Poulpy a déjà évoqué le sujet des « hikikomori » qui désigne des personnes qui se retirent durablement de la vie sociale et vivent recluses chez elles, parfois pendant plusieurs années. Si cette réalité a longtemps été associée à une marginalité individuelle, elle éclaire aujourd’hui des transformations sociales plus larges. Derrière ces trajectoires de retrait se dessinent en effet d’autres évolutions silencieuses de la société japonaise tel que la progression du célibat et l’éloignement croissant de certains parcours relationnels traditionnels. Décryptage.

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Au Japon, les enquêtes menées par les autorités estiment que plusieurs centaines de milliers de personnes vivent aujourd’hui en situation de retrait social. Si le phénomène a d’abord été identifié dans les années 1990, il a progressivement gagné en visibilité au fil des études et des politiques publiques qui tentent d’en comprendre les mécanismes.

Cette attention croissante reflète les interrogations d’une société confrontée à l’évolution de ses équilibres sociaux et de ses modes de vie.

Un retrait social qui s’installe dans la durée

Le ministère japonais de la Santé considère généralement qu’une personne peut être qualifiée de hikikomori lorsqu’elle reste recluse chez elle pendant au moins six mois, sans participation à l’école, au travail ni aux interactions sociales ordinaires. Ce retrait peut ensuite s’installer dans la durée, parfois pendant plusieurs années.

Un jeune Japonais vivant en hikikomori en 2004. Source : Wikimedia Commons

Les enquêtes menées par les autorités japonaises donnent une idée de l’ampleur du phénomène. Une étude du bureau du Cabinet (une agence du gouvernement japonais) estime qu’environ 1,46 million de personnes âgées de 15 à 64 ans vivent aujourd’hui en situation de retrait social prolongé, soit près de 2% de la population de cette tranche d’âge. Si les jeunes hommes restent les plus représentés — environ trois quarts des cas recensés — le phénomène ne se limite ni à un âge précis ni à un seul genre. Des femmes peuvent également se retrouver dans cette situation, même si leurs trajectoires demeurent souvent moins visibles dans les études.

Le retrait ne survient généralement pas de manière soudaine. Les spécialistes décrivent plutôt une rupture progressive avec les espaces ordinaires de socialisation. Difficultés scolaires, décrochage universitaire, échecs professionnels ou expériences de harcèlement peuvent contribuer à éloigner progressivement l’individu de l’école, du travail ou de son cercle social. Dans certains cas, cette distance initiale se transforme en isolement durable, la chambre ou le domicile devenant le principal lieu de vie.

Le reportage « Hikikomoris : les reclus volontaires », diffusé dans l’émission L’Effet Papillon, illustre cette réalité à travers plusieurs témoignages de Japonais vivant retirés du monde extérieur. Les journées y apparaissent entièrement passées à l’intérieur du domicile, rythmées par l’usage d’internet, des jeux vidéo ou de la télévision, et marquées par une difficulté croissante à renouer avec l’extérieur.

Si certaines situations restent temporaires, d’autres s’inscrivent dans le temps. Les premières générations identifiées dans les années 1990 ont aujourd’hui vieilli, révélant l’existence d’hikikomori âgés de plus de quarante ans. Cette évolution rappelle que le retrait social prolongé ne correspond pas seulement à une crise passagère de la jeunesse, mais peut transformer durablement une vie.

Quand l’isolement redéfinit les relations sociales

Le retrait social des hikikomori ne se limite pas à l’abandon de l’école ou du travail. Il s’accompagne souvent d’un éloignement progressif des relations sociales ordinaires : amis, collègues, parfois même membres de la famille. Dans de nombreux cas, la chambre devient le principal espace de vie et les interactions avec l’extérieur se raréfient. Les journées s’organisent autour d’activités solitaires ou numériques, qui permettent de maintenir un contact indirect avec le monde extérieur sans affronter les attentes des interactions en face à face.

