Ils sont nés à Osaka, à Tokyo, à Kawasaki. Ils parlent japonais comme langue maternelle, souvent comme unique langue. Beaucoup n’ont jamais mis les pieds en Corée, ni du Nord ni du Sud. Leurs arrière-grands-parents sont arrivés au Japon il y a un siècle, parfois de force, parfois par nécestsité économique dans un empire colonial qui les avait dépossédés chez eux. Aujourd’hui, leurs descendants de quatrième, parfois cinquième génération, continuent de porter une étiquette qui les place hors de la communauté nationale japonaise : zainichi, littéralement « résidant au Japon » — un mot qui, après cent ans, sonne toujours comme une présence provisoire.

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L’histoire des zainichi commence avec l’annexion de la Corée par le Japon en 1910, qui transforma la péninsule coréenne en colonie japonaise pendant 35 ans. Cette colonisation s’accompagna de bouleversements économiques profonds — confiscation de terres agricoles, restructuration forcée de l’économie coréenne au service de l’empire — qui poussèrent des centaines de milliers de Coréens vers le Japon métropolitain à la recherche de travail.

Dans les années 1930 et surtout durant la Seconde Guerre mondiale, cette migration économique se transforma en mobilisation forcée. Face aux besoins croissants en main-d’œuvre d’une économie de guerre, le gouvernement japonais organisa la déportation systématique de Coréens vers les mines, les usines d’armement, et les chantiers de construction du Japon. Les estimations varient, mais plusieurs centaines de milliers de Coréens furent amenés de force durant cette période, dans des conditions de travail extrêmement dures, parfois assimilables à du travail forcé pur et simple.

Monument commémoratif de la guerre de Corée à Séoul. Source : Wikimedia Commons

À la fin de la guerre en 1945, environ 2 millions de Coréens se trouvaient sur le territoire japonais. La majorité rentra en Corée dans les années suivant la capitulation. Mais plusieurs centaines de milliers restèrent — par manque de moyens pour organiser le retour, par crainte du chaos politique qui suivit la division de la péninsule en 1948, ou simplement parce qu’ils avaient déjà construit une vie au Japon, parfois sur deux générations.

La nationalité confisquée

Le sort administratif réservé aux Coréens restés au Japon après 1945 illustre une forme de violence bureaucratique dont les effets se font sentir jusqu’à aujourd’hui. Jusqu’en 1945, en tant que sujets de l’empire japonais, les Coréens possédaient légalement la nationalité japonaise — une nationalité imposée par la colonisation, mais une nationalité tout de même, leur donnant théoriquement accès aux mêmes droits que les Japonais de souche (droits qui, dans la pratique, étaient largement fictifs en raison de la discrimination coloniale).

En 1952, avec l’entrée en vigueur du traité de San Francisco mettant fin à l’occupation américaine, le gouvernement japonais décida unilatéralement de retirer la nationalité japonaise à tous les résidents d’origine coréenne et taïwanaise, sans leur demander leur avis et sans leur offrir de procédure de naturalisation simplifiée. Du jour au lendemain, des centaines de milliers de personnes nées au Japon, parfois n’ayant jamais connu d’autre pays, se retrouvèrent étrangères dans leur propre pays de naissance.

Cette décision créa une situation administrative kafkaïenne. La Corée étant divisée et la guerre de Corée (1950-1953) ayant rendu la situation politique chaotique, beaucoup de zainichi se retrouvèrent dans un flou juridique total. Ni véritablement citoyens d’une Corée du Sud ou du Nord avec lesquelles ils n’avaient souvent aucun lien direct, ni citoyens japonais malgré une vie entière passée au Japon.

Arrivée à Busan de Coréens déportés au Japon durant la Seconde Guerre mondiale, en 1945. Source : Wikimedia Commons

Beaucoup furent enregistrés sous la catégorie administrative « Chōsen » — désignant non pas une nationalité nord-coréenne au sens strict, mais un statut résiduel hérité de l’ancienne Corée unifiée d’avant 1948, statut qui n’est reconnu par aucun État existant. Des dizaines de milliers de personnes vivent encore aujourd’hui avec ce statut d’apatridie de fait, transmis de génération en génération.

