Derrière les danses, les ritournelles et les sourires se cache un monde plus sombre où règnent les relents du patriarcat. Le film « Love on Trial » nous ouvre les portes du quotidien loin d’être idyllique des Idol japonaises.
Love on Trial est un film écrit et réalisé par Koji Fukada, réalisateur de Love Life et Suis-moi je te fuis, Fuis-moi je te suis.
L’histoire suit Mai, une jeune Idol de la pop en pleine ascension. Pourtant, malgré l’interdiction formelle inscrite dans son contrat, elle commet l’erreur irréparable de tomber amoureuse. Lorsque sa relation éclate au grand jour, Mai est traînée par sa propre agence devant la justice. Confrontés à une machine implacable, elle et son compagnon décident de se battre pour défendre leur droit le plus universel : celui d’aimer.
Quand le public déniche…
Love on Trial nous présente avec une précision documentaire ce qu’est l’univers des Idol japonaises. Des jeunes femmes souriantes en tenues colorées et aux robes courtes chantent des mots positifs. Devant elles, dans la salle, les matraques lumineuses suivent le rythme de leurs chorégraphies simples mais bien huilées. Les hommes de plus de 25 ans constituent la très large majorité du public. Et si le concert est important, l’après l’est presque encore plus !

En effet, les agences qui gèrent ces groupes en ont d’abord et surtout après les porte-monnaie des fans. Et plus ces derniers payent, plus ils ont droit à de longues séances photo avec leurs chanteuses préférées, à des autographes, à quelques mots partagés…
Les jeunes filles sont donc incitées à être de plus en plus proches d’eux, car elles savent que la dépense d’argent en sera proportionnelle. C’est un moyen de fonctionnement qui rend les promoteurs très riches et crée des situations plus que problématiques pour les chanteuses.
Leurs admirateurs ne font en effet parfois plus la différence entre le rôle joué et la réalité. Surtout qu’une partie de leur vie doit rester aussi blanche que possible.
Toujours accessibles… pour les autres !
Love on Trial nous montre en effet un aspect qui n’est pas nouveau dans le business mais qui est ici poussé à l’extrême. Dans les contrats des chanteuses, il est tristement stipulé que les artistes doivent être, en permanence, célibataires.

En gros, l’amour leur est interdit. Alors quand ce sentiment s’en mêle, il n’est pas rare que des procès éclatent entre les agences et leurs Idol. C’est une de ses affaires qui a inspiré l’idée du film à Koji Fukada. Après la colère initiale, il y a vu un moyen de dénoncer le patriarcat : « Dans une société japonaise dominée par les hommes, il semblerait que les gens aient intégré que la mise en scène d’une belle jeune fille comme objet sexuel pour les hommes soit tout à fait acceptable et que, pour ce faire, il soit parfaitement naturel d’ignorer une liberté humaine élémentaire et fondamentale, à savoir le droit d’aimer qui l’on veut. (…) Je souhaitais révéler à travers ce film les profondes inégalités de genre et les injustices de la société japonaise dominée par les hommes. »
Cette déshumanisation s’ajoute ainsi à une pression de réussite déjà lourde.
Love on Trial : les fées de groupe ?

Toute soudées qu’elles puissent avoir l’air sur scène, en coulisse les rapports entre les filles ne sont pas toujours au beau fixe. Déjà parce qu’elles se savent interchangeables. Ainsi naît la jalousie entre elles. La chanteuse principale -appelée « Le Centre »- est la tête de gondole. Cela ne change rien au fait qu’elle sera, comme ses consœurs, traitée comme du bétail.
Plus que des artistes, elles sont avant tout des produits, comme emprisonnées d’une image qu’on a créée pour elles. Elles n’ont même pas le droit d’avoir un compte personnel sur un réseau social. Ce sont des marionnettes qui parfois veulent briser les fils qui les manipulent. C’est ce qu’essaie de faire Mai dans Love on Trial, même si cela doit mettre fin à ses rêves de réussite artistique.
Et si l’interprétation qu’en offre Kyōko Saitō est aussi criante de vérité, c’est pour une raison bien évidente.
De l’autre côté du miroir

La jeune actrice de 28 ans n’a probablement pas eu à se forcer beaucoup pour entrer dans le costume de l’Idol. Car elle a été elle-même la star du groupe Hinatazaka46 entre 2016 et 2024. Ce qui est décrit dans le film a donc été son quotidien pendant presque une décennie. Son livre de photos s’est même vendu à plus de 150 000 exemplaires en 2021.
Un choix parfait pour le réalisateur qui ne pouvait rêver mieux : « Dès le départ, je souhaitais confier le rôle de Mai Yamaoka à une véritable Idol. Mais comme le film porte un regard critique sur cette industrie, de nombreuses agences ont décliné notre proposition. J’étais sur le point d’abandonner cette idée lorsqu’au printemps 2024, je suis tombé sur un article consacré à Kyōko Saitō, qui venait de quitter le célèbre groupe Hinatazaka46. Je l’ai immédiatement contactée pour lui proposer d’auditionner. Malgré les risques d’un tel rôle, elle s’est montrée d’une grande détermination. »
Love on Trial est un film bouleversant de contraste, où le réel caché fait face à l’image projetée, l’envie de réussite à celle de justice. Le long-métrage est un instantané saisissant et glaçant de cette société japonaise qui met du temps à s’écarter de ses vestiges patriarcaux. Il faut dire qu’une partie de sa population ne cesse de les reconstruire. Quand vont-ils disparaître à jamais ? Comme Mai dans la fiction et la journaliste Shiori Itō dans la réalité, des femmes se battent. Et leur combat est loin d’être terminé.

Distribué par Art House, Love on Trial sortira au cinéma en France le 18 février.
-Stéphane Hubert

















































