San’ya 山谷, c’est l’un des quartiers les plus pauvres de Tokyo, historiquement stigmatisé par la société japonaise. Une image stéréotypée que Magokoro Yoshihira, directrice générale de l’association Yui Associates, veut renverser. 

Créée dans le but d’aider à l’inclusion sociale des personnes précaires et sans-abri de San’ya, l’association possède plusieurs infrastructures au sein du quartier pour lui permettre d’accomplir sa mission.

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

C’est notamment le cas du Café Sanya さんやカフェ, un lieu convivial à prix accessible qui accueille aussi bien des personnes sans-abri que des touristes.

Le Café Sanya. Source : sanyacafe.net

Entretien avec sa fondatrice, Magokoro Yoshihira (ici au centre).

Mr Japanization : Vous êtes directrice générale de Yui associates, une association qui œuvre pour l’inclusion sociale des personnes précaires et sans-abri. Vous avez également ouvert le Café Sanya. Pourriez-vous nous expliquer ce qui vous a poussé à ouvrir ce café ?

Magokoro Yoshihira : « Nous avons ouvert le Café Sanya en 2018, quelques années avant les Jeux olympiques de 2020 à Tokyo. Lorsqu’un pays accueille les Jeux olympiques, les personnes pauvres et sans-abri sont très souvent déplacées pour être cachées aux yeux du grand public, et j’avais peur que ce phénomène se produise au sein de Sanya. Aussi, pour l’empêcher, je me suis dit qu’on pourrait utiliser le tourisme comme outil d’inclusion sociale plutôt que d’exclusion sociale, contrairement à ce que le gouvernement japonais a pu faire dans le cadre des JO. 

Beaucoup de touristes viennent à San’ya. C’est pour ça qu’on a, par exemple, mis en place un système de café suspendu : une personne paie pour deux tasses de café, une pour elle et une offerte à une personne dans le besoin. Ce genre de choses, ça crée une coopération entre les touristes et les résidents locaux. Les habitants de San’ya se rendent alors compte que tous les touristes ne soutiennent pas leur exclusion : certains sont aussi là pour les soutenir et contribuer à la communauté locale. Du côté des touristes et de la population japonaise, ça permet une déstigmatisation du quartier, encore très marqué par des stéréotypes négatifs. »

Mr Japanization : Le Café Sanya, comme son nom l’indique, est situé dans le quartier de San’ya. En 1960, le gouvernement japonais a décidé de fusionner le quartier avec ceux voisins de Kiyokawa et Zutsumi, effaçant ainsi le nom San’ya de la carte. Malgré cela, le quartier de San’ya est-il encore connu en tant que tel par la population japonaise ?

Magokoro Yoshihira : « Les habitants et ouvriers du quartier connaissent ce lieu comme San’ya. C’est pourquoi j’essaie moi-même d’utiliser ce mot : ce serait une forme d’irrespect envers les habitants de longue date et leurs histoires que de l’éviter.

Au sein de la population japonaise, c’est par contre possible que les plus jeunes ne connaissent ni le quartier sous ce nom ni son histoire. Pour les générations plus âgées, ils ont surtout une image négative et stéréotypée du quartier, qu’ils associent à la violence, la mafia, la pauvreté et l’alcoolisme. »

A San’ya. Photo de Kazue Asano, sous licence CC BY-NC-SA 2.0.

Mr Japanization : Longtemps, les personnes habitant dans le quartier de San’ya, souvent des personnes précaires et/ou sans abri, ont été stigmatisées par le reste de la société japonaise. Avez-vous l’impression que c’est toujours le cas aujourd’hui ?

Magokoro Yoshihira : « Oui, c’est toujours le cas et c’est pour ça que nous travaillons pour la déstigmatisation du mot San’ya. Mon rêve, c’est de faire en sorte que les habitants du quartier soient fiers d’y loger.