Pour ceux qui choisirent ou furent contraints d’opter pour la nationalité sud-coréenne, la situation n’était guère plus enviable. Ils devenaient résidents étrangers au Japon, soumis à des procédures d’enregistrement et de renouvellement de titre de séjour répétées tout au long de leur vie, alors même qu’ils n’avaient souvent jamais vécu en Corée du Sud.

Quatre générations d’étrangers de naissance

Ce qui distingue fondamentalement la situation zainichi de l’expérience migratoire classique, c’est sa dimension générationnelle. On ne parle pas ici de primo-arrivants, mais de familles présentes au Japon depuis quatre, parfois cinq générations. Les enfants des zainichi, nés au Japon de parents zainichi eux-mêmes nés au Japon, n’acquièrent pas automatiquement la nationalité japonaise. Le Japon applique en effet le droit du sang plutôt que le droit du sol. La nationalité se transmet par filiation, pas par le lieu de naissance. Un enfant né à Tokyo de parents zainichi nés eux-mêmes à Tokyo reste donc juridiquement « étranger », à moins d’entreprendre une procédure de naturalisation spécifique.

Des Coréens à Osaka, avant 1938. Source : Wikimedia Commons

Cette situation crée des familles où la nationalité légale et l’identité vécue divergent radicalement. Quatrième génération signifie typiquement : langue maternelle exclusivement japonaise (la transmission du coréen s’étant largement perdue après deux ou trois générations), scolarité dans le système japonais, codes culturels, références, habitudes alimentaires et sociales identiques à celles de n’importe quel Japonais — mais un passeport étranger, une carte de résident à renouveler, et un nom de famille qui, selon qu’il est conservé sous sa forme coréenne ou japonisé, peut révéler ou masquer cette origine.

La naturalisation existe comme option, mais elle resta longtemps marquée par une forme de violence symbolique. Le processus, bien que légalement accessible, impliquait traditionnellement une forte pression pour adopter un nom japonais (pratique appelée tsumei, déjà utilisée historiquement pour dissimuler l’origine coréenne dans la vie quotidienne et professionnelle), créant un dilemme identitaire profond. Pour obtenir une reconnaissance légale complète dans le pays où l’on est né, il fallait souvent renoncer à un marqueur visible de son héritage familial.

Beaucoup de zainichi de troisième et quatrième génération choisissent finalement la naturalisation, par pragmatisme — éviter les démarches administratives répétées, accéder à certains emplois publics ou professions réglementées fermées aux étrangers, simplifier les voyages internationaux. D’autres refusent par principe, considérant que c’est au Japon de reconnaître leur appartenance de naissance, et non à eux de « mériter » une nationalité qui aurait dû leur revenir naturellement.

La discrimination structurelle

Au-delà des questions de statut légal, les zainichi ont subi pendant des décennies des formes de discrimination structurelle touchant les aspects les plus fondamentaux de la vie sociale.

Dans l’emploi, de nombreuses grandes entreprises japonaises pratiquèrent, ouvertement jusque dans les années 1970-1980 puis de manière plus voilée ensuite, une exclusion des candidats d’origine coréenne identifiée. Les zainichi furent longtemps exclus de la fonction publique. La nationalité japonaise étant, et restant en grande partie aujourd’hui, une condition d’accès à de nombreux postes administratifs, à l’enseignement public, ou à des professions comme avocat ou notaire, bien que certaines de ces restrictions aient été progressivement assouplies.

Une salle de pachinko à Akihabara. Source : Wikimedia Commons

Cette exclusion structurelle poussa historiquement de nombreux zainichi vers des secteurs économiques spécifiques où la discrimination à l’embauche était moins contraignante : restauration (notamment le yakiniku, barbecue coréen largement popularisé au Japon par cette communauté), industrie du divertissement (pachinko en particulier, secteur où les zainichi jouèrent et jouent encore un rôle économique disproportionné), et entrepreneuriat indépendant.

Dans le logement, des pratiques discriminatoires documentées incluaient le refus de location à des locataires identifiés comme coréens, ou des exigences de garants supplémentaires. Si ces pratiques se sont atténuées, des études sociologiques continuent de documenter des biais persistants.

Dans le domaine du mariage, l’opposition familiale aux unions avec des zainichi resta longtemps un sujet sensible dans de nombreuses familles japonaises, certains parents s’opposant ouvertement à ce que leurs enfants épousent une personne d’origine coréenne, par préjugé ethnique direct ou par crainte du jugement social environnant.

