Alors qu’on les croyait disparues, des pratiques ascétiques extrêmes nées dans les montagnes du Honshū continuent d’influencer discrètement la vie quotidienne des Japonais, du rapport au corps jusqu’à la culture pop.
On associe souvent le Japon à une modernité technologique et urbaine. Pourtant, dans certaines régions montagneuses, des pratiques ascétiques héritées de traditions pluriséculaires continuent d’être transmises et exercées. Ces pratiques, issues du shugendō (修験道), une voie spirituelle centrée sur l’épreuve du corps et l’expérience directe du milieu naturel, reposent sur une idée simple : la transformation de soi passe par l’endurance, la répétition et le dépassement de ses limites physiques.
Loin d’être de simples survivances folkloriques, ces pratiques continuent d’exister, souvent de manière discrète, au sein de la société contemporaine. Elles reflètent un rapport au corps et à l’effort qui ne se limite pas au domaine religieux, et que l’on retrouve dans de nombreux aspects de la culture japonaise actuelle, où la progression par l’épreuve (entraînement, discipline, persévérance) demeure une valeur centrale.

Jitsukaga : un fait divers qui n’en est pas un
C’est dans ce contexte que certaines enquêtes de terrain permettent de mesurer la continuité, souvent discrète, de ces traditions.
En novembre 2012, lors d’une enquête de terrain dans la péninsule de Kii, à Shimo-Kitayama, une conversation avec une habitante du village, et un petit parchemin caché dans une statuette bouddhique découverte trente ans plus tôt, allaient remettre au jour l’histoire d’un ascète aujourd’hui presque oublié. Un homme dévoué à un mode de vie extrême, dont l’ultime acte fut un saut de l’ange depuis les hauteurs de la cascade de Nachi…
Un plongeon volontaire dans le vide, voué à une mort certaine. À première vue, le geste de Jitsukaga (実利) pourrait n’être qu’un fait divers tragique de la fin du XIXe siècle. En 1868, il accomplit ce que l’on appelle le sutemi (捨身), littéralement « l’abandon du corps ». Mais réduire cet acte à une mort spectaculaire reviendrait à passer à côté de sa logique.
Dans le shugendō ancien, le sutemi ne relève pas du désespoir, mais d’une ascèse portée à son terme. Là où les rites funéraires bouddhiques accompagnent progressivement l’âme du défunt vers le détachement du monde, l’ascète anticipe lui-même cette rupture. Le corps n’est plus un support à préserver, mais un obstacle à franchir. Il s’agit donc moins d’un refus de la vie que d’une tentative de dépassement radical de la condition humaine.
Le geste de Jitsukaga intervient à une période de transition majeure. À la fin de l’époque d’Edo et au début de l’ère Meiji, les réformes politiques et religieuses visent à moderniser le pays et à marginaliser des pratiques jugées archaïques. Le shugendō est alors profondément bouleversé, par moments même interdit. Le sutemi apparaît ainsi comme l’un des derniers témoignages d’une forme ancienne de la voie, avant sa transformation.

Ce n’est que bien plus tard que ces pratiques seront réexaminées par les ethnologues. Le travail mené à partir des années 1970 a mis au jour la continuité, souvent discrète, entre les formes anciennes d’ascèse et leurs survivances contemporaines. Dans cette perspective, le geste de Jitsukaga n’est plus un événement isolé : il apparaît comme le signe d’une évolution plus large dans la manière dont le corps, l’épreuve et le rapport au sacré ont été redéfinis dans le Japon moderne.
Négocier avec l’autre monde
On invoque généralement l’idée d’un Japon « entre tradition et modernité ». En réalité, les traditions ne disparaissent pas : elles se transforment et s’adaptent au monde contemporain, parfois de manière presque invisible.
Pourtant, certaines pratiques semblent défier le passage du temps. Il subsiste encore dans l’archipel des formes d’ascèse héritées de traditions très anciennes, dont les origines remontent aux premiers siècles du shugendō.
Beaucoup de voyageurs ont d’ailleurs sans doute aperçu leurs représentants : les yamabushi (山伏), ces pèlerins vêtus de blanc qui parcourent les montagnes sacrées en longues processions, ou parfois seuls.

