Le chat est partout, et c’est probablement l’animal qui occupe le plus de place dans la culture nippone, jusqu’à avoir son propre jour national, le 22 février. On retrace l’histoire du chat au Japon, de son arrivée sur l’archipel à sa transformation en figure culturelle d’importance.
Il est partout : dans les temples, les récits folkloriques, la littérature, dans les arts visuels, les mangas, des yōkai,, mais aussi dans l’économie touristique et la culture populaire contemporaine. Mascottes commerciales, personnages de fiction ou encore ambassadeurs involontaires de territoires ruraux, ils semblent omniprésents dans l’imaginaire collectif japonais.
Cette fascination n’est pas qu’un attachement domestique : elle s’inscrit dans une construction historique longue, où se mêlent pratiques religieuses, folklore, transformations sociales et production artistique. Comprendre cette relation particulière suppose donc de retracer l’histoire de l’arrivée des chats dans l’archipel et d’observer la manière dont leur statut s’est progressivement transformé.
L’arrivée des chats au Japon : une histoire liée aux échanges religieux
Les historiens situent l’arrivée des félins dans l’archipel entre le VIᵉ et le VIIIᵉ siècle, période marquée par des échanges culturels et religieux intenses avec la Chine et la péninsule coréenne.

Selon une analyse publiée par la Japan Society sur l’histoire culturelle des chats au Japon, ces animaux auraient été introduits par des moines bouddhistes afin de protéger les manuscrits religieux des rongeurs, les fameux sutras, conservés sur des rouleaux de papier ou de soie.
Des animaux encore rares
Au départ, les chats étaient rares et associés aux milieux aristocratiques et religieux, comme l’atteste, par exemple le journal de l’empereur Uda (Xe siècle).
Dans ce texte de 889, l’empereur décrit un chat offert par la Chine et explique qu’il est gardé comme un animal précieux. Les documents historiques suggèrent qu’au Xe siècle ils étaient encore considérés comme des animaux rares et réservés aux élites, parfois attachés par des cordons pour éviter qu’ils ne s’échappent.
Une diffusion utilitariste du chat
Avec le temps, leur présence s’étend progressivement au reste de la société. Cette diffusion s’explique notamment par des raisons économiques. Les rongeurs représentaient une menace importante pour les réserves alimentaires et pour certains secteurs de production. C’est particulièrement le cas pour la sériciculture.
Les vers à soie, essentiels à l’économie japonaise prémoderne, étaient menacés par les rats. Les chats deviennent donc progressivement des auxiliaires précieux pour protéger ces élevages.
Le chat dans la culture japonaise
Un animal ambivalent dans le folklore japonais
Avec le temps, les chats cessent d’être seulement des auxiliaires domestiques et deviennent aussi des figures importantes du folklore japonais.
Dans l’imaginaire populaire apparaissent des créatures surnaturelles telles que le bakeneko ou le nekomata, des chats auxquels on attribue des pouvoirs extraordinaires.

Selon certaines légendes, ces animaux pourraient se transformer, parler ou manipuler les humains après avoir atteint un âge avancé.
Le Maneki-neko : le chat devenu symbole de chance
Comme le souligne l’universitaire Michael Dylan Foster dans ses recherches sur la culture des yōkai, le chat occupe une place liminale unique dans l’imaginaire japonais.
Il est cet être à la frontière, circulant entre l’espace domestique et le monde sauvage. Dans la tradition japonaise, imprégnée de shintoïsme, l’animal n’est jamais seulement un compagnon ; il est un réceptacle potentiel pour le sacré ou le surnaturel.
Cette indépendance caractéristique du félin, perçue comme une forme de mystère impénétrable, explique pourquoi il est si souvent dépeint comme un esprit capable de franchir le seuil entre le quotidien des hommes et les forces invisibles.

Cette iconographie si bien connue désormais, apparaît durant l’époque d’Edo (1603-1868) et se diffuse largement au XIXᵉ siècle.
Plusieurs légendes expliquent l’origine de cette image. L’une des plus connues raconte qu’un seigneur féodal aurait été sauvé d’un éclair après avoir suivi un chat qui semblait l’inviter à entrer dans un temple.
Au fil du temps, cette figure folklorique s’est transformée en symbole commercial largement diffusé. On la retrouve aujourd’hui dans les boutiques, les restaurants ou les entreprises, où elle est censée attirer la prospérité.
Le Maneki-neko illustre ainsi la manière dont une croyance populaire peut se transformer en symbole économique durable.
Les chats dans la littérature japonaise moderne
La présence du chat dans la culture japonaise prend une dimension nouvelle au début du XXᵉ siècle avec la publication du roman Je suis un chat (Wagahai wa neko de aru) de l’écrivain Natsume Soseki.

