Longtemps absente du débat public, la condition noire au Japon s’impose peu à peu dans les rues, les médias, mais aussi tristement dans les tribunaux. Elle peut ainsi devenir existence sociologique dans une société qui met l’harmonie sociale au centre de tout. 

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Entre fascination culturelle, exotisation persistante et revendication d’égalité, les personnes noires et racisées – qu’elles soient nées au Japon ou venues d’ailleurs – interrogent un modèle national fondé sur l’homogénéité ethnique. Des marches Black Lives Matter de 2020 aux procès intentés pour délits de faciès en 2024, une même exigence traverse leurs voix : être vues autrement que comme des exceptions.

Source : Tokyo Weekender

Une présence plus visible, mais difficile à mesurer

Le Japon a vu croître rapidement le nombre de résidents étrangers : près de 4 millions au milieu de 2025, soit un peu plus de 3 % de la population, d’après le ministère de la Justice au Japon. Cette hausse ne dit rien, en elle-même, du nombre de personnes noires au Japon.

Dans les sciences sociales, une littérature de plus en plus fournie documente ces trajectoires. Des thèses et des travaux récents explorent l’expérience d’immigrés ghanéens, togolais ou camerounais à Tokyo et dans le Kantō, leurs réseaux d’entrepreneurs, leurs sociabilités religieuses, ainsi que les dilemmes des mariages  – les Afro-Japonais – pris entre l’injonction à  » l’homogénéité  » si chère à la société japonaise et l’affirmation de soi.

2020, année charnière de la cause noire

Le 14 juin 2020, environ 3 500 personnes défilent au cœur de Tokyo, de Yoyogi à Shibuya, pour dénoncer le racisme et les violences policières : c’est l’une des plus grandes mobilisations antiracistes qu’ait connue la capitale. 

L’article “June 2020, a month of #BLM in Japan”, #BLM renvoyant au slogan “Black Lives Matter”, fait aussi état d’un autre crime commis par la police japonaise. À Shibuya, à Tokyo, une vidéo devenue virale montre la police violentant un homme kurde dans la rue. Le jour même, 200 personnes manifestent devant le commissariat en réponse à cette violence, selon le média Global voices. 

Boom ! Le mot d’ordre #BLM trouve au Japon une résonance particulière : beaucoup de participants y voient l’occasion d’ouvrir un débat longtemps refoulé sur les discriminations domestiques, vis-à-vis des étrangers, des minorités visibles, des Métis, ou encore des communautés déjà historiques comme les Coréens zainichi.

Le coup d’éclat de Naomi Osaka

Scandale au Japon : lorsque Naomi Osaka, figure planétaire du tennis, met sa notoriété au service de l’antiracisme, les encouragements côtoient des attaques xénophobes en ligne.

Symbole d’un Japon qui change, la championne née d’un père haïtien et d’une mère japonaise a catalysé les conversations sur l’identité, le racisme et le sport, tout en montrant la fragilité d’un consensus national autour de la diversité. 

Nouvel esclandre BLM

Pire, toujours en juin 2020, une courte vidéo pédagogique de NHK supprimée depuis, le radiodiffuseur public, censée expliquer BLM, provoque un tollé. Entre stéréotypes et focalisation sur la pauvreté plutôt que sur les violences policières, elle est rapidement retirée et accompagnée d’excuses. On y voit un homme noir ultra musclé et à l’air méchant avec un portefeuille vert complètement vide, anime qui suffit à lui-même à déclencher un scandale, selon The Guardian. Pire, ce clip ne fait aucune mention de la mort de George Floyd, à l’origine du slogan. 

Baye McNeil, écrivain afro-américain installé au Japon, a décrit la vidéo comme “offensante”. Il a tweeté :

“Il n’y a absolument rien de positif là-dedans ! Si vous ne comprenez pas les vrais enjeux aux États-Unis, vous n’avez qu’à demander, ou faire vos devoirs ! Ne donnez pas à vos téléspectateurs des absurdités et de la désinformation tout en nous tournant en ridicule de cette façon ! C’est vraiment terrible !”

L’épisode, abondamment commenté par des universitaires, illustre la difficulté persistante des grands médias japonais à traiter des questions raciales sans retomber dans des clichés, et l’importance d’expertises locales au sein des rédactions. 

2024 : l’année du délit de faciès, un sujet qui fâche

C’est sur le terrain de l’ordre public que les lignes bougent le plus depuis 2024. Des résidents appartenant à des minorités ethniques ont attaqué en justice la police nationale et des autorités locales, dénonçant des contrôles d’identité fondés sur l’apparence, ce que les plaignants et leurs avocats qualifient de “délit de faciès, selon un article paru dans le média Le Monde (en accès réservé aux abonnés).