Meeting des ministres des Sports de la Corée et du Japon en 2016. Source : Wikimedia Commons

Cette discrimination s’accompagna et s’accompagne encore aujourd’hui d’un harcèlement plus direct, intensifié dans les périodes de tension diplomatique avec la Corée du Nord ou lors de la montée des mouvements nationalistes japonais. Les écoles coréennes (établissements privés enseignant en coréen, créés par la communauté pour transmettre langue et culture) ont été régulièrement la cible d’actes d’intimidation.

Insultes contre des élèves en uniforme dans les transports publics, dégradations de bâtiments, et plus structurellement, exclusion de ces écoles de certaines subventions publiques accordées aux établissements privés japonais — une discrimination institutionnelle confirmée à plusieurs reprises par des décisions gouvernementales controversées, notamment concernant l’exclusion des lycées coréens du programme de gratuité de la scolarité.

Otages d’une géopolitique qu’ils n’ont pas choisie

Une dimension spécifique de la condition zainichi mérite d’être soulignée, celle de l’instrumentalisation politique de cette communauté dans le contexte des relations tendues entre le Japon et la Corée du Nord. L’organisation Chongryon (Association générale des résidents coréens au Japon), affiliée idéologiquement à Pyongyang, joua longtemps un rôle central dans la vie communautaire zainichi pro-nord, gérant notamment un réseau d’écoles enseignant le coréen et une vision du monde alignée sur l’idéologie nord-coréenne.

Pendant des décennies, Chongryon organisa même le rapatriement volontaire de dizaines de milliers de zainichi vers la Corée du Nord entre 1959 et 1984, présenté comme un retour vers un « paradis socialiste » — une campagne dont on sait aujourd’hui qu’elle reposait largement sur une propagande trompeuse, de nombreux rapatriés se retrouvant piégés dans un système totalitaire dont ils ne purent jamais ressortir, parfois au prix de leur vie.

Mosaïque de propagande nord-coréenne. Source : Wikimedia Commons

Les zainichi affiliés ou simplement perçus comme proches de Chongryon (par opposition à l’organisation rivale Mindan, affiliée à la Corée du Sud) furent et restent particulièrement exposés à l’hostilité publique japonaise lors des crises diplomatiques avec Pyongyang — notamment après la reconnaissance par Kim Jong-il en 2002 des enlèvements de citoyens japonais par des agents nord-coréens dans les années 1970-1980.

Dans la période qui suivit cette révélation, des écoles coréennes furent prises pour cible d’actes hostiles, des élèves harcelés dans la rue simplement en raison de leur uniforme scolaire, alors même que l’écrasante majorité des zainichi n’avait strictement aucun lien avec les services de renseignement nord-coréens ni aucune responsabilité dans ces crimes commis par un État qu’ils n’avaient pas choisi et dont beaucoup, en réalité, avaient eux-mêmes fui les conséquences.

Cette dynamique illustre une caractéristique récurrente de la condition zainichi. Être tenu collectivement responsable d’actions d’États étrangers (Corée du Nord, parfois Corée du Sud) avec lesquels la majorité d’entre eux n’entretient pourtant qu’un lien historique ou symbolique, sans lien de citoyenneté effective ni d’allégeance politique réelle.

Résistance et affirmation identitaire

Face à des décennies de marginalisation, la communauté zainichi développa des formes diverses de résistance et de réaffirmation identitaire, particulièrement à partir des années 1970-1980.

Le combat juridique de Pak Chong-sok, employé de Hitachi qui porta plainte contre l’entreprise après avoir été licencié en 1970 pour avoir dissimulé son origine coréenne lors de l’embauche (sous un nom japonisé), aboutit à une victoire judiciaire en 1974 reconnaissant le caractère discriminatoire de ce licenciement — une affaire fondatrice qui contribua à mobiliser une génération de militants zainichi sur les questions de discrimination à l’emploi.

Le mouvement contre le système d’empreintes digitales obligatoires imposé aux résidents étrangers (incluant les zainichi nés au Japon) lors du renouvellement de leur carte de séjour fut un autre terrain de mobilisation majeur dans les années 1980, dénoncé comme stigmatisant et assimilant des résidents de longue date, voire nés sur le sol japonais, à des criminels potentiels. Cette obligation fut finalement supprimée pour les résidents permanents en 1993 après des années de campagne.

