Si les motifs japonais nous semblent aujourd’hui familiers, c’est parce qu’on les retrouve partout : dans les kimonos anciens comme dans la pop culture contemporaine, à travers les anime ou les jeux vidéo. Pourtant, ces formes ne sont pas de simples choix esthétiques. Depuis des siècles, elles racontent des histoires, transmettent des valeurs et reflètent l’organisation de la société japonaise. Décrypter ces motifs, c’est donc accéder à une autre lecture du Japon : un héritage culturel toujours bien vivant, parfois sans même que l’on s’en rende compte.

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Lorsqu’on évoque les tissus japonais, on pense souvent aux kimonos, à leurs couleurs chatoyantes, aux différentes matières et aux techniques de tissage les faisant naître. Pourtant, au-delà de l’aspect visuel, un élément fondamental distingue l’art textile japonais : les motifs. Discrets ou omniprésents, ces motifs, qu’on appelle wagara (和柄), ne sont jamais de simples ornements décoratifs.

Ils constituent un véritable langage visuel reflétant des croyances, des valeurs et des codes sociaux profondément ancrés dans l’histoire du Japon. Apprendre à les reconnaître, c’est apprendre à lire un tissu comme on lirait un texte, et comprendre bien mieux les tenues de nos personnages préférés quand ils portent des vêtements traditionnels.

Capture d’écran du jeu vidéo Ghost of Tsushima où les différentes tenues du héros illustrent une grande variétés de motifs.

Parmi les motifs les plus anciens et les plus emblématiques figurent les motifs géométriques, souvent utilisés sur de larges surfaces, si ce n’est sur la totalité du tissu. Derrière leur apparente simplicité se cache pourtant un vocabulaire visuel extrêmement riche. On peut citer, par exemple, le seigaiha (青海波), composé de vagues stylisées formant des cercles successifs. Il évoque à la fois la puissance de la mer et symbolise la tranquillité, la force intérieure et la bonne fortune.

Le motif asanoha (麻の葉), représentant des feuilles de chanvre disposées sous forme d’étoiles à six branches, est quant à lui associé à la santé et à la croissance. Cette plante étant robuste et à croissance rapide, ce motif était particulièrement apprécié pour les vêtements d’enfants. Il a d’ailleurs connu un regain de popularité ces dernières années grâce à l’anime Demon Slayer, à travers le kimono du personnage de Nezuko, mais on le retrouve aussi porté par plusieurs personnages féminins dans un anime un peu plus ancien : Otome Youkai Zakuro.

Le yagasuri (矢飛白), motif de plumes de flèches, symbolise la détermination et la protection. Dans les kimonos de jeunes mariés, il représente aussi l’engagement et la persévérance car la flèche, une fois tirée, ne revient jamais en arrière.

Un autre motif géométrique bien connu du grand public n’est autre que celui porté par Tanjiro dans Demon Slayer : le motif ichimatsu (市松), un motif à carreaux bicolores. Devenu populaire au 18e siècle grâce à l’acteur de kabuki Sanogawa Ichimatsu, il en est venu à symboliser l’élégance mais aussi la prospérité des descendants et l’expansion des affaires.

À travers ces formes simples en apparence, on voit se dessiner un véritable lexique visuel, reconnaissable et riche de significations, qui s’est développé et transmis au fil des siècles.

Ces motifs géométriques, utilisés seuls ou combinés à d’autres, donnent déjà un premier aperçu des croyances et aspirations du porteur. Le vêtement devient alors un moyen d’expression. Les artisans perfectionnent leurs techniques jusqu’à la période Edo (1603–1868), où ils connaissent leur âge d’or… du moins pour un temps…

En effet, c’est durant cette période que le gouvernement militaire des Tokugawa met en place des lois somptuaires détaillant avec précision les vêtements pouvant être portés par chaque classe sociale, réglementant couleurs, matières et techniques de tissage. C’est à ce moment-là que la dimension sociale du motif prend tout son sens.

Les classes laborieuses, une broderie protectrice

Les vêtements portés par les classes populaires étaient relativement simples, les lois leur interdisant les couleurs vives, les larges motifs et l’usage de tissus coûteux comme la soie.

Les motifs présents sur leurs vêtements sont donc souvent discrets et de petite taille durant la période Edo. Ils sont majoritairement brodés avec la technique du sashiko (刺し子), qui permettait de renforcer les vêtements. Mais derrière cette fonction pratique se cache aussi une dimension symbolique.

Certains motifs étaient privilégiés pour leur valeur protectrice : les zigzags éloignent les mauvais esprits, tandis que les points de riz komezashi (pour les fermiers) ou d’écailles de poisson urokozashi (pour les pêcheurs) sont associés à la prospérité. Bien que simple en apparence, le sashiko, combiné au rapiéçage, peut parfois donner naissance à de véritables œuvres d’art.

Aujourd’hui, si la dimension symbolique du sashiko est souvent reléguée au second plan, la technique connaît un regain d’intérêt pour son esthétique, sa durabilité et sa dimension artisanale, notamment dans le domaine de l’upcycling, et inspire également certaines collections de grandes marques comme Nike ou Visvim.

Les artisans et les commerçants, une exhibition par l’exécution des motifs

Pour contourner les restrictions imposées par les lois somptuaires, les artisans et les commerçants conservaient des motifs simples imposés, mais misaient sur la qualité de l’exécution. Ils les réalisaient notamment grâce à la technique du yūzen, une méthode de teinture manuelle permettant de créer des motifs détaillés et colorés. Les styles variaient selon les régions.

À Kyoto, on privilégiait des motifs hautement stylisés hérités de la période Heian, les yūsoku monyō, ainsi que les motifs dits rinpa, inspirés d’une école de peinture du 17e siècle du même nom. À Kanazawa, le yūzen se distingue par un « ultra-réalisme », allant jusqu’à détailler les morsures d’insectes sur les motifs végétaux.