Être pauvre ou sans-abri est toujours stigmatisé, mais de nos jours, avec les fortes disparités économiques au sein de la société japonaise, j’ai l’impression que les gens ont peut-être plus de compassion et de compréhension envers eux. Être sans-abri n’est plus perçu comme le problème de quelqu’un d’autre, car on peut très facilement le devenir soi-même ces temps-ci. »

Mr Japanization : Avez-vous l’impression que les habitants précaires de Sanya souffrent de solitude ? Sont-ils dans des situations d’isolement social ?

Magokoro Yoshihira : « Oui et non. Les habitants ont connu l’exclusion sociale et la solitude, mais ici à San’ya, ils peuvent trouver une communauté. On voit un esprit d’entraide au sein du quartier, comme si c’était une grande famille. Probablement qu’une partie des habitants, avant de venir ici, se sentaient isolés et ont choisi de fuir à San’ya.

Mais bien sûr, il y aura toujours des gens qui, même au sein du quartier, vont se sentir isolés et pour qui continuer à vivre ici ne sera pas possible. Beaucoup de personnes ont des problèmes financiers, donc elles empruntent de l’argent, ce qui peut leur créer de nouvelles difficultés qui vont les isoler encore plus.

Un sans-abri de San’ya. Photo de Francois Planche, sous licence CC BY-NC-ND 2.0.

Ces personnes finissent alors par partir pour aller dans d’autres quartiers qui ressemblent à San’ya, comme Kamagasaki à Osaka par exemple. »

Mr Japanization : Est-ce que vous pensez que les personnes pauvres sont plus propices à la solitude et à l’exclusion sociale ?

Magokoro Yoshihira : « Oui, surtout avant de venir à San’ya. San’ya est différent des quartiers comme Shinjuku ou Shibuya. Les personnes sans abri là-bas sont plus isolées : elles dorment dans des parcs à Ikebukuro, près des zones commerciales ou des bureaux d’entreprises.

Ici à Sanya, tout le quartier est très pauvre et beaucoup reçoivent des aides financières de l’État : les gens se sentent compris par les autres habitants plutôt que d’être dans la comparaison avec eux. Leur vie est plus confortable ici. »

Mr Japanization : Au sein de votre café, plusieurs publics se rencontrent : des habitants de longue date du quartier, des plus récents, des touristes… Comment le café facilite-t-il la rencontre entre ces différentes personnes ?

Magokoro Yoshihira : « Nous couplons notre activité de café à un nettoyage hebdomadaire du quartier avec des personnes qui ont été sans-abri par le passé.
Pour les habitants du quartier qui ne sont pas sans-abri, ils considèrent souvent les personnes sans domicile fixe comme responsables des saletés dans les rues, notamment parce qu’une partie d’entre elles boivent dans la rue. Ça crée des tensions au sein du quartier entre ces deux populations.

Je voulais réduire cette animosité et montrer que c’était une généralisation des personnes sans-abri basée sur des stéréotypes. Toutes les personnes sans-abri ne salissent pas les rues ; au contraire, certaines aident à garder le quartier propre en participant au nettoyage bénévole hebdomadaire des rues que nous organisons.

J’explique également pourquoi nous nettoyons le quartier aux personnes sans-abris que je croise dans la rue. J’essaie de les convaincre de faire plus attention, en leur disant que s’ils
rendent les rues sales, les habitants du quartier vont avoir peur. Que ça leur donne l’impression qu’ils ne sont pas les bienvenus ici et que San’ya est dangereux. Cette perception peut avoir des conséquences négatives sur l’ensemble de la communauté sans domicile fixe du quartier : tout le monde risque d’être expulsé de San’ya.

Rue d’hôtels économiques pour les chômeurs dans le district de San’ya. Source : Wikimedia Commons

Les habitants locaux du quartier disent en effet vouloir déplacer ces personnes sans-abri, sous prétexte d’améliorer la vie locale, mais de mon point de vue, c’est dangereux de penser ainsi. Ces personnes à la rue veulent aussi avoir un espace à elles et une communauté, et elles en ont le droit. Alors autant juste s’assurer que les rues ne soient pas sales. La plupart des personnes sans-abri avec qui nous discutons de ce sujet sont coopératives et les rues sont plus propres désormais.

