Dans les années 70, le cinéma japonais a donné naissance à une héroïne sans pareil dans « La Femme Scorpion ». Une épopée vengeresse sans concession au message féministe avant l’heure.
La Femme Scorpion est un film réalisé par Shun’ya Itō en 1972, adapté d’un manga de Tōru Shinohara.
On y suit une femme du nom de Nami Matsushima, mais ceux qui la connaissent l’appellent Scorpion ! D’apparence fragile, cette jeune femme est en réalité une tueuse redoutable, dont les crimes sont motivés par la vengeance. Trahie par Sugimi, son amant, policier corrompu, alors qu’elle servait d’indic dans un night-club tenu par un clan yakuza, Nami est arrêtée par la police avant qu’elle ne parvienne à le tuer.
Transférée dans une prison de haute sécurité, elle connaît les pires humiliations et tortures, tant de la part des gardiens que des détenues. Dès lors, Nami n’aura qu’une idée en tête : s’évader pour se venger !
L’enfer sur terre
Une fois lancé, tout pourrait laisser croire que La Femme Scorpion cible avant tout un public d’hommes pervers. Ceux qui veulent se rincer l’œil face à des scènes de fantasmes malsains.

Dès la première scène, le spectateur se voit ainsi malmené par cette succession de femmes nues en farandole. Les prisonnières passent les unes derrière les autres sur une passerelle alors que des policiers regardent leurs parties intimes en grognant, leurs lèvres pleines de bave. C’est violent, choquant et c’est voulu ! Dès cette séquence, le réalisateur annonce la couleur : ici, c’est l’enfer !
La Femme Scorpion va alors enchaîner de nombreuses scènes violentes, autant physiquement que psychologiquement. Ce visionnage n’est pas une balade de santé mais il fascine. Surtout que son message est bien plus profond qu’il n’y paraît.
Film inventif au message métaphorique intelligent
Dans La Femme Scorpion, quasiment tous les hommes sont des pourritures.
Violeurs, misogynes et corrompus, tous ceux qui travaillent dans la prison ont un comportement problématique. Ils représentent le pire du genre. Ceux qui se croient tout permis sans jamais penser aux conséquences pour eux, et encore moins pour leurs victimes ! Après tout, ces hommes se pensent plus forts, plus violents, mieux armés et plus nombreux. Mais cette impunité, il suffit d’une étincelle pour qu’elle explose et fasse apparaître une toute autre vérité!

Et tout à coup, face à ces tout-puissants, les femmes s’avèrent plus fortes, plus violentes, plus armées et encore plus nombreuses ! C’est une prise de conscience de la petitesse de ceux qui se prenaient pour des dieux et qui doivent se défendre face à des déesses aux âmes nourries par la haine.
Alors le film inverse ce rapport de force et le fait avec la même sauvagerie qui change simplement de camp. Tout ça avec une maestria dans la réalisation qui subjugue.
Une caméra aux idées tordues

La femme Scorpion aurait pu être un « banal » film de vengeance. Un portrait violent qui se contente d’accumuler les scènes choquantes. C’est ce qu’il est par essence, évidemment, mais il le fait avec une inventivité et une liberté rares dans la forme.
Car Shun’ya Itō enchaîne les plans qui étonnent. Le spectateur ne sait alors plus où et comment regarder ce qui traverse son regard. Les pièces lugubres en perdent toute idée de cohérence quand le plafond se retrouve sur le sol. Les visions cauchemardesques entraînent dans les abimes d’esprits tourmentées.

Les visages deviennent ceux de femmes démons au cœur purgé de tout sens moral. Les yeux écarquillés, nous subissons alors envoutés un spectacle aussi fascinant que macabre. C’est un musée du bizarre qui expose ses tableaux sinistres les plus réussis. Avec la fierté de l’artisan qui s’est creusé le cerveau pour offrir le meilleur de lui-même pour magnifier le pire.
Et si la mise en scène est grandiose, que dire de celle qui est quasiment de tous les plans ?
La Femme Scorpion : une histoire de présence
Si le long-métrage est autant devenu culte à travers les décennies, c’est aussi grâce à son interprète principale. Meiko Kaji y est en effet magnétique et troublante. Véritable bombe à retardement, elle n’a besoin que de son regard noir pour faire comprendre que tout finira par se payer.
L’actrice par sa présence physique et son allure faussement frêle crève l’écran. Tout ça presque sans ouvrir la bouche, elle qui est plongée quasiment tout le film dans le mutisme. Mais dans ses yeux s’invitent la déception, le dégout, la révolte, la rage et la mort !

Comédienne déjà bien connue à l’époque, ce rôle en fera une immense star. Elle le reprendra d’ailleurs dans trois suites sorties en moins deux ans. À la même période, elle sera également le rôle-titre d’une autre épopée vengeresse adaptée d’un manga : le diptyque Lady Snowblood. On peut dire qu’elle tient La Femme Scorpion dans sa poigne.
Sans elle, on sait que le long-métrage n’aurait pas autant de puissance. On en a même eu plusieurs preuves les années d’après. La franchise a en effet continué sans elle mais aucune autre actrice n’a jusqu’ici réussi à égaler sa prestation habitée, intense et sensuelle.

La Femme Scorpion est une œuvre culte, féministe dans son message, folle dans sa proposition artistique… Un OVNI incroyable qui aura marqué l’histoire du cinéma japonais des années 70. Plus de cinquante ans plus tard, la fascination reste intacte.
En France, vous pouvez découvrir les quatre films de la franchise mettant en scène Meiko Kaji dans un magnifique coffret plein de bonus (dont un reportage passionnant de plus d’une heure consacré à l’actrice) disponible chez Le Chat qui fume. Réservé à un public averti mais hautement indispensable !
Pour un peu plus de douceur, ne manquez pas le magnifique 5 centimètres par seconde au cinéma en France depuis le 25 février.
–Stéphane Hubert


















