Selon un sondage publié à la fin du mois de février 2025 et relayé par JapanTimes:

un étranger vivant dans l’archipel aurait cinq fois plus de risque de se faire interpeller qu’un Japonais. 

70 % d’entre eux feraient faire face à des contrôles et des questionnements par la police dans les cinq dernières années, alors que ce chiffre ne serait que de 12,8 % pour les japonais. 

Trois résidents étrangers au Japon ont déposé une action civile (procès) devant le Tokyo District Court (Tribunal de district de Tokyo) contre l’État japonais ainsi que contre les gouvernements de la préfecture de Tokyo et celle d’Aichi, selon l’article publié dans The Mainichi. Rien de concret n’en résulta malheureusement. 

Le Japon devient-il aussi un pays de racisme systémique ? 

L’expérience décrite par de nombreux Noirs au Japon – arrêts répétés, demandes de présenter une carte de résident sans motif clair, ou contrôles « préventifs » près des gares – alimente un sentiment d’insécurité sociale. Sans parler des actes d’agressions “ordinaires” : 

Voici une version manga de son histoire pour celleux qui comprennent le japonais, complétée par une analyse de la youtubeuse française Zoey Vidéos

Un autre témoignage démontrant du travail d’ouverture nécessaire à la condition noire au Japon, c’est celui De Rooben, du site beenaroundtheglobe, simple badaud sur le territoire nippon. “ On m’a demandé plusieurs fois “Tu viens d’où?” Je les faisais deviner et on me disait toujours “USA! USA!” ou alors “Africa ! Africa !” En effet, les Noirs qui vivent au Japon viennent en général des USA, du Ghana ou du Nigéria. Quand je leur disais que je n’étais ni des États-Unis, ni d’Afrique, je pouvais voir qu’ils étaient complètement décontenancés “Ben tu viens d’où alors???” “De France !” “Impossible. Tu viens d’où en vrai ?” “De France !” “Ouaaaaah…“”. 

Il conclut :Les Japonais n’ont pas vraiment un problème avec les noirs, mais avec les étrangers en général : blanc, noir, peu importe ! On fait vite comprendre aux étrangers qu’ils ne sont pas japonais, et qu’ils ne le seront jamais, même s’ils parlent parfaitement japonais.” 

La mode du blackness, kezako ?

Certains chercheurs comme Fela Amiri Uhuru aussi les effets ambivalents d’une « mode » du blackness dans la publicité ou la musique.

Une « identité » qui peut faciliter certaines carrières, en renforcer d’autres, comme la danse, ou le mannequinat, mais au prix d’une assignation à une identité performative. Une place qui laisse finalement peu d’espace aux trajectoires ordinaires comme ingénieur, infirmière, professeur d’école… pourtant de plus en plus nombreuses.

Le droit suit-il ? Non.

À l’échelle nationale, le Japon reste dépourvu d’une loi générale et exécutoire contre les discriminations raciales couvrant le logement, l’emploi, les services et l’accès aux biens. Une rapporteuse de l’ONU écrit dans un rapport sur les discriminations au Japon :

 » Le Japon ne dispose pas d’une loi antidiscrimination complète qui interdise à la fois la discrimination directe et indirecte. »

Les observateurs de l’ONU estiment que les actions intentées contre le profilage policier pourraient créer, à terme, des standards d’égalité de traitement, au besoin soutenus par des ordonnances locales et par des circulaires internes aux ministères. 

Le Japon a ratifié la Convention on the Elimination of All Forms of Racial Discrimination (CERD) en 1995. Mais plusieurs rapports notent qu’il n’existe pas de loi nationale large et explicite interdisant la discrimination fondée sur la « race« , la « couleur« , l’ »origine nationale ou ethnique », couvrant des secteurs comme l’emploi, le logement, ou les services publics au sens de l’article 1 de la Convention. En conséquence, les recours civils pour discrimination raciale sont jugés limités.

Être racisé au Japon aujourd’hui, c’est évoluer dans un pays qui change plus vite qu’il ne l’admet. La visibilité progresse, les espaces d’auto-définition se multiplient. L’opinion publique apprend, souvent dans la polémique, à nommer les discriminations. Mais pour que ces avancées soient durables, il faudra, au-delà des symboles, sécuriser des droits effectifs et des pratiques professionnelles – de la rue aux écrans – à la hauteur d’un Japon devenu, de fait, une société d’immigration.

– Mauricette Baelen