Au Japon, de plus en plus de femmes luttent pour se faire une place dans un pays dominé encore et toujours par un patriarcat omniprésent. « Pionnières au Japon » nous fait le portrait de celles qui se battent pour une société nippone de demain plus égalitaire. Indispensable.

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Pionnières au Japon est un documentaire de Mathieu Despiau.

Nous y suivons Laure Boulleau, footballeuse française à la retraite, qui part à la rencontre de Japonaises qui tentent de s’imposer dans une société nippone dominée par les hommes. Football, sumo, saké, manga… Chacune va s’imposer grâce à sa force de caractère et, surtout, son talent.

La tradition de l’invisibilité

Il y a des statistiques qui font mal quand on est, comme vous et nous, amoureux du Japon et de sa culture. Le pays de Miyazaki se place en effet 118ème sur 144 au classement mondial sur l’égalité des sexes en 2025. Et même si c’est 7 places de mieux qu’en 2023, il n’y a pas vraiment de raison de s’en consoler. Autre chiffre qui fait mal : seulement 10% de femmes dirigent des entreprises, contre 40% en France.

Dans le monde du saké, cet alcool est traditionnellement produit et consommé par des hommes. Ici aussi, des femmes ont décidé de se faire une place. C’est le cas de Nagisa Hasegawa qui, à l’instar de l’héroïne du manga Natsuko no Sake, a réussi à s’imposer dans ce milieu. Cinquième génération à la tête d’une entreprise vieille de 150 ans, elle a pris la relève de cet héritage familial en y insufflant sa touche. Une révolution réussie à la force du poignet dans un monde essentiellement masculin.

Face au regard réprobateur, elle a ainsi réussi à s’imposer dans le milieu par son professionnalisme et une dose d’innovation. La Japonaise est en effet allée plus loin en proposant un produit un peu moins fort qui cible le public féminin.

Un produit plus doux, dans une bouteille plus petite que d’habitude et plus kawaï dans le but de séduire les femmes. Un geste presque militant dans cet univers hautement ancré dans des siècles de traditions. Un passé qui fait parfois tout pour déposer des obstacles sur la voie de la réussite.

Des choix pernicieux

Comme nous l’apprend Yuki, la cheffe sushi présentée dans Pionnières au Japon, rien n’est fait pour faciliter aux femmes l’accès à cette profession prestigieuse. Elle confie déjà une première réalité : les vendeurs de poissons la prennent souvent pour un pigeon. Elle est pourtant une experte du produit mais les hommes s’arrêtent au fait qu’elle soit une femme. Dans leurs esprits étriqués et nourris par des siècles de bourrage de crâne, il y a donc fortes chances qu’elle soit ignorante.

Autre difficulté, et non des moindres, il n’existe pas de congés maternités possibles pour les cheffes. Une façon de  faire assez pernicieuse pour fermer l’air de rien aux femmes la porte de cette position. Pas plus que de devenir maîtres sushi. Pourtant, le talent est là. La passion aussi. Et Yuki, en empruntant un parcours parallèle, réussit aujourd’hui à en vivre.

Elle a pour cela dû résister à un autre mal invisible.

L’intimidation derrière les masques

Au Japon comme partout dans le monde, l’avènement des réseaux sociaux a en effet rapidement dérapé. La mer de photos d’orteils en parasol sur la plage s’est ainsi transformée en vagues de commentaires désobligeants et plein de haines. La cheffe Yuki en a elle aussi hélas fait les frais. Son obstination à devenir une sommité dans le domaine de la cuisine n’est pas bien vue par certains.

Alors sur Internet, on lui fait comprendre qu’elle n’est pas la bienvenue dans ce monde. Comme beaucoup de femmes, elle a dû alors trouver la force d’avancer malgré ces obstacles. Par son obstination et son amour pour son métier, elle a réussi à s’imposer. Même si elle vit de son art aujourd’hui, elle porte toujours une cible dans son dos. Ce qui, comme d’autres avec elle, ne l’empêchera pas d’avancer.

Pionnières au Japon : un portrait de l’espoir

Oui, la société nippone change et c’est indéniable. Aujourd’hui, plus de 3 000 femmes pratiquent le sumo, même si le championnat reste amateur. Pourtant, comme Hanoaka, les championnes inspirent autant les filles que les garçons.

Dans les pages des magazines, les femmes mangakas n’ont plus peur de montrer la réalité avec des personnages féminins qui se révoltent, refusent de se plier aux pressions sociales. Naomi Kawasumi occupe un poste important à Fédération nationale de football. Elle a même remporté la coupe du monde avec l’équipe japonaise en 2010. Un fait d’arme auquel son pendant masculin ne peut que rêver. Pourtant, médiatiquement, il n’y en a que pour eux. Ici aussi, les choses avancent, mais « la route est longue ».

Cette phrase pourrait à elle-même résumer la situation des femmes au Japon. On pourra toujours se rassurer en se disant que l’important, c’est que les choses aillent dans le bon sens. Oui, l’espoir d’une société équitable entre hommes et femmes grandit. Les inégalités sont de moins en moins grandes mais la lenteur avec laquelle le phénomène avance et s’améliore demandera la force de nombreuses femmes courageuses pour arriver à un semblant d’équité. La vieille génération qui continue de perpétuer le cliché de « L’homme au travail, la femme à la maison » finira par s’éteindre. Alors les femmes allumeront un nouveau flambeau.

Pour donner naissance à un nouveau Japon dont on pourra enfin aimer tous les aspects ?

Dans l’intimité

Si le reportage possède évidemment un message social des plus importants, il le fait en nous proposant des images rares et précieuses. L’équipe a pu s’immiscer dans des endroits rarement ouverts au public.

L’entraînement des sumotori et de l’équipe de football, le marché au poisson de Toyosu, les magnifiques rizières autour de Kyoto durant la récolte, la fermentation du riz grâce au saupoudrage de champignons… Beaucoup d’instantanés intimistes d’une réalité toute japonaise et qui en font la particularité. Avec une petite touche de France bienvenue.

Pionnière en France

Nous avons ici beaucoup parlé du reportage, mais n’oublions pas celle qui le présente. Laure Boulleau mène en effet tambour battant cette mise en lumière de femmes fortes. Un choix plus qu’évident, elle qui a réussi également à s’imposer dans le monde du football sur et en dehors des terrains. Un domaine pourtant trusté essentiellement par les hommes.

Pourtant, après sa retraite sportive, la Française est devenue coordinatrice sportive de l’équipe féminine du PSG. Elle est également une figure du Canal Football Club sur Canal + depuis de nombreuses années. Enfin, honneur suprême, elle est présente aux commentaires sur les trois dernières éditions du jeu vidéo EA Sports FC (anciennement FIFA).

Cette lutte pour s’imposer, elle l’a donc connue elle aussi. Véritable boule d’énergie et réellement respectueuse de la culture nippone, elle y insuffle son énergie toute latine avec compassion et un émerveillement sincère. Grâce à elle, Pionnières au Japon est une réussite qui met en avant une lutte à soutenir à tout prix pour que les femmes nippones arrêtent enfin de se sentir hors-jeu.

Le documentaire est à découvrir en streaming sur My Canal.

– Stéphane Hubert