Dans les couloirs de pierre des temples bouddhistes, sous la lumière tamisée des tatamis, résonne désormais pour certains un second souffle : celui de l’art contemporain. 

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C’est un fait : au Japon, comme dans de nombreux autres pays industrialisés, la foi s’efface lentement. En effet, 52 % des Japonais et Japonaises ne voient rien de bien dans la religion. Alors comment redonner envie aux fidèles ou aux curieux de fouler les pavés anciens des temples japonais ? Les habitants de ces lieux ont fait un pari fou, celui de devenir non plus seulement lieu de culte, mais aussi lieu dédié à l’art. 

Au Kennin-ji de Kyoto, ou au Kurenbōh Chōhōin Temple Gallery, à Tokyo, des moines ouvrent leurs sanctuaires millénaires à des artistes vivants, parfois numériques, souvent inclassables. Ici, la méditation se mêle à la performance, le rituel au pixel.

Décryptage d’une tendance qui mêle traditions et modernité dans un cadre magnifique.

Le temple comme galerie : quand le sacré expose de l’art contemporain

Au Japon, près de 77 000 temples rythment encore le paysage. Mais beaucoup se vident : la population vieillit – avec une proportion de personnes âgées de 65 ans et plus déjà égale à 27,7 % en 2017. Les dons s’effondrent, les vocations monastiques s’amenuisent. Force est de constater que les temples n’intéressent plus non plus jeunes et moins jeunes, à tel point qu’un temple sur trois devrait bientôt fermer, selon un article de The Guardian

Comme l’explique Ian Reader, professeur émérite d’études japonaises à l’université de Manchester, dans  » Buddhism in Crisis? Institutional Decline in Modern Japan « , le bouddhisme et les temples connaissent un vrai retrait du public japonais. Il mentionne (traduction : Mr Japanization) :

« Dans les villes modernes, les gens se détournent de plus en plus des principaux aspects liés à la mort et à ses conséquences. » (source)

Comment survivre face à cette crise de la spiritualité alors ? Bon nombre de prêtres cherchent ainsi à réinventer leur rôle social à travers l’accueil d’expositions. 

Un monde de l’art en quête d’un ailleurs

Le monde de l’art au Japon est, lui aussi, en crise, mais surtout en quête de sens après la pandémie. Dans un article du JapanTimes, intitulé Comment la pandémie va transformer les espaces, les choix et les voix des artistes, le journaliste fait état de la crise sanitaire et des profondes transformations exercées sur le monde de l’art contemporain au Japon. Entre crise de sens, et crise spirituelle, il n’y a qu’un pas. Comme l’écrit Hiroki Yamamoto, professeurs d’études culturelles à l’université de Jissen, dans Art after COVID-19: An Ecological Perspective, l’art post covid s’oriente naturellement vers l’écologie, la relation humain / nature, la crise globale de sens…

Le temple devient lieu d’expérience

Au cœur de Kyoto, à deux pas du tumulte du quartier de Gion, le temple Ryosoku-in, fondé au XIVᵉ siècle et rattaché à l’école Rinzai du zen, réinvente son rôle.

Depuis 2018, le temple développe le programme RYOSOKU, qui associe méditation, art contemporain et réflexion sur la vie spirituelle moderne, une initiative qui vise à “fournir un environnement de méditation adapté à notre époque et à encourager des esprits sains tournés vers une société meilleure”, selon le site officiel.

Ce dialogue entre art et spiritualité s’est concrétisé avec des projets comme Meditation Corridor #2 (2023), réunissant le photographe Nao Tsuda, l’architecte Junya Ishigami et l’artiste Hiroshi SugimotoLe temple s’est également ouvert à des créateurs internationaux comme Harold Ancart qui y présentait l’exposition Bird Time.

De l’exposition au festival 

Le succès de cette cohésion art-temple fut tel que, de simples lieux d’expositions, les temples devinrent carrément des lieux d’événements créatifs. 

Au temple Kiyomizu‑dera, à Kyoto, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, les moines ont accueilli Artists’ Fair Kyoto 2022. Au Shinshōji Temple, à Fukuyama, devenu pavillon d’art contemporain, via l’« Art Pavilion ‘Kōtei’ », on combine architecture contemporaine et installations vidéo, tandis que le temple Sennyu‑ji à Kyoto a organisé une exposition intitulée « Sensorium » en novembre dernier, qui mise sur des matériaux contemporains, comme le verre, le papier, ou la laque.

De l’art à la Réalité Virtuelle

Au temple Kennin-ji, à Kyoto, Hakuhodo-VRAR a créé une expérience en réalité mixte permettant aux visiteurs de redécouvrir le célèbre paravent Fûjin Raijin-zu Byôbu – les dieux du vent et du tonnerre – en mêlant art traditionnel, narration immersive et technologie holographique.

Enfin, au temple Kōdai‑ji s’organise un événement appelé « Illustrated Night Parade of One Hundred Demons  » (百鬼夜行展). Entre éclairage nocturne et projections mapping dans le jardin « Hashin‑tei », l’exposition de rouleaux illustrés de yokai plait énormément aux petits comme aux grands. 