Sur le plan culturel, des générations d’artistes, écrivains, cinéastes et personnalités publiques d’origine zainichi ont contribué à rendre cette identité plus visible et à en complexifier la représentation dans l’espace public japonais, dépassant l’image strictement victimaire ou strictement assimilée. La littérature zainichi constitue aujourd’hui un corpus reconnu, explorant les thèmes de l’identité fragmentée, de l’appartenance impossible, et de la mémoire transgénérationnelle du déracinement colonial.

Une communauté en mutation démographique

Statistiquement, la communauté zainichi connaît une évolution significative depuis les années 1990. Le nombre de résidents enregistrés sous statut coréen historique (tokubetsu eijūsha, « résidents permanents spéciaux », statut créé spécifiquement en 1991 pour régulariser la situation des zainichi et de leurs descendants) diminue régulièrement, pour deux raisons principales : les naturalisations cumulées au fil des décennies, et la part croissante de mariages mixtes entre zainichi et Japonais, dont les enfants peuvent choisir la nationalité japonaise à la naissance ou la majorité.

Évolution du nombre de naissances, décès et naturalisations de Coréens au Japon. Source : Wikimedia Commons

Cette évolution démographique pose une question identitaire complexe pour la communauté elle-même : que reste-t-il de l’identité zainichi quand la naturalisation devient majoritaire, quand le coréen n’est plus parlé, quand les mariages mixtes diluent la transmission d’une mémoire spécifique ?

Certains y voient l’aboutissement logique et plutôt positif d’un processus d’intégration ; d’autres craignent la disparition silencieuse d’une histoire et d’une identité collective forgée par l’expérience commune de la discrimination et du déracinement, sans que cette disparition s’accompagne nécessairement d’une véritable reconnaissance historique de la part de la société japonaise.

La nationalité comme frontière intérieure

L’histoire des zainichi pose, plus que toute autre, la question de ce qui constitue véritablement l’appartenance à une nation.

Né sur un territoire, y ayant grandi, y travaillant, y mourant parfois après une vie entière sans avoir jamais résidé ailleurs — et pourtant juridiquement étranger, génération après génération, par la seule volonté d’un État ayant choisi en 1952 de retirer rétroactivement une nationalité à des populations qu’il avait lui-même colonisées puis déplacées de force.

Cette situation n’est pas propre au Japon — d’autres pays connaissent des situations de discrimination envers des minorités issues de l’immigration ou de la colonisation. Mais le cas zainichi est particulièrement éclairant car il illustre, sur quatre générations et plus d’un siècle, la persistance d’une frontière administrative et sociale qui ne correspond à aucune réalité vécue. Ni langue différente, ni culture distincte au sens fort, ni lien réel avec un pays d’origine que la plupart n’ont jamais visité — seulement une catégorie héritée, transmise comme un fardeau administratif de génération en génération.

La communauté zainichi continue aujourd’hui de naviguer entre intégration croissante et marqueurs persistants de différenciation, entre volonté de reconnaissance pleine et entière et refus de l’effacement de sa mémoire historique spécifique. Son histoire reste un miroir peu flatteur tendu à une société japonaise qui aime se penser homogène, alors qu’elle a, depuis plus d’un siècle, produit et entretenu en son sein une catégorie de citoyens de fait qu’elle refuse obstinément de reconnaître comme tels.

– Andrew Bernard

Sources

-Weiner, Michael. The Origins of the Korean Community in Japan, 1910-1923 (1989, Manchester University Press)

-Fukuoka, Yasunori. Lives of Young Koreans in Japan (2000, Trans Pacific Press)

-Chapman, David. Zainichi Korean Identity and Ethnicity (2008, Routledge)

-Documentation sur l’affaire Pak Chong-sok contre Hitachi (1974)

-Ministry of Justice (Japon), statistiques sur les résidents étrangers et naturalisations

-Morris-Suzuki, Tessa, travaux sur le programme de rapatriement Chongryon-Croix-Rouge (1959-1984)


Photo de couverture : Sommet Japon-Corée du Sud à Nara en janvier 2026. Wikimedia Commons