Lorsque nous nettoyons les rues, les touristes remercient directement les bénévoles, ce qui leur fait plaisir et leur donne l’impression d’être valorisés. Un de nos bénévoles nous a dit qu’on ne lui avait jamais dit merci auparavant dans sa vie. Désormais, il travaille en tant qu’employé de ménage dans un de nos hôtels et continue de participer au nettoyage bénévole des rues. »

Mr Japanization : Depuis que vous avez ouvert ce café, voyez-vous une différence au sein du quartier ?

Magokoro Yoshihira : « Les rues sont plus propres et parfois, on a même des touristes qui se joignent à notre nettoyage bénévole. On se fait également interviewer par des journalistes, et les bénévoles apprécient pouvoir parler de leurs expériences. Ils aiment ces interactions sociales, tout ça les rend plus enjoués qu’avant.

De notre côté, si notre association trouve des personnes qui pourraient travailler pour nous, on leur demande si elles voudraient être embauchées et si oui, elles deviennent employées dans l’une de nos infrastructures. Nous essayons de recruter en priorité des personnes exclues de la société japonaise ou en situation de précarité.

Travailler pour nous et ne pas dépendre uniquement des aides financières de l’État, ça leur permet de se sentir plus indépendantes et d’avoir l’impression de contribuer à l’économie et au bien-être de la communauté. Ça leur restaure leur dignité, souvent abîmée par les services de l’État. »

Mr Japanization : Quelles initiatives aimeriez-vous voir le gouvernement japonais mettre en place pour lutter contre l’isolement social des personnes précaires ?

Magokoro Yoshihira : « Je pense qu’il y a besoin d’un système de soutien personnalisé qui prend en compte les besoins individuels de chacun, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Le gouvernement japonais cherche juste à gérer les problème causés par la précarité, sans se soucier de vraiment aider ces personnes vulnérables : il les force à rentrer dans le système préexistant, même s’il ne leur est pas adapté. Forcément, les gens sont frustrés ; ils ont l’impression de payer pour un service qu’ils ne reçoivent pas.

Intérieur du Café Sanya. Source : sanyacafe.net

En plus, une partie des employés de l’assistance sociale manque cruellement de compassion. C’est pourquoi beaucoup de personnes cherchent à fuir ce système. Certains choisissent même de vivre à la rue, parce que le système actuel est trop restrictif et ils ne se sentent pas respectés dans leur dignité humaine. »

Mr Japanization : Un dernier mot ?

Magokoro Yoshihira : « Nous voulons aider et accueillir tous les touristes de bonne volonté, alors si des personnes sont intéressées, venez nous voir à Sanya !
Sanya est devenu un quartier touristique d’une certaine manière. Or, plus les touristes vont venir, mieux l’économie du quartier se portera. Par exemple, s’ils viennent loger dans l’un de nos hôtels, nous aurons un meilleur chiffre d’affaires, ce qui nous permettra d’embaucher plus de personnes précaires et/ou sans-abri au sein de Sanya.

J’aimerais ajouter que, de la même manière que les personnes généralisent les comportements de quelques sans-abri à toutes les personnes sans-abri, on observe la même chose pour les personnes de certaines ethnies. Ce type de discours est souvent utilisé par des gens qui cherchent à prendre le pouvoir, notamment des fascistes, et qui finissent toujours par trahir la population : nous ne devrions pas les laisser nous perturber.

Souvenons-nous toujours que chaque personne est capable de compassion et de gentillesse, et que même les personnes qui ont des comportements considérés comme grossiers ont leurs raisons qui les ont poussées à agir ainsi. Nous devons continuer à faire des efforts de compréhension mutuelle les uns envers les autres.

Si quelqu’un me demandait pourquoi je continue à faire ce que je fais, je répondrais simplement : c’est pour la paix dans le monde.

J’espère que vous pourrez tirer des enseignements de notre expérience et les mettre en pratique à votre manière. »

Propos recueillis par Akina Pied pour Mr Japanization

Le site web de Yui Associates : YUI Associates Inc.

Le site web du café: メニュー / Menu – さんやカフェ|SANYA CAFE TOKYO

-Akina Pied