Il est deux heures du matin. Nous dormons profondément quand nos téléphones décident soudainement que notre dernière heure est arrivée…ou pas ! Ceux qui vivent au Japon connaissent forcément cette alarme nationale étudiée pour mettre l’individu en état d’alerte maximale, même si rien ne se passe.

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Ceux qui vivent au Japon connaissent forcément cette « douce » musique. Impossible de la confondre avec une notification LINE. C’est une alarme volontairement agressive, conçue pour provoquer un choc et une réaction : l’alerte sismique d’urgence.

En quelques secondes, nous voilà réveillé en sursaut, le cœur encore plus agité que les plaques tectoniques sous nos pieds. 3, 2, 1… et ça tremble. Pas le temps de faire quoi que ce soit, si ce n’est se demander à quelle sauce on va être mangé.

Source : reddit

Le séisme qui vient de frapper TOKYO était pourtant loin d’être imaginaire : à 2 h 00, un tremblement de terre de magnitude 5,9 s’est produit dans le sud de la préfecture d’Ibaraki. Pas exceptionnel, mais assez fort pour renverser pas mal d’objets à la maison.

Mais cette fois, une fois le tremblement passé, une impression étrange demeure : l’alarme nous aura finalement davantage terrifié que le séisme lui-même. Et ce n’est pas la première fois. Et surtout, une question qui revient toujours : à quoi m’ont réellement servi ces 3 secondes de terreur ?

Car, soyons réalistes, à deux heures du matin, lorsqu’un téléphone hurle qu’un tremblement de terre arrive, on ne se transforme pas instantanément en expert de la sécurité civile. On se réveille désorienté, pas forcément frais, on cherche son téléphone, on regarde l’écran, on essaie de comprendre ce qui se passe… et le sol tremble déjà.

Nous en discutons alors en famille. C’est un peu comme si un vieux fou venait te réveiller soudainement dans ton lit pour te hurler dessus que tu vas peut être mourir dans quelques secondes ! Ou pas, il ne sait pas vraiment, mais il te hurle dessus, juste au cas où. La comparaison est grotesque mais nous fait rigoler. Dans un cas comme dans l’autre, c’est terrifiant et ça ne sert à rien.

Alors je me suis posé une question probablement partagée par beaucoup : l’alerte sismique japonaise est-elle réellement utile, notamment lorsqu’elle nous réveille en pleine nuit ? La réponse est beaucoup plus intéressante que je ne l’imaginais !

L’alarme séisme, une prouesse technologique qui ne prédit absolument PAS les séismes

Première confusion à éliminer : le Japon ne sait pas prédire les tremblements de terre quelques secondes avant qu’ils surviennent. Personne ne le peut. Lorsque l’alarme retentit, le séisme a déjà commencé. L’Earthquake Early Warning ou EEW, exploite simplement la lenteur des ondes sismiques.

Le mécanisme d’alerte précoce en cas de séisme. Source : Wikimedia Commons

Lors d’un séisme, les premières ondes dites P se déplacent dans le sous-sol à environ 7 km/s. Elles sont suivies par les ondes S, plus lentes, environ 4 km/s, mais responsables de mouvements beaucoup plus importants. La première vague d’onde permet de donner l’alerte avant l’arrivée de la seconde vague quelques instants plus tard.

Des ordinateurs évaluent immédiatement la localisation et la puissance probable du séisme et tentent de prévenir les régions environnantes avant l’arrivée des secousses les plus fortes. C’est en quelque sorte une course à l’information.

Sur le papier, c’est brillant. Le problème, c’est que l’avance gagnée reste minuscule et ne permet pas vraiment d’agir. Qu’en disent les Japonais ?

La Japan Meteorological Agency le reconnaît elle-même : entre l’émission d’une alerte et l’arrivée des fortes secousses, le délai disponible n’est généralement que de quelques secondes. Et à proximité de l’épicentre, l’alerte peut tout simplement arriver trop tard, après coup !

Mais même lorsque l’alerte arrive suffisamment tôt, une autre question apparaît. Que faisons-nous réellement de ces précieuses secondes ? Et c’est là que ça devient intéressant !

On imagine spontanément une personne recevant l’alerte et appliquant immédiatement les consignes de sécurité apprises depuis l’enfance : se protéger, s’éloigner des objets susceptibles de tomber, protéger sa tête. Nope. La réalité comportementale est beaucoup moins parfaite car nous ne sommes pas des machines.

Une étude publiée en 2024 dans l’International Journal of Disaster Risk Reduction s’est précisément intéressée à ce qui se passe dans notre cerveau lorsque le téléphone déclenche une alerte sismique.

Les chercheurs ont d’abord interrogé 3000 personnes ayant reçu l’alerte lors du séisme de magnitude 6,0 qui avait touché la région métropolitaine de Tokyo le 7 octobre 2021. Ils ont ensuite reproduit l’analyse auprès de 1 000 personnes lors d’un séisme de magnitude 6,3 dans la préfecture d’Ishikawa en 2023.

Et le résultat est presque paradoxal. Lorsque le téléphone sonne, l’une des réactions les plus fréquentes consiste… à regarder le téléphone. La majorité des gens le font. Et hop, les quelques secondes sont déjà passées.

