« Survivre à ses parents toxiques » est un manga aussi essentiel qu’édifiant tant il met en lumière les côté les plus sombres de la société japonaise. Une œuvre qui n’en oublie pourtant pas de faire sourire malgré son sujet difficile.

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Survivre à ses parents toxiques est un manga de Mariko Kikuchi sorti au Japon en 2018 et en France en 2023.

Il questionne sur comment se construire à l’âge adulte quand, dès la petite enfance, votre équilibre a été détruit par vos parents. Véritable manga-reportage, il est le fruit du travail précieux de son autrice, spécialisée dans les récits documentaires. À travers onze témoignages, venant de personnes issues de milieux sociaux et d’horizons différents, l’artiste scrute sans fard ni faux-semblants des adultes qui, aujourd’hui encore, cherchent à aller de l’avant…

L’illusion de la normalité

On le sait, dans la société japonaise, le groupe est sacré. Et c’est encore plus vrai quand il s’agit de sa famille. On doit ainsi respecter ses supérieurs, ses aînés, ses parents.

Et ce, souvent sans avoir jamais l’opportunité de remettre en question la parole de ces derniers. Dans Survivre à ses parents toxiques, il y a ainsi une idée qui s’invite dans la tête des personnes qui témoignent : tout est normal.

Oui, pour eux, comment savoir ce qui est « normal » si personne ne se confie sur la façon dont les choses se passent dans son foyer ? Nous utilisons ici le terme « normal » comme idée d’équilibre et de bon sens. Souvent dans les témoignages, c’est en se frottant à l’environnement intime d’amis que les abusés se rendent compte que quelque chose cloche.

Et les sujets de « ces choses qui clochent » sont bien nombreux.

Ces particularités qui coûtent chères…

Au Japon, certains problèmes de société sont en effet tellement ancrés dans le quotidien que l’on voit mal comment ils pourraient disparaître. Hélas, comme on le voit dans le manga, ils créent des marques indélébiles sur les âmes des enfants qui en subissent le poids dans leur éducation.

Il y a d’abord cette pression sociale qui pousse des parents à ne voir que la réussite comme échappatoire à leurs enfants. C’est le cas de Kikuchi, poussé depuis ses 4 ans par sa mère à devenir médecin. Une obsession accompagnée de violences physique et psychologique de la part de cette femme qui voulait briller socialement à travers le succès de son fils.

Au Japon, il est également assez commun que plusieurs générations vivent sous le même toit. C’était le cas de Narumiya, une poétesse. Son grand-père était lui aussi violent avec elle. Quant à un éditeur qui témoigne, il subissait des agressions sexuelles de la part de sa grand-mère. La réaction des parents autour ? La technique de l’autruche et une souffrance enfantine ainsi invisibilisée.

Au pays du soleil levant, on ne doit surtout pas faire de vagues qui pourraient éclabousser la famille sacrée.

En façade…

Il est en effet encore moins dans les habitudes de dire du mal de ses proches dans la sphère publique. La réputation est en effet des plus importantes dans les cercles et quartiers. Alors on porte le masque –le tatemae– pour ne pas montrer ses sentiments et souffrances réels. On cache sous le tapis sans vraiment se soucier des conséquences.

Pourtant, les schémas se répètent et se transmettent comme des maladies héréditaires.

L’alcool, la violence, l’emprise familiale, l’absence, les addictions au pachinko, la misère sociale, les sectes… autant de maux qui gangrènent la société japonaise depuis des décennies.

Avec des œillères, ils s’imprègnent dans les murs opaques des foyers, apportant avec eux dépréciation et dépression de la part de ceux qui subissent.

Comme le confie la mangaka, elle ressentait même de la culpabilité quant au traitement qu’elle recevait. À ses yeux, elle était la cause de la tristesse de ses parents. Il lui a fallu des années pour accepter que ce n’était pas le cas. Enfin elle a pu reprendre sa vie en main et avancer, mais que la route fut longue ! Il lui a alors fallu accepter la colère qu’elle gardait en elle et la maîtriser pour mieux se reconstruire. Et elle l’a fait de manière magistrale et avec beaucoup de recul.

Mieux vaut en rire qu’en pleurer…

Le traitement en manga de ses sujets pourtant douloureux rend les choses un peu plus légères, voire humoristiques. Mme Hatano, l’éditrice du manga, est ainsi mise en scène de façon rigolote. Elle, justement, a eu une enfance plutôt normale. Chaque témoignage est ainsi comme un couteau planté dans son petit cœur gentil. Elle s’en voudrait même presque de ne pas avoir souffert.

Mariko Kikuchi prend ainsi un malin plaisir à faire un personnage kawaii aux réactions touchantes et tellement exagérées qu’elles en deviennent drôles. Pourtant, le contexte n’appelle pas souvent à la comédie.

C’est donc bien là la force du trait et le talent de la mangaka qui réussissent, à chaque témoignage, à apaiser la lourdeur de cette toxicité du passé et les conséquences qu’elle a eu sur le futur. Survivre à ses parents toxiques s’inscrit ainsi comme son message d’espoir. L’autrice nous montre des personnages meurtris, oui, mais qui –comme elle– ont su se relever avec le temps. Au misérabilisme des situations vécues, elle répond que le bonheur est possible.

Un manga pour survivre

Avec sa bienveillance et son humour, la mangaka et les victimes qui parlent confient à ceux qui ont souffert et à ceux qui souffrent encore que rien n’est perdu. En ayant le courage de dénoncer, le manga –qui évite tout jugement– pourra même soutenir les personnes qui sont encore aujourd’hui dans un des cas décrits. Car bien que les témoignages nous viennent du Japon avec certaines particularités bien nippones, ils ont une portée universelle.

Des parents toxiques, il y en a hélas de toutes nationalités. Et c’est bien pour ça que ce manga à la lecture souvent très dure est essentiel, intelligent, réconfortant et important. Au vu des thèmes abordés, il est déconseillé au moins de 16 ans.

Survivre à ses parents toxiques est disponible chez Akata au prix de 9,55€ en physique ou 4,49€ en numérique.

-Stéphane Hubert