Manga culte par excellence, « Tokyo Tarareba à Girls » nous invite dans les questionnements de trois amies un peu perdues dans le jeu de l’amour. L’œuvre propose ainsi un instantané aussi drôle que mélancolique de la vie des femmes japonaises célibataires après 30 ans.

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Tokyo Tarareba Girls est un manga de HIGASHIMURA Akiko publié entre 2014 et 2017 dans le magazine Kiss édité par Kodansha.

Rinko, scénariste tokyoïte de séries télévisées, est à la recherche de l’amour. Son petit plaisir consiste à passer des soirées alcoolisées avec ses deux copines d’université Kaori et Koyuki, elles aussi trentenaires et célibataires.

Un soir, alors qu’elles sont encore en train de se soûler et de se rassurer bruyamment à coup de « y a qu’à, faut qu’on » dans leur bar favori, elles sont interrompues par un jeune homme aux allures de mannequin. Agacé de les entendre brailler, il les ridiculise méchamment en les traitant de « Y-a-qu’à-faut-connes ». Puis il quitte tranquillement les lieux. Rinko réalise alors qu’il va falloir qu’elle se réveille si elle ne veut pas finir sa vie toute seule…

Mariage dérangé

Tokyo Tarareba Girls nous montre la pression qui pèse sur le dos des femmes dès qu’elles ont atteint la trentaine. Le manga met ainsi en scène trois personnages aux quotidiens différents. Les trois ont pourtant une idée qui tourne en boucle dans leur tête : trouver l’amour. Un challenge pas si simple dans une société japonaise qui voit d’un mauvais œil les femmes toujours célibataires après un certain âge.

Rinko a ainsi l’impression qu’elle a une date de péremption qu’elle vient dépasser. Dans sa vie personnelle, elle voit certains hommes qui la courtisaient il y a une décennie être maintenant attirés par des femmes beaucoup plus jeunes qu’elle. Alors que faire ? Se « solder » et se mettre en tête que l’on devra se contenter de ce que le vent porte sur sa route ? Et quand une bourrasque lui envoie le jeune Key, elle se dit qu’elle ne le mériterait pas. Son esprit est embrouillé par un lourd sentiment de dépréciation.

Du côté de ses amis, on ne peut pas dire que ce soit le grand calme non plus.

Numéro 2 du classement

Dans Tokyo Tarareba Girls, la mangaka nous propose de suivre deux autres profils de femmes chez les meilleures amies de Rinko. D’abord Koyuki, qui travaille avec son père dans le restaurant familial. Indépendante d’esprit, elle tombe sous le charme d’un homme marié. Ce dernier n’en finit plus de lui promettre la lune, mais cette dernière semble un peu trop cachée par les nuages.

Pour Kaori, propriétaire d’un salon d’esthétique, c’est la rencontre de son ancien compagnon qui la fait replonger. Musicien fauché à l’époque, c’est aujourd’hui un artiste reconnu. Alors elle accepte de devenir « sa numéro 2 », sachant que la première place tenue par un mannequin n’est pas prête de se libérer.

Ces deux personnages sont à l’image de beaucoup de femmes qui acceptent les miettes d’amour. Elles méritent pourtant mieux mais finissent par s’en contenter. Higashimura nous les décrit avec tendresse, alors que l’espoir n’en finit plus de faire des va-et-vient dans leur cœur. Les jours passant, il s’amenuise pourtant.

Tokyo Tarareba Girls : le temps passe trop vite…

Plus le temps passe, plus les choix à faire semblent en effet importants et impactant pour ceux à venir. Car un jour, il est trop tard pour en faire de nouveaux qui répareront les précédents. Quand Key rencontrent pour la première fois les trois copines dans le restaurant, il les appelle les « Y-a-qu’à-faut-connes » » car elles sont toujours en train de faire des plans sur la comète sans jamais vraiment les mettre en place. C’est la signification du Tarareba du titre que l’on pourrait traduire par « Et si et si… ».

Il est vrai que plus le temps passe, plus nous nous posons des questions sur ce destin que nous nous sommes écrit à force de choisir. Le manga nous interroge ainsi sur nos trajectoires, sur cette petite voix qui nous pousse ou nous freine à choisir une route plus qu’une autre. Les mots parfois sortent de nos bouches, d’autres se coincent au fond de nos gorges et nous les ravalons à jamais. Et si et si… Nous ne le saurons jamais et Tokyo Tarareba Girls nous invite à l’accepter. Et il le fait avec humour et folie.

L’amour et l’humour sont dans un plateau…

Tokyo Tarareba Girls est une œuvre émouvante par les questionnements et les parcours de vie de nos trois héroïnes. C’est vrai que l’on suit leurs destins le cœur serré, comme si elles étaient également nos amies. Mais elles sont surtout une autre qualité : elles sont très très drôles ! Un trait de caractère qu’elles héritent évidemment de leur créatrice.

Akiko Higashimura est en effet une autrice experte en humour. Comme dans Le Tigre des neiges ou Princess Jellyfish, elle ne manque jamais une occasion d’en insuffler ses œuvres. Déjà par ses dialogues ciselés au rythme comique fabuleux. Mais également par son dessin extravagant offrant des réactions très exagérée à ses personnages. Elle nous régale ainsi les zygomatiques. Parfois même par des procédés narratifs complétement farfelus.

L’épiée dans le plat

Reine du jeu de mots, elle s’en sert en effet avec brio pour nourrir son scénario. Car Tarareba est également un mot valise entre « tara » qui signifie laitance de morue et « reba », lui, steak de foi. Ce que sont exactement les plats que Rinko et ses amies mangent à chaque fois dans le bar. Et dans le manga, ces deux aliments parlent à Rinko quand elle a pris un verre de trop. Voilà le degré de folie dans lequel le lecteur est plongé.

La traductrice Miyako Slocombe a gagné un prix pour son travail sur la version française et on peut le comprendre. Rendre l’humour et les jeux de mots malicieux de la mangaka était en effet loin d’un jeu d’enfant.

Tarareba Tokyo Girls est une œuvre culte à posséder dans sa mangathèque. Humour, drame, questionnement personnelle et place de la femme dans la société japonaise sont des sujets qui se marient parfaitement dans son histoire. Le dessin est –comme toujours chez Akiko Higashimura– absolument délicieux, magnifique et maîtrisé. À lire au plus vite si ce n’est pas déjà fait !

Les 9 tomes de la série principale et le tome bonus Tokyo Tarareba Girls Return sont disponibles en France chez Le Lézard Noir. Son adaptation en série en prise de vue réelle est, elle, disponible sur Netflix comme The Hot Spot que nous avons adoré.

– Stéphane Hubert