Avec le temps, cet isolement modifie le rapport aux autres. Lorsque les années passent sans participation régulière à la vie sociale, les occasions de créer ou de maintenir des relations se réduisent. Les trajectoires individuelles peuvent alors s’écarter des parcours traditionnellement valorisés au Japon, encore largement structurés autour de l’intégration professionnelle, du mariage et de la formation d’une famille.

Certaines œuvres de fiction ont contribué à rendre ce phénomène plus visible. Dans la série Alice in Borderland, le personnage d’Arisu apparaît au début du récit comme un jeune homme vivant en retrait et passant l’essentiel de son temps enfermé chez lui. Si cette représentation relève de la fiction, elle reflète néanmoins une figure désormais présente dans l’imaginaire collectif.

Arisu, de la série Alice in Borderland

Dans ces conditions, les périodes prolongées de retrait social peuvent également compliquer la construction de relations affectives. Lorsque l’isolement se prolonge, les occasions de rencontres diminuent et l’entrée dans des relations durables devient plus difficile, ce qui peut contribuer à l’éloignement de certains parcours conjugaux traditionnels.

Le célibat croissant, révélateur d’un isolement relationnel plus large

L’isolement prolongé observé chez certains hikikomori s’inscrit dans un contexte plus large d’évolution des trajectoires relationnelles au Japon. Selon une méta-analyse publiée le 2 octobre 2025 et menée par le Dr Peter Ueda chercheur à l’Université de Tokyo, plus de la moitié des adultes âgés de 20 à 24 ans déclarent être encore vierges (60 % des hommes et 51 % des femmes) contre un peu plus d’un tiers de cette tranche d’âge en 2002. Si ces pourcentages diminuent avec l’âge, il demeure que plus d’un adulte japonais sur dix âgé de 30 ans n’a jamais eu de relations sexuelles.

Plus largement, la proportion de personnes vivant seules ou non mariées n’a cessé d’augmenter au cours des dernières décennies. Selon les données du Ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, le nombre de mariage pour le premier semestre 2025 a baissé de 4 %. Une tendance de fond que le gouvernement peine à inverser. Et dans un pays où les naissances hors mariage restent rares, ce recul du mariage contribue directement à la baisse du nombre de naissances.

Les chercheurs attribuent cette évolution à plusieurs facteurs : précarisation de l’emploi chez les jeunes adultes, exigences économiques associées au mariage ou transformation des aspirations individuelles. Dans ce contexte, les trajectoires marquées par un retrait social prolongé peuvent accentuer l’éloignement des parcours relationnels traditionnels, en réduisant les occasions de rencontres et d’interactions sociales.

Face à ces évolutions, certaines collectivités ont mis en place des initiatives pour favoriser la formation de couples — événements de rencontres, programmes municipaux ou applications soutenues par les autorités. Les hikikomori apparaissent ainsi comme l’une des expressions les plus visibles d’un phénomène plus large, révélant certaines tensions qui traversent aujourd’hui la société japonaise.

Au-delà des hikikomori, une évolution des relations sociales

Le phénomène des hikikomori ne peut être réduit à une simple situation d’isolement individuel. Il met en lumière des transformations plus larges de la société japonaise : évolution du rapport au travail, fragilisation de certains parcours professionnels et redéfinition progressive des relations sociales et affectives.

Dans ce contexte, l’isolement prolongé de certains individus apparaît comme l’une des manifestations visibles de mutations sociales plus profondes. La progression du célibat, observée dans plusieurs générations, témoigne également de ces évolutions qui transforment les trajectoires de vie et les formes de sociabilité.

Si les réponses institutionnelles restent limitées, la multiplication d’initiatives locales et de dispositifs d’accompagnement montre que la question de l’isolement social s’impose progressivement comme un enjeu de société au Japon. Dans un pays où les liens sociaux évoluent rapidement, recréer des formes de relation durables pour ceux qui s’en sont progressivement éloignés représente un défi sociétal incontournable.

-Julian Cazajus


Photo d’en-tête de L’hò de via flickr CC