Les chercheurs japonais vont jusqu’à poser une question dérangeante : recevoir l’alerte sur un smartphone pourrait-il, dans certaines situations, retarder les comportements de protection qu’elle est censée provoquer ? (ScienceDirect) Le syndrome du « Hein ? Quoi ? Où ça ? Trop tard. » surtout quand tu es dans un rêve profond avec, au hasard, Angelina Jolie ou Brad Pitt selon les goûts (voire même les deux, on ne juge pas!).

L’enfant qui criait au loup !

Il existe un autre risque connu dans la recherche sur les systèmes d’alerte : l’habituation. Plus un individu reçoit d’avertissements qui ne sont suivis d’aucune conséquence grave pour lui, plus il relativise le suivant.

C’est le vieux problème du garçon qui criait au loup, version smartphone japonais. À la première alerte : « MON DIEU ! » À la dixième : « Encore ce truc ! » … Jusqu’au jour où le loup mesure 9 sur Richter et souffle ta maison.

Alors pourquoi réveiller tout le monde ? Parce que lorsqu’un séisme réellement majeur survient, dix secondes peuvent devenir extraordinairement précieuses. Le meilleur exemple reste évidemment le 11 mars 2011.

Lors du gigantesque séisme du Tōhoku, plusieurs millions de personnes situées près de l’épicentre auraient reçu l’alerte environ 15 à 20 secondes avant les secousses les plus fortes. Une étude consacrée aux performances du système lors de la catastrophe rapporte qu’une très grande proportion des personnes concernées ont pu entreprendre une action anticipée.

Quinze secondes paraissent insignifiantes dans une vie. Pendant un séisme, c’est énorme. C’est suffisamment long pour s’éloigner d’une bibliothèque, protéger un enfant, arrêter une opération, stopper une machine dangereuse, couper le gaz, s’accroupir et protéger sa tête.

Et surtout, le système ne sert pas uniquement à réveiller des humains. Car la véritable force de l’EEW n’est peut-être pas notre téléphone. C’est probablement l’élément que l’on oublie lorsqu’on juge le système uniquement à travers notre expérience personnelle. Car l’alerte sismique japonaise est également destinée… aux machines ! Un humain peut perdre cinq secondes à se demander ce qui se passe. Un ordinateur, non.

Les informations précoces peuvent être intégrées à des systèmes capables de ralentir des trains, sécuriser des équipements industriels, contrôler des ascenseurs ou déclencher automatiquement diverses procédures de sécurité. On pense notamment aux centrales nucléaires. Dans ce contexte, même quelques secondes deviennent extrêmement importantes.

Lors du séisme intérieur d’Iwate-Miyagi de 2008, par exemple, la JMA avait diffusé son alerte quelques secondes seulement après la détection initiale ; à Sendai, cela représentait environ 15 secondes avant l’arrivée de l’onde S. (ScienceDirect)

Le même système qui semble presque absurde lorsqu’il réveille un type en caleçon au milieu de la nuit peut donc avoir une véritable valeur lorsqu’il communique avec un train lancé à grande vitesse.

Faut-il alors désactiver les alertes la nuit pour les particuliers ?

Les délais sont parfois tellement courts qu’une personne n’a matériellement pas le temps de réagir. Et les recherches montrent même que notre première réaction peut être exactement la mauvaise : regarder notre téléphone au lieu de nous protéger. (Japan Meteorological Agency)

Précisément, personne ne peut savoir avec certitude si cette fois sera « encore une petite secousse » ou le début d’une catastrophe nationale. Le système repose donc sur un arbitrage extrêmement japonais dans sa philosophie de gestion des risques : « accepter de déranger énormément de personnes pour éviter de rater l’événement rarissime où quelques secondes feront la différence pour sauver quelques personnes. » Un sacrifice collectif.

Et statistiquement, pour chacun d’entre nous, la très grande majorité de ces alarmes ne sauvera probablement jamais notre vie. Le problème est qu’on ne sait pas laquelle le fera. Le problème n’est peut-être pas l’alarme, mais ce que nous en faisons.

À 2 heures du matin, mon réflexe a été exactement celui décrit dans les études : me réveiller le cœur explosé, chercher à comprendre sur mon téléphone, subir et attendre que ça passe. Et c’est peut-être là que se trouve la principale marge de progression.

Un système capable de nous offrir cinq ou dix secondes supplémentaires n’a d’intérêt que si nous avons décidé avant le séisme de ce que nous ferons pendant ces cinq ou dix secondes. Pas chercher des informations. Pas courir dehors à moitié nu. Mais avoir un réflexe simple et immédiatement applicable à l’endroit où l’on se trouve : se protéger la tête, s’éloigner de ce qui peut tomber, couper le gaz / machines dangereuses si à portée de main, et éviter de se déplacer inutilement pendant les fortes secousses.

Car lorsqu’une alarme vous réveille à deux heures du matin, ce n’est plus vraiment le moment de commencer à élaborer un plan d’urgence. Cette nuit, le tremblement de terre m’a finalement beaucoup moins marqué que le hurlement de mon téléphone. Sur le moment, j’ai trouvé ça presque ridicule. Quelques heures et quelques études scientifiques plus tard, mon avis est différent.

Cette alarme est imparfaite, brutale, parfois tardive et, avouons-le, souvent frustrante. Mais son utilité ne se mesure pas aux dizaines de fois où elle nous aura réveillés pour rien. Elle se mesure peut-être à l’unique fois où elle arrivera quinze secondes avant quelque chose de beaucoup plus sérieux. Et ce jour-là, ça changera tout.

– Mr Japanization