La consécration : la biennale d’art de Tokyo

 » À partir de l’ère Meiji, on a commencé à penser que l’art n’est art que s’il est exposé dans les musées et les galeries. Pourtant, auparavant, les gens étaient constamment en contact avec l’art, lors de la cérémonie du thé par exemple. Nous voulons renouer avec cela et transgresser les conventions, en montrant que l’art fait partie du quotidien et en exploitant des lieux de vie, » explique le directeur de la Tokyo Biennale Masato Nakamura de 2023 dans le quotidien de l’art. 

Celle de cette année, la Tokyo Biennale 2025, intitulée «  Wander for Wonder « , se termine le 14 décembre 2025 à Tokyo, et notamment au sein de l’ancien temple Tōeizan Kan’ei‑ji Temple (fondé en 1625, célébrant ses 400 ans en 2025) dans l’arrondissement de Ueno/Okachimachi. Cette édition transforme non seulement les temples en galeries, mais fait dialoguer l’art contemporain avec la mémoire, l’architecture et la spiritualité d’un lieu sacré.

Koyasan : la montagne où dialoguent tradition et création

À plusieurs centaines de kilomètres au sud, Koyasan, grand centre bouddhiste regroupant plus d’une centaine de temples au cœur des montagnes de Wakayama s’est aussi ouvert à l’art contemporain.
En 2023, le temple principal Kongōbu-ji a accueilli le festival Koyasan Art Days, qui réunissait expositions, concerts et installations contemporaines dans plusieurs monastères de la montagne sacrée. Ici, l’art s’inscrit dans le rythme de la prière : les visiteurs circulent lentement, souvent pieds nus, dans des espaces où sons, encens, concerts et lumières prolongent le rituel sans le détourner.

Une mutation du rôle des temples

« Le temple doit s’ouvrir davantage, il a traditionnellement une fonction de lieu public où les gens se rassemblent », affirme Toryo Ito, prêtre en chef adjoint, au temple Ryosokuin de Kyoto. Il reconnaît que la technologie et la création contemporaine peuvent être compatibles avec le zen, à condition qu’elles ramènent à la conscience, à l’expérience du moment.

 » Le temple doit s’ouvrir davantage, il a traditionnellement une fonction de lieu public où les gens se rassemblent ».

Il poursuit dans une interview pour Design Vision :  » Aujourd’hui, cependant, il n’est plus nécessaire de rester limité à un format spécifique, tant que la partie essentielle de l’œuvre est en accord avec la philosophie zen ou le bouddhisme. Ainsi, on peut avoir des fusuma qui utilisent des technologies photographiques, et des expériences qui utilisent la vidéo pour créer des expériences plus immersives. »

Cette idée rejoint une intuition ancienne : au Japon, art et foi n’ont jamais été strictement séparés. Les historiens J. A. J. Storm et Jason Ānanda (Excavating the Hall of Dreams, chapitre « The Inventions of ‘Fine Art’ and ‘Religion’ in Japan) rappelle que la distinction entre  » art  » et  » culte  » est une invention moderne importée d’Occident, une forme de colonialisme in fine

Un art de la lenteur, contrepied de la fast life 

Loin des blockbusters d’expositions comme le font tant d’autres lieux, ces projets privilégient la sobriété : vidéos contemplatives, installations sonores ténues, calligraphies ou projections sur parois de papier.

Pour l’artiste Nao Tsuda, exposé à Ryosoku-in, la photographie n’est pas seulement un document : c’est un moyen d’explorer le temps et l’espace, de “donner une place à un lieu encore non situé”.

« Dans ces temples, l’art retrouve donc une dimension spirituelle, non comme croyance, mais comme attention. » 

Cette rencontre entre sacré et contemporain constitue un modèle inédit : une modernité non conflictuelle, où innovation technologique et quête de silence cohabitent, dans une spiritualité non doctrinale, mais expérientielle. L’art ne s’y contemple pas, il s’y médite.

Maneki Neko pour les temples

Cet essor de l’art-temple répond aussi à des réalités pragmatiques. Les revenus traditionnels, comme les funérailles, les dons, et même les plus modernes comme le tourisme ou les applications en ligne pour certains temples à la pointe, ont fortement diminué.

Accueillir des expositions ou des résidences permet de diversifier les activités sans trahir la vocation du lieu. » À présent, ce sont les temples qui nous approchent « , affirme Lucille Reyboz, cofondatrice du festival Kyotographie.  » Les donations sont de moins en moins importantes et les temples demandent beaucoup d’entretien », explique Toryo Ito.

Certains temples aménagent leur propre galerie permanente. Au Chōhōin de Tokyo, le moine/photographe Akiyoshi Taniguchi a conçu  » Kurenboh « , une pièce du temple aux murs blancs et aux angles arrondis,  » qui donne l’impression de flotter. Elle calme l’esprit et permet de se concentrer sur les œuvres d’art présentes « 

–  Mauricette Baelen