Hiroshima et Nagasaki. Deux stigmates d’un traumatisme national. Pourtant, les massacres de civils japonais par les États-Unis avaient commencé bien avant, notamment avec les bombardements de Kobe. À travers le devoir d’une classe de troisième en Normandie, retour sur cet épisode oublié de l’Histoire.
Ce matin, dans un collège normand du bord de mer, des élèves de troisième rendent leurs devoirs de français : une caricature des bombardements de Kobe, « la paix selon les États-Unis. »

C’est en lisant Métaphysique des tubes, roman autobiographique d’Amélie Nothomb publié en 2000, que les collégiens et collégiennes découvrent, une semaine plus tôt, ce chapitre méconnu du passé nippon, survenu au crépuscule de la Seconde Guerre mondiale.
« un récit de cauchemar »
Si Hiroshima (広島市) et Nagasaki (長崎市) sont hautement symboliques de cette page de l’histoire, l’écrivaine préfère réhabiliter la mémoire d’autres victimes silencieuses dont le pays porte encore le deuil.
Aussi, par le prisme de son enfance au pays du Soleil-Levant, fait-elle parler Nishio-san, sa gouvernante locale. Cette dernière a sept ans, à Kobe, quand des explosions la laissent orpheline : « Raconte-moi les bombardements », lui demande la petite Amélie. « Tu es sûre que tu veux entendre ça ? » s’assure Nishio-san… puis de se lancer dans « un récit de cauchemar. » Le voici, au fil des travaux d’une vingtaine d’élèves français.

Répandre la mort pour « abréger la guerre »
En août 1945, le largage des deux bombes atomiques « Little Boy » et « Fat Man » sur les deux villes majeures de l’archipel japonais marque un tournant tristement célèbre dans la Seconde Guerre mondiale. Après six années de conflit total entre Alliés et Axe, le président Truman ordonne d’« écourter l’agonie de la guerre » (discours radiodiffusé, 9 août 1945), au prix de la vie de 210 000 civils.
L’empire capitule. Les Américains sont érigés en libérateurs par l’Occident. Un narratif que le recul permet de relire à l’aune des plaies béantes léguées aux nouvelles générations nippones.

Bien sûr, il faut rappeler que dès 1941, alors qu’ils intègrent officiellement les hostilités internationales, les dirigeants japonais se rendent coupables de crimes de guerre et d’une politique résolument expansionniste. Il s’agit d’y mettre fin. Or, en ciblant Hiroshima et Nagasaki, les États-Unis savent très bien qu’elles ne sont plus des bases militaires isolées, mais des foyers de population vulnérables, et que la question de la capitulation du Japon est d’ores et déjà sur la table des négociations.
Tout le cynisme de la glorification américaine tient en cela : la paix, déjà enclenchée, n’est qu’un prétexte pour asseoir une domination absolue. Mais sans doute le pire est-il que ces deux assauts couronnent une série d’opérations aériennes infernales ayant déjà frappé le Japon bien avant l’ère nucléaire…

L’enfer de Kobe
En effet, avant de porter ce coup fatal historique, les troupes américaines répandent la mort dans plusieurs centres urbains, industriels et portuaires du Japon. Sous les ordres du major-général Curtis LeMay, et au prétexte d’épuiser le moral de la population, les bombardiers fondent sur Tokyo, Osaka, Nagoya et Kobe.
Kobe (神戸市), grande ville de la préfecture de Hyōgo, se situe dans la baie d’Osaka, au centre du pays. Au printemps 1945, les Kôbéites (神戸市民) voient ainsi pleuvoir du ciel des explosifs incendiaires chargés au napalm. Ce gel inflammable adhère à la peau et dévore la chair jusqu’aux os. La zone se transforme en brasier chimique d’hommes, femmes et enfants « brûlés, bouillis et cuits à mort » d’après les mots de l’impitoyable Curtis LeMay.

Nishio-san, le personnage d’Amélie Nothomb, se rappelle que ce matin-là, après une explosion « extraordinaire », elle se croit déchiquetée. Elle est en réalité enterrée. Alors, à la force de ses bras d’enfant, elle creuse vers le bruit : « C’est là qu’il y a la vie » se dit-elle. En fin de compte, « c’était là qu’il y avait la mort » : « Parmi les maisons détruites, il y avait des morceaux d’êtres humains. La petite avait eu le temps de reconnaître la tête de son père avant qu’une énième bombe explose et l’enfouisse très profond sous les décombres ».
« Pour vivre en paix, il suffit d’être mort »
– C.G
Tokyo en première ligne
Les raids sur Kobe s’inscrivent dans la même logique que ceux menés sur Tokyo, où le 9 et 10 mars 1945, 100 000 personnes avaient trouvé la mort.

Pour comprendre la frénésie de ces attaques massives, il faut décrire Curtis LeMay. Profondément anti-communiste, il ne cache pas son mépris pour la société japonaise et applique ouvertement une logique militaire froide. Le général américain, spécialement chargé des bombardements aériens sur le Japon, assume publiquement le massacre de ces civils.

Toutefois, il reste le reflet d’une politique plus globale qui, au mieux, s’en accommode, au pire, l’alimente. À Tokyo comme à Kobe, les bombardements accompagnent une crainte bien réelle à Washington : celle d’un effondrement social incontrôlé, nourri par la famine, les grèves ouvrières et la radicalisation politique d’un Japon vaincu mais révolté.
La paix est une question qui appartient déjà au passé, laissant place aux perspectives d’après-guerre. Les États-Unis veulent pouvoir bénéficier de l’occupation d’un pays exsangue, sans force populaire capable de contester l’ordre imposé. La paix invoquée est stratégique, c’est celle de la docilité d’un peuple choqué, pensée comme un instrument de pouvoir durable dans le Pacifique.

Une lueur d’espoir
Les récits de survivants contribuent à l’identité de la société et de la culture japonaise contemporaine. Parmi eux, Le Tombeau des lucioles (火垂るの墓) d’Isao Takahata produit par le studio Ghibli, sorti au Japon en 1988 et en France en 1996.
Adapté de la nouvelle semi-autobiographique d’Akiyuki Nosaka (1967), il raconte l’histoire d’un grand frère