Sur le papier, leur pratique peut sembler austère, voire déroutante. Dans sa logique la plus ancienne, elle consiste à éprouver volontairement, de son vivant, les souffrances associées aux mauvaises renaissances du bouddhisme. Il ne s’agit pas de se punir, mais de s’en acquitter par avance.
Les textes expliquent que les privations et les épreuves physiques compensent les douleurs des enfers (jigoku 地獄) ; que la faim et l’épuisement répondent aux tourments du monde des esprits affamés (gaki 餓鬼) ; et que la marche sur des sentiers escarpés ou le port de lourdes charges reproduisent symboliquement la condition du monde animal (chikushō 畜生). L’ascèse de montagne se présente ainsi comme une expérience anticipée des trois mauvaises voies.
En effet, pour les pratiquants du shugendō, la montagne n’est pas seulement un décor naturel : elle est perçue comme un lieu à part, où la frontière entre humains, divinités et esprits devient plus perméable. S’y aventurer suppose de transformer son corps, de le soumettre à la fatigue, au froid, à la peur, au silence et à l’effort. Aussi, le corps n’est pas un obstacle à la pratique spirituelle : il en est l’instrument principal, le véritable lieu du rituel.
Un corps comme médiateur
C’est à travers cette transformation progressive que certains pratiquants peuvent être reconnus comme ayant acquis une forme d’« efficacité » rituelle, que récits et traditions décrivent parfois comme des « pouvoirs ». Il peut s’agir d’une sensibilité accrue aux signes de la présence du divin, d’un rôle de médiation rituelle ou de la transmission d’une parole issue de l’invisible, notamment lors de transes oraculaires.

Mais ces facultés ne vont pas de soi. Les enquêtes de l’anthropologue Anne Bouchy montrent au contraire leur caractère aléatoire et personnel. D’autre part, elles n’ont rien de magique, et ne prennent sens que si la communauté les reconnaît et les valide.
L’ascèse de la montagne n’est donc pas seulement une épreuve physique. Elle est aussi conçue comme une manière de faire dialoguer la communauté avec le monde invisible, dans un contexte où le corps sert d’intermédiaire : souffrir, traverser, se transformer pour ouvrir un passage entre le monde des vivants et celui du divin.
Les yamabushi : des hommes et des femmes d’aujourd’hui
Au fil des siècles, le shugendō s’est adapté aux transformations de la société japonaise. Aujourd’hui, les yamabushi ne forment pas un groupe homogène. Certains sont des pratiquants « professionnels », engagés durablement dans une voie religieuse. D’autres sont occasionnels : des hommes et des femmes ordinaires qui rejoignent, pour quelques jours ou quelques semaines, des parcours d’entraînement en montagne.
Parmi ces pratiquants temporaires, beaucoup sont bien insérés dans la vie sociale et professionnelle. Pour certains en revanche, l’entrée dans la montagne correspond à un moment de rupture : difficultés familiales, épuisement, échec ou encore perte de repères. Le pèlerinage devient dans ce cas une phase de transition ; moins une fuite qu’un pas de côté, il s’apparente plutôt à une tentative de retrouver une direction existentielle.
Dans ce contexte, l’épreuve physique prend une signification particulière. Marcher des heures, dormir peu, supporter le froid, la peur, la fatigue ou le silence permettent de remettre de la cohérence dans une expérience du quotidien en perte de sens. L’ascèse agit comme un cadre temporaire, une manière de faire du tri dans sa vie à travers l’effort et la discipline du corps.
Quand l’épreuve devient un repère
Dans les périodes d’incertitude, beaucoup cherchent d’abord des repères dans l’expérience du corps. L’effort, la fatigue ou la contrainte permettent de retrouver une sensation simple : celle d’être pleinement vivant, avec des limites et un rythme, celle d’éprouver sa place dans le monde.
L’ascèse de montagne peut s’inscrire dans cette logique. Par l’épreuve physique et mentale, elle propose un cadre exigeant où l’expérience sensorielle devient un moyen de remettre de l’ordre dans son existence. Ces parcours ne concernent d’ailleurs pas uniquement des hommes. Des recherches récentes, comme celles de l’anthropologue Charlotte Lamotte, montrent la présence croissante de femmes, autrefois exclues de certaines montagnes sacrées, dans des formes contemporaines de pratique, signe d’un shugendō toujours en transformation.
Plus qu’une survivance du passé, l’ascèse apparaît ainsi comme une ressource pour des moments de rupture ou de transition. Cette transformation par l’épreuve reste l’un des thèmes les plus persistants de la culture japonaise, et explique en partie pourquoi ces figures continuent de résonner bien au-delà des montagnes.
L’ascète, une figure clé de la culture pop
Au-delà des pratiques réelles, les ascètes du shugendō ont contribué à façonner une figure durable de la culture japonaise : celle de l’homme ou de la femme qui se retire du monde pour s’éprouver et revenir transformé. On en retrouve l’écho, dans un registre populaire, dans la salle de l’Esprit et du Temps imaginée par Akira Toriyama dans Dragon Ball.

Dans cette représentation, l’ascète s’éloigne volontairement de la société. Il part dans la montagne, renonce à son confort et accepte d’affronter des conditions qu’il éviterait habituellement. L’objectif est de rompre avec ses repères pour transformer son corps, affermir sa volonté – bref, se transcender – et acquérir une forme de maîtrise inaccessible dans la vie ordinaire.
Qu’il s’agisse d’un entraînement intensif, d’un objectif artistique ou d’une volonté d’épurer sa propre vie, la transformation passe par le corps et par un investissement total. Endurance, privations, répétition : la souffrance n’est pas recherchée pour elle-même, mais comme un moyen d’intensifier l’expérience et d’atteindre un niveau de maîtrise inaccessible autrement.
Le grinding, une forme d’ascétisme numérique ?
On retrouve aussi ce motif de façon très visible dans les fictions du genre shōnen, où le dépassement de soi par l’entraînement constitue l’un des ressorts narratifs centraux. Autrefois figure religieuse obscure, l’ascète est ainsi devenu une figure culturelle populaire : il est celui qui accepte de s’éloigner, d’endurer et de persévérer, celui qui a pratiqué des milliers de fois l’acte dont il est devenu expert, afin de « renaître » autrement. Cette logique s’est progressivement étendue à d’autres domaines de la culture populaire, parfois inattendus.
Le jeu vidéo, et en particulier le J-RPG, un genre qui s’est développé à partir des années 1980 sous l’influence de la fantasy, s’est largement approprié cet imaginaire. Au sein des communautés de joueurs, certaines pratiques rappellent, par leur fonctionnement, une forme d’ascèse contemporaine. C’est notamment le cas du hardcore gaming.
Dans les jeux de rôle, cette approche consiste à pousser les mécaniques du jeu jusqu’à leurs limites par un farming long et répétitif. Certains joueurs consacrent ainsi plusieurs centaines d’heures à un objectif précis : optimiser un personnage, atteindre un niveau maximal ou accomplir un but particulièrement exigeant. Les motivations varient : recherche d’excellence, satisfaction liée à l’accomplissement, désir de relever un défi rare ou réputé inaccessible. Toutefois, l’expérience repose toujours sur les mêmes principes : répétition, endurance, minutie, patience infinie, et parfois même, retrait de la société.
À l’épreuve du temps s’ajoute parfois une épreuve du corps : immobilité prolongée, gestes rapides et répétés, attention soutenue sur de longues périodes. Sans relever du religieux, ces pratiques prolongent néanmoins une même logique d’investissement total et radical, où la transformation recherchée passe par l’effort, la discipline et la durée.
De la montagne à la fiction : quand l’ascète devient le héros
Il n’est donc pas surprenant que de nombreux auteurs de manga aient réinvesti cette figure de l’ascète, à la fois charismatique et efficace sur le plan narratif. Kame Sennin (亀仙人), le maître de Son Goku dans Dragon Ball, en offre sans doute l’exemple le plus connu : celui d’un maître retiré du monde, dont l’enseignement repose sur un entraînement répétitif et basique, exhortant à la discipline et à l’endurance.
Deux œuvres héritières du modèle posé par Toriyama Akira développent plus explicitement encore ce motif : Naruto de Kishimoto Masashi et Hunter × Hunter de Togashi Yoshihiro.
Dans Naruto, le personnage de Jiraiya est formé à l’ascèse sur le mont Myōboku (妙木山), auprès des crapauds. Il échoue finalement à maîtriser la voie et c’est son disciple, Naruto, qui pousse cet apprentissage à son terme, illustrant l’un des thèmes majeurs du récit : la transformation par l’entraînement et la détermination à dépasser ses propres limites.

Dans Hunter × Hunter, le président Isaac Netero incarne une autre déclinaison de cette figure culturelle. Retiré du monde durant des décennies, il s’est soumis à un entraînement extrême qui lui permet de revenir avec des capacités dépassant largement les limites de l’humanité.
Le fonctionnement du système du nen (念), fondé sur le développement progressif d’une faculté très personnelle (que ne perçoivent que les initiés) à travers l’entraînement et la maîtrise de soi, prolonge d’ailleurs cette idée d’un pouvoir individuel et personnalisé propre au shugendō, acquis par la discipline, l’expérience et la persévérance à se dépasser. À travers ces récits, l’ascèse change de cadre mais conserve ses idées fondamentales.
De l’ascèse collective à la performance individuelle
Si ces figures rappellent la tradition ascétique, c’est que la fiction en reprend les éléments essentiels : retrait du monde, isolement dans un espace à part, répétition des épreuves et transformation du corps comme étape vers un changement plus profond.
La culture populaire en modifie toutefois le sens. Dans les pratiques réelles, l’ascèse vise une transformation intérieure ou l’acquisition d’un rôle reconnu par la communauté (celui d’intermédiaire). Dans les mangas et les jeux vidéo, cette transformation devient visible et mesurable : elle se traduit par des techniques extraordinaires, une puissance accrue ou une supériorité au combat.

La dimension collective et religieuse cède alors la place à une logique plus individuelle et laïque, centrée sur la performance et le dépassement de soi. La complexité des pratiques réelles laisse place à une progression plus simple : l’effort produit la puissance. La fiction ne trahit pas pour autant l’imaginaire de l’ascèse, mais en propose une version héroïque, adaptée à une culture qui valorise la performance.
Un héritage ancien pour des enjeux très actuels
Si la figure de l’ascète continue de fasciner la culture japonaise contemporaine, ce n’est pas par attachement à une tradition religieuse ancienne. Elle répond à une question très actuelle : comment s’adapter, comment se transformer lorsque les repères vacillent ?
De l’ascèse de la montagne aux récits de fiction, le même schéma réapparaît : s’éloigner du monde, traverser l’épreuve, se ré-ancrer par le corps pour retrouver une direction. La culture populaire n’a pas inventé cette logique ; elle en propose toutefois une version spectaculaire et héroïsée, où la transformation intérieure devient visible et surhumaine.
Mais derrière ces figures fictionnelles invincibles et ces entraînements extrêmes se trouve une intuition plus simple : lorsque tout devient incertain, il reste une ressource immédiate (le corps, l’effort, l’épreuve) comme point de départ d’une nouvelle prise sur le monde. De la montagne aux mangas, l’ascèse raconte peut-être toujours la même histoire : celle de la possibilité de changer en se confrontant à ses propres limites.
-Grégory Beaussart
Image d’en-tête : Pratiquants du shugendō dans les monts Kumano ; Wikimedia Commons















































