« Rental Family » s’empare d’un sujet insolite pour aborder des problèmes qui touchent de plus en plus de monde au Japon : la solitude, l’oubli et la pression sociale. Grâce à son optimisme et sa tendresse, le tableau est plus lumineux et réconfortant qu’on pourrait le penser.
Rental Family est un film réalisé par Hikari (37 Seconds) qu’elle a coécrit avec Stephen Blahut.
L’histoire se déroule à Tokyo, de nos jours. Un acteur américain qui peine à trouver un sens à sa vie décroche un contrat pour le moins insolite : jouer le rôle de proches de substitution pour de parfaits inconnus, en travaillant pour une agence japonaise de « familles à louer ». En s’immisçant dans l’intimité de ses clients, il commence à tisser d’authentiques relations qui brouillent peu à peu les frontières entre son travail et la réalité. Confronté aux complexités morales de sa mission, il redécouvre progressivement un but, un sentiment d’appartenance et la beauté sereine des relations humaines…
À ta place

Dans les premières minutes du film, Phillip (incarné par l’excellent Brendan Fraser) regarde par la fenêtre de son appartement tokyoïte. Assis dans l’obscurité une bière à la main, il voit ainsi les autres personnes vivre dans leurs appartements. D’un côté un couple avec un bébé. De l’autre un vieux monsieur seul. L’acteur comprend alors quel destin l’attend.
Le scénario de Rental Family joue sur cette idée que nous avons tous, au fond de nos esprits, une question qui nous taraude : aurions-nous pu vivre une autre vie ? Phillip, grâce à son étrange nouveau métier, peut les fantasmer dans la réalité. Le problème, c’est qu’il est tellement doué et fragile mentalement qu’il s’y perd lui-même. Alors la frontière entre réalité et fiction se brouille quand il joue, par exemple, le père de Mia. Leur relation est magnifique et chacun remplit le vide dans le cœur de l’autre. Pour le spectateur, il ne fait toutefois aucun doute que tout cela ne peut bien finir.

La réalisatrice fait toutefois le choix de saupoudrer son histoire d’humour et d’optimisme du début à la fin. Son film n’en est que plus lumineux, même s’il met aussi en avant les gros problèmes de la société nippone.
De mèche vitrine

Au Japon plus qu’ailleurs, le paraître est ainsi important. La pression sociale est en effet telle que le moindre faux-pas peut vous valoir la pire des sentences sur l’archipel : la honte !
Dans Rental Family, louer un acteur peut ainsi permettre de l’éviter, et parfois pour des raisons problématiques.
Si Phillip doit incarner le père de Mia, ce n’est pas pour qu’elle se sente bien. Non, c’est que sa mère l’a inscrite pour rentrer dans une école réputée. Mais pour que la petite fille soit sélectionnée, impossible qu’elle se présente devant le jury sans père. Venir avec sa seule mère célibataire serait ainsi mal vu, car synonyme d’un foyer qui n’est pas équilibré. Quant à déménager au Canada pour y vivre une relation pas toujours acceptée au regard de certains… Autant faire semblant de se marier que l’annoncer à ses parents !
Encore et toujours ces vieux schémas qui perdurent. Alors, oui, les choses évoluent parfois, même lentement, comme nous avons pu le voir dans le documentaire Pionnières au Japon. D’autres ne semblent pas prêtes à s’améliorer.
Rental Family : pour continuer d’exister ?

Un autre mal ronge la société nippone : la solitude. Elle est incarnée dans le film d’abord par le personnage de Phillip, cet étranger perdu dans l’immensité de Tokyo. Mais aussi par celui d’un hikikomori qui loue ses services pour passer du temps avec lui. Ce personnage qui apparaît dans des montages sans paroles est enfermé chez lui. Et c’est au contact de l’acteur qu’il va finalement reprendre sa vie en main. La réalisatrice nous narre son évolution par petites touches sorties de nulle-part et réussit à lui donner corps avec un œil bienveillant.
Shinji, le patron de Phillip, en est lui aussi la victime. On le découvre dans une scène inattendue et bouleversante. Un des nombreux moments du film qui nous fendent le cœur.
Rental Family n’en manque pas, et beaucoup s’attachent à un autre maux qui gangrène une grande partie de la population vieillissante du Japon.
Pour ne pas s’oublier

Alors que l’archipel abrite de plus en plus de personnes âgées, beaucoup sont victimes de maladies dégénérescentes. Elles ont ainsi peur de l’oubli, au sens propre comme au figuré. Ce sentiment est symbolisé par le personnage de Kikuo Hasegawa (incarné par l’immense Akira Emoto). Ancien acteur très connu, il est maintenant enfermé dans sa grande maison et se demande si quelqu’un se souvient de lui. Et si Phillip lui ment en se faisant passer pour un journaliste, son affection pour le vieil homme n’est pas feinte. Car il va découvrir son secret.
Car, non, ce n’est pas être effacé de la mémoire des autres dont il a peur mais que ses souvenirs s’effacent de la sienne. Là encore un sujet d’actualité au Japon qui, dans Rental Family, s’accompagne métaphoriquement d’un autre problème bien réel : le village dans lequel le personnage a grandi est devenu fantôme. Plus aucune âme n’y vit et les maisons, laissées à l’abandon, sont recouvertes par la nature qui a repris ses droits. Ce sont donc bien des pans entiers du passé qui, petit à petit, disparaissent. Un phénomène que l’on retrouve un peu partout dans la campagne japonaise.
Rental Family aborde de nombreux sujets délicats mais le fait avec beaucoup d’optimisme. Les moments tristes ne durent jamais longtemps et sont rapidement balayés de belles séquences humaines, réconfortante et pleines d’affection. Oui, le meilleur remède à tous les problèmes, c’est souvent les relations humaines. Les liens –encore plus intergénérationnels- qui nous unissent nous font oublier le pire. Le message est des plus simples mais il ne fait jamais de mal de le rappeler régulièrement. Et le long-métrage de Hikari en est un bel exemple.

Produit par Searchlight Pictures, Rental Family est à découvrir au cinéma en France depuis le 4 février. Il sera bientôt disponible en location digitale.
-Stéphane Hubert

















































