depuis 1947 alors qu’il est vert dit quelque chose sur la langue et la perception, le feu vertical du Hokkaido dit quelque chose sur la neige, la mélodie du piyo dit quelque chose sur l’attention portée aux personnes qui ne voient pas.

La modernisation LED efface tout ça méthodiquement.

Il fallait bien que quelqu’un regarde

Il y a quelque chose d’assez japonais dans cette histoire.

Dans ce rapport particulier au détail, à la précision, à la valeur des choses ordinaires. Les shingo otaku ne sauvent pas un patrimoine officiel.

Ils s’occupent de ce que personne d’autre n’avait pensé à observer. Et c’est peut-être ça, finalement, qui les rend nécessaires.

– Julian Cazajus

Sources 

Histoire et culture des feux de signalisation au Japon
-Le feu vert serait bleu ? Le japonais, une langue très colorée, Nippon.com, 2016
-Les coulisses de la collection de feux de signalisation miniatures, Gazoo.com Toyota, 2017

Culture otaku : définition, diversité, sous-cultures
-La culture otaku s’exporte, Nippon.com, 2015
-Comprendre la culture otaku, Japan Experience, 2022

Passions extrêmes et sous-cultures
-Capturer et dévoiler les maniaques des sous-cultures nippones, Nippon.com, 2019
-The Obsessed : The People Behind Japan’s Extreme Subcultures, Wong Irwin, Giles Chandra, 2022

Conformisme et individualité dans la société japonaise
-Préserver son individualité face au conformisme de la société japonaise, Nippon.com, 2019


Photographie de couverture : Feu atypique d’Albert-f-vontz sur Unsplash