En France, le scandale commence à faire du bruit, presque à contretemps. Depuis quelques semaines, médecins et agences sanitaires tirent la sonnette d’alarme : une partie significative de la population serait surexposée au cadmium via l’alimentation quotidienne. Pain, pâtes, céréales, pommes de terre… rien d’exotique, notre « pain quotidien ». La contamination est diffuse, invisible, presque banale. Surtout, elle dure depuis longtemps, très longtemps.

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Le problème est pourtant connu : le cadmium s’accumule dans les sols agricoles, notamment via les engrais phosphatés. Il passe ensuite dans les plantes, puis dans nos assiettes et notre organisme où il s’accumule dangereusement. Ses effets sont documentés : atteintes rénales, fragilisation osseuse, augmentation du risque de certains cancers.

Photo de Roger Starnes Sr sur Unsplash

Malgré ces connaissances, la réaction reste lente. L’économie avant la Vie, l’Humanité commence à connaître la chanson.

En observant cet énième scandale sanitaire depuis le Japon, je me suis demandé si, ici aussi, on risquait d’ingérer la substance. Quelle surprise de découvrir qu’au Japon, ce scandale a déjà eu lieu et débute il y a plus de 100 ans !

Le Japon, laboratoire d’un désastre oublié

Au Japon, la question du cadmium n’est pas une panique écologiste : c’est une catastrophe nationale historique reconnue.

Dès le début du XXe siècle, dans la région de Toyama, les rejets industriels d’une mine contaminent durablement les sols et les rizières. Pendant des décennies, les populations locales consomment un riz chargé en cadmium.

Les conséquences sur la population sont terrifiantes. Une maladie apparaît, caractérisée par des douleurs osseuses insoutenables, des fractures spontanées et une dégradation sévère des reins. Les victimes, majoritairement des femmes âgées, décrivent une souffrance constante. Elles la nomment elles-mêmes : « Itai-Itai » ! L’onomatopée de la douleur, deux fois. Coté cancers, impossible de faire le rapprochement à l’époque.

La rivière Jinzu, polluée au cadmium rejeté par l’exploitation minière de Kamioka, a contaminé les cultures de riz à Toyama durant des décennies. Source : Wikimedia Commons

Il faudra attendre les années 1960 pour que le lien avec le cadmium soit officiellement reconnu. Plus de 50 ans après les premiers signaux. Mais à partir de ce moment-là, le Japon bascule et la guerre au cadmium est déclarée.

La réponse radicale et systémique du Japon

Contrairement à de nombreux pays, le Japon ne traite pas le problème comme un simple incident local. Il en fait un cas d’école et agit sur le plan national.

Les mesures mises en place sont massives :
– dépollution des sols agricoles, parfois par remplacement complet des terres ! (comme à Fukushima) ;
– cartographie précise des zones contaminées ;
– contrôle strict du riz, aliment central de la culture japonaise ;
– extension des contrôles à l’ensemble de la chaîne alimentaire (légumes, soja, produits de la mer) ;
– mise en place de seuils réglementaires clairs et surveillés.


Monument commémoratif de la restauration des rizières contaminées au cadmium (maladie d’Itai-Itai) érigé en avril 2008, Usaka, Fuchu-machi, Toyama, préfecture de Toyama. Source : Wikimedia Commons

Le Japon d’alors comprend une chose essentielle : une contamination invisible exige une réponse visible. Résultat : aujourd’hui, bien que le cadmium soit toujours présent dans l’environnement (comme partout dans le monde) son impact sur la population japonaise est fortement maîtrisé. Des contrôles aléatoires sur l’alimentation ont toujours lieu.

La France et ses 100 ans de retard

Certes, dans l’Hexagone, il n’y a pas eu de catastrophe spectaculaire impliquant le cadmium. Pas de maladie au nom marquant. Pas d’image choc pour alerter la population. Bien qu’il existe un seuil, l’élément a fait sa vie dans notre alimentation pendant un siècle avec une concentration toujours plus élevée.

Politiquement et médiatiquement, un danger diffus est toujours plus difficile à traiter qu’un scandale visible. Il n’y a pas de responsables évidents, pas de procès emblématique, pas de rupture brutale avec un modèle industriel mortifère qui nous alimente à bas coût.

Et pourtant, les risques du cadmium sont connus depuis aussi longtemps qu’au Japon. Le pays a documenté dès le milieu du XXe siècle ce que le cadmium pouvait faire à une population exposée. L’Europe et la France, elles, continuent encore aujourd’hui à débattre de seuils acceptables pour le consommateur. Il ne faudrait surtout pas trop bousculer nos industries surpuissantes et leurs lobbies.

Dire que le Japon a « 100 ans d’avance » n’est pas qu’une formule. C’est un constat. Le pays a connu : la contamination ; le déni ; la catastrophe sanitaire ; la reconnaissance médiatique et politique ; puis seulement la régulation ! Un processus sur plusieurs générations (de même pour la maladie de Minamata).

La France, aujourd’hui, semble encore hésiter entre les deux premières étapes, comme si on pouvait se permettre de jouer avec la vie des citoyens, en particulier des plus pauvres et des enfants.

Pourquoi agir si lentement alors que les risques sont connus depuis des décennies ? Pourquoi tolérer une exposition diffuse quand les conséquences, elles, ne le sont pas ? Pourquoi attendre une crise visible pour traiter un problème invisible ?

Le cas du cadmium révèle une tension fondamentale dans nos sociétés capitalistes modernes : nous savons, mais nous n’agissons que lorsque nous sommes contraints à le faire, quand la pression devient insoutenable, un peu comme en matière de climat. Par contre, les individus sont capables d’une imagination fertile pour trouver des excuses confortables pour ne rien faire.

Le Japon, lui, a été contraint par la souffrance. La France attend encore qu’un certain nombre de gens meurent pour prendre la problématique au sérieux.

– David Kens


Photo de couverture par Soo Ann Woon sur Unsplash