Kaleidoscopique, véritable microcosme, le visual kei est un mouvement musical difficile à définir qui s’est mué en une esthétique durable.
Au croisement du glam rock, du heavy metal et d’une esthétique héritée du théâtre japonais kabuki à la revue Takarazuka se dessine un courant musical, mais pas que : c’est le visual kei. Mode, culture visuelle japonaise, manga, ce mouvement tentaculaire né à la fin des années 1980 ne se laisse pas enfermer dans un seul domaine ou une simple définition.
En Occident, forcément, on l’assimile à une extravagance vestimentaire ou à une curiosité typiquement japonaise. Pourtant, le visual kei est avant tout une manière spécifique de concevoir la performance rock, dans laquelle l’image n’est pas un simple décor, mais une composante centrale de l’expression artistique.
Plus qu’un genre musical, le visual kei, abrégé v-kei (V系, bui kei), constitue un microcosme à part entière. Un espace où se croisent sonorités, apparences, mise en scène et identité publique. Une boîte à musique, au sens littéral comme symbolique.
Un courant façonné par les médias
« Ce qu’on a fait a transformé la culture japonaise », affirme Yoshiki, fondateur et leader de X Japan, dans une interview accordée à Tracks (Arte). Difficile de citer un autre nom que celui-ci en premier, quand on parle du v-kei.
Dans un entretien publié par Tokyo Journal en 2013, Yoshiki revient sur son parcours, du piano classique à l’adolescence jusqu’au punk, au metal et au glam rock. Jusqu’à l’émergence d’une forme musicale que personne ne savait encore nommer :
« J’ai commencé à jouer de la batterie punk rock très rapide, combinée à une mélodie classique. Ensuite, les gens ne savaient plus trop comment me définir. C’était un nouveau genre. » (Traduction de Mr Japanization).
Ce processus est confirmé par le témoignage de Seiichi Hoshiko, interrogé par JROCK NEWS en 2018. Hoshiko explique avoir cherché une appellation plus neutre face aux termes péjoratifs employés à la fin des années 1980. Pour lui, le visual kei désigne la musique dans toutes ses dimensions, sonores comme visuelles.
Psychedelic Violence Crime of Visual Shock

Face à cette hybridation déroutante, le groupe adopte un slogan : « Psychedelic Violence Crime of Visual Shock ». Car, là où vos yeux se posent sur une scène v-kei, c’est le choc assuré, sonore autant que visuel. Yoshiki insiste sur un point fondamental : le maquillage, les coiffures extravagantes et la mise en scène ne relèvent ni de la provocation gratuite ni d’un simple goût pour le spectaculaire. Ils prolongent la musique, en sont tout simplement une traduction visuelle. Dès ses débuts, X Japan revendique ainsi un “visual shock” assumé, où l’apparence devient indissociable du son.
Les médias commencent à employer l’expression “visual kei”, qui signifie littéralement “style visuel”. Non pas comme un manifeste artistique, mais comme une tentative de désignation journalistique, qui a finalement pris le dessus.
Un mouvement kaléidoscopique
Comment comprendre l’esthétique V-kei ? Prenez un zeste de heavy metal, mélangez-le à du punk et du glam rock occidental. Saupoudrez d’une sensibilité romantique sombre proche du gothic rock, puis laissez infuser dans un contexte culturel japonais où l’image compte autant que le son. Vous obtenez un mouvement protéiforme, impossible à réduire à une seule formule. Abandonnons un instant la recette, voyons-y plutôt une métamorphose. Le mouvement procède par hybridation plutôt que par filiation directe.
Cependant, le heavy metal britannique marque tout de même durablement les sonorités et l’imagerie. Judas Priest influence autant les guitares rapides et les solos démonstratifs que l’esthétique du cuir noir, des clous et des silhouettes agressives. Iron Maiden apporte une dimension épique et narrative, tandis que Motörhead transmet une énergie brute, presque punk, perceptible dans les premiers groupes visual kei orientés metal.
Le punk, incarné par Sex Pistols ou The Clash, insuffle une logique de rupture : rejet des normes sociales, goût pour la provocation, refus des apparences conventionnelles. Même lorsque la musique s’éloigne du punk stricto sensu, cette posture demeure.
Et un peu de David Bowie en sauce

Dans l’entretien pour le Tokyo Journal, Yoshiki reconnaît explicitement l’influence du glam rock : « J’aimais le glam rock et la new wave, comme David Bowie, alors j’ai commencé à me maquiller, à hérisser mes cheveux et à les teindre en rouge. »
Le glam rock laisse sans doute l’empreinte visuelle la plus immédiate sur le visual kei. À l’époque de Ziggy Stardust, David Bowie impose l’idée que l’artiste peut devenir un personnage : théâtral, mutable, sexuellement ambigu. Rex et KISS démontrent que le maquillage, les costumes et la scénographie peuvent être aussi mémorables que la musique elle-même.
Laisser mijoter le théâtre japonais
À cette recette déjà chargée, le visual kei ajoute un ingrédient spécifiquement japonais : le goût du théâtral, hérité notamment du kabuki. Il ne s’agit pas d’une influence musicale, mais d’une logique visuelle et performative.
Le kabuki, théâtre japonais codifié au XVIIe siècle, repose sur l’exagération des gestes, des costumes et du maquillage. Le kumadori, maquillage stylisé qui accentue les traits pour exprimer des archétypes émotionnels, transforme le visage en masque. Dans le visual kei, le visage n’est pas simplement embelli : il est reconfiguré pour signifier une identité scénique, détachée de l’individualité quotidienne.
Le corps, lui aussi, devient narratif. Postures figées, regards appuyés, gestes chorégraphiés : sur scène, les musiciens visual kei dépassent le simple jeu rock.
Le kabuki repose historiquement sur des troupes exclusivement masculines, où les rôles féminins (onnagata) sont interprétés par des hommes. Cette tradition d’androgynie stylisée trouve un écho contemporain dans le visual kei, à travers le brouillage volontaire des marqueurs de genre.
Manga, bishōnen et culture visuelle partagée
Les coiffures décolorées ou sculptées à l’extrême évoquent à la fois le glam des années 1970 et l’esthétique manga. Maquillage appuyé, peau blanchie, yeux soulignés, lèvres sombres, renvoie autant aux masques du théâtre traditionnel qu’à l’imaginaire gothique européen.
Certaines silhouettes puisent dans le vestiaire aristocratique occidental, topos du manga, et si bien illustré dans Berserk. Corsets, jabots, redingotes et robes inspirées des XVIIIe et XIXe siècles, particulièrement visibles chez Malice Mizer, évoquent un romantisme décadent proche du fin-de-siècle européen. À l’inverse, X Japan privilégie cuir, clous et coupes agressives, hérités du metal et du punk, traduisant la violence sonore par le corps.
Dans les années 1980, au moment où le mouvement émerge, cette stylisation rappelle fortement les figures bishōnen du shōjo manga, ces “beaux jeunes hommes” aux traits fins, aux cheveux luxuriants et à l’ambiguïté de genre assumée.
Le chercheur Masafumi Monden montre ainsi que le bishōnen constitue un langage visuel partagé, bien antérieur au visual kei. Appliqué au visual kei, ce constat éclaire la lisibilité immédiate de ses figures scéniques : visages lissés, corps stylisés, silhouettes non genrées. Le visual kei fonctionne ainsi comme une traduction performative de cette culture visuelle : là où le manga stylise le corps sur le papier, le visual kei l’incarne physiquement sur scène.
Le visual kei comme logique de performance
Le visual kei n’est pas un genre musical homogène, mais fonctionne dans une logique de performance : une manière de penser conjointement musique, apparence, scénographie et identité publique.
L’anecdote racontée par Yoshiki dans le Tokyo Journal lorsqu’il explique avoir renoncé à la trompette après s’être vu en photo est révélatrice. Derrière l’humour, elle montre que l’image n’est jamais secondaire. Elle constitue une contrainte créative à part entière, prise au sérieux dès l’origine du mouvement.
Ce que le visual kei a laissé en héritage
À partir du milieu des années 2000, le visual kei entre dans une phase de recomposition progressive. La scène, très structurée dans les années 1990, perd sa centralité médiatique au profit d’un paysage musical japonais de plus en plus fragmenté. Plusieurs groupes historiquement associés au mouvement prennent alors leurs distances avec l’étiquette.
Dir en grey, par exemple, refuse explicitement le label visual kei dès le milieu des années 2000, tout en conservant une attention marquée portée à la mise en scène et à l’image, comme le montre une interview accordée au magazine The Big Takeover en 2006. De son côté, X Japan continue d’incarner une forme de référence fondatrice, mais davantage comme héritage culturel que comme moteur d’une scène unifiée, comme le souligne Yoshiki dans ses entretiens rétrospectifs.
Aujourd’hui, le visual kei subsiste moins comme un mouvement homogène que comme une logique esthétique durable : l’idée que la musique, l’apparence et la performance scénique forment un tout indissociable. Cette évolution explique pourquoi le visual kei donne parfois l’impression d’avoir disparu, alors même que ses principes continuent de structurer une partie de la scène rock et metal japonaise contemporaine.
– Mauricette Baelen
















