Cette tradition perdure encore aujourd’hui, comme en témoigne la collaboration d’artisans avec le jeu mobile Azur Lane, pour lequel des kimonos ont été créés pour plusieurs personnages. Dans ce cas, l’objectif n’est pas tant symbolique que patrimonial, mettant en avant un savoir-faire textile régional auprès d’un nouveau public.

Enfin, dans la région d’Edo (actuelle Tokyo), en revanche, les motifs représentaient plus volontiers des scènes de la vie quotidienne des marchands de la région.

La classe militaire, des motifs simples mais puissants

Moins attirée par l’extravagance, la classe militaire préférait adopter des vêtements sobres mais reflétant courage et protection. Les samouraïs portaient le blason familial sur leurs tenues officielles, mais utilisaient aussi d’autres motifs à forte valeur symbolique.

Le motif uroko (鱗), par exemple, formé de triangles évoquant les écailles d’un poisson ou d’un serpent, servait de protection contre le danger. Durant la période Edo, il devient également un symbole de renaissance et d’échappatoire au malheur, en lien avec la mue des serpents et des papillons. C’est d’ailleurs ce motif que porte Zenitsu dans Demon Slayer.

Toujours dans cette série, nous pouvons citer Giyu arborant sur son haori le motif bishamon kikkō, une variante du motif hexagonal appelé kikkō (亀甲), inspiré des écailles de tortue, un animal symbole de chance et de longévité. Le motif de base est souvent représenté sur les armures des samouraïs pour leur assurer une longue vie, tandis que la variante bishamon kikkō, composée de trois hexagones reliés en « Y », est associée à la divinité bouddhique Bishamonten et ajoute une dimension de victoire, de bonne santé et de fortune.

D’autres symboles de protection incluent les crânes dits dokuro (髑髏), qui, contrairement à la connotation négative occidentale, sont vus au Japon comme des protecteurs repoussant les influences néfastes tout en rappelant la fragilité de la vie et de la nécessité de vivre chaque jour avec courage et intégrité. Enfin, la libellule dite tonbo (蜻蛉), qui ne vole jamais en arrière, incarne la détermination et le courage afin d’aller toujours vers l’avant. Même si, de nos jours, on la retrouve plutôt sur les vêtements d’été, en raison de la présence fréquente de cet insecte dans les paysages estivaux japonais.

La noblesse et la famille impériale

Si certains motifs circulaient entre les classes sociales, ceux de la noblesse et surtout de la famille impériale leur sont longtemps restés quasi exclusifs, soit à cause de leur symbolique forte, soit, aussi parfois, à cause du prix de l’exécution du motif en question qui demandait une plus grande maîtrise technique.

C’était notamment le cas du tatewaku (立涌), ou « vapeur ascendante », composé de lignes ondulées verticales évoquant la vapeur s’élevant vers le ciel. Associé à l’élévation de l’esprit, à la capacité à surmonter les défis ainsi qu’au passage entre les mondes, ce motif demandait une grande maîtrise technique, ce qui le rendait rare et réservé aux personnes de haut rang.

L’impératrice Tokuko vêtue d’un « juni-hitoe » (kimono à douze couches) à la cour de Heian. Ukiyoe de Mizuno Toshikata (1866-1908), Ca. 1900 – 1910. Source : ukiyoe.org

On le retrouve sur les vêtements des nobles ou des prêtres bouddhistes, où il symbolise la connexion entre le monde terrestre et le divin. Dans Demon Slayer, le personnage Hantengu porte ce motif sur une partie de son kimono. Mais ici, le symbole est détourné : plutôt que d’évoquer une élévation spirituelle positive, il renforce le caractère instable et fragmenté du personnage, soulignant son ambiguïté entre humanité et monstruosité.

Les fleurs occupent également une place centrale dans les motifs japonais dont certaines sont directement liées à la noblesse. Ainsi, la pivoine, surnommée la reine des fleurs, symbolise la noblesse, la dignité, l’honneur et la bonne fortune. Elle est souvent associée aux femmes de haut rang et aux grandes occasions. Ce motif dégage une impression de puissance et de majesté tout en évoquant la beauté délicate de la nature. Cette dualité entre beauté délicate et puissance se retrouve par exemple dans le personnage de Black Maria dans One Piece.

Enfin, le chrysanthème, dit kiku, emblème de la famille impériale, symbolise la longévité et le renouveau. Bien qu’en Europe, le chrysanthème porte plutôt une symbolique de deuil ; au Japon, cette fleur, considérée comme la plus noble, est un signe de prestige. Encore aujourd’hui, on le retrouve sur les documents officiels (tels que le passeport japonais), et dans la pop culture, notamment sur l’écharpe de Sasaki Kojirō dans Valkyrie Apocalypse.

À travers leurs formes, leurs répétitions et leurs symboles, les motifs textiles japonais offrent bien plus qu’un simple plaisir esthétique. Ils constituent un véritable miroir de la société, révélant croyances, valeurs, aspirations et hiérarchies. Lire un tissu, c’est ainsi lire une époque, comprendre les rapports à la nature, les contraintes sociales et les idéaux qui ont façonné le quotidien japonais.

Aujourd’hui encore, bien que ces codes ne soient plus strictement appliqués, ils continuent d’influencer la création textile contemporaine et la pop culture. En prenant le temps de décrypter ce langage visuel, notre regard sur les tissus japonais s’enrichit, révélant derrière chaque motif une histoire humaine, culturelle et sociale profondément ancrée dans le passé, mais toujours lisible dans le présent.

– Mélanie Defrance

Photo d’en-tête de Bruno Aguirre sur Unsplash