Publié entre 1905 et 1906, ce roman adopte un dispositif narratif original : l’histoire est racontée par un chat domestique sans nom qui observe les humains qui l’entourent. L’œuvre s’ouvre par une phrase devenue célèbre : « Je suis un chat. Je n’ai pas encore de nom ».
Le choix d’un narrateur félin permet à Soseki d’adopter un regard ironique sur la société japonaise de l’ère Meiji. À cette époque, le Japon connaît une modernisation rapide et une forte influence culturelle occidentale.
Dans le roman, le chat observe les discussions d’un groupe d’intellectuels et révèle les contradictions de cette société en transformation, du snobisme intellectuel à la fascination maladive pour l’occident. Sa position est idéale pour ce rôle : il appartient au foyer mais reste extérieur au monde humain. Une perspective qui permet à l’auteur de proposer une satire sociale particulièrement efficace.
Les chats dans les arts visuels japonais
Les arts visuels japonais ont également contribué à populariser l’image du chat. Dans les estampes ukiyo-e de l’époque d’Edo, les artistes représentent souvent des chats dans des scènes de la vie quotidienne.

Ces images montrent par exemple des chats jouant avec des objets, observant leur environnement ou dormant dans des intérieurs domestiques. Elles témoignent d’une sensibilité esthétique attentive aux détails du quotidien et aux gestes ordinaires.
Une représentation particulièrement célèbre est le Nemuri-neko, ou « chat endormi », une sculpture située dans le sanctuaire de Nikkō Tōshō-gū et attribuée à l’artisan Hidari Jingorō.

La sculpture représente un chat paisiblement endormi et est souvent interprétée comme un symbole d’harmonie et de tranquillité dans un lieu sacré. Elle illustre une dimension importante de l’esthétique japonaise : l’attention portée aux états de calme et de contemplation.
Les chats dans la culture populaire contemporaine
Au XXᵉ et au XXIᵉ siècle, la présence des chats dans la culture japonaise s’étend également à la culture populaire.
Les mangas et l’animation japonaise mettent souvent en scène des personnages félins, qui incarnent tour à tour la malice, la sagesse ou la protection. Comme dans Chi’s Sweet Home, What’s Michael?, Natsume Yūjin-chō, Le Royaume des chats, Doraemon, Le Chat du Rabbin, Le chat qui venait du ciel, Neko no Otera no Chion-san, ou encore le plus connu des plus connus : Pokémon, avec l’espiègle Miaouss.
Cette popularité s’inscrit dans une esthétique plus large associée à la culture kawaii, qui valorise les formes douces et les personnages attachants.

Les chats deviennent également des mascottes commerciales et médiatiques. Certaines entreprises ou collectivités locales utilisent leur image pour promouvoir des produits ou attirer les visiteurs.
La « nekonomics » : l’économie des chats
Aujourd’hui, la fascination japonaise pour les chats s’exprime aussi dans l’économie. Les chercheurs parlent parfois de « nekonomics » pour désigner l’ensemble des activités économiques liées à l’image du chat. Un business juteux qui rapporterait, d’après Courrier international, pas loin de 16 milliards d’euros par an.
Entre les cafés à chats, îles à chats (tourisme félin), les produits dérivés (objets, goodies), publicité avec des chats, les livres et mangas sur les chats, événements autour des chats, services pour animaux, les applications et contenus digitaux liés aux chats… les nekonomics ont encore de belles années devant elles.
On se souvient aussi de Tama, une chatte nommée cheffe de gare en 2007 dans la préfecture de Wakayama. Sa popularité a attiré des milliers de visiteurs et contribué à revitaliser une ligne ferroviaire locale menacée de fermeture. Décédée en 2015, la relève de Tama a été assurée par son assistante féline, Nitama jusqu’en décembre dernier. D’autres localités se sont inspirées de cet exemple pour favoriser le tourisme. Certaines entreprises permettent même à leurs employés de venir avec leur chat au bureau ou en adoptent directement. Les chats n’ont pas fini d’être chouchoutés au Japon !
– Maureen Damman
Image d’en-tête : le yōkai Bakeneko, par Kawanabe Kyōsai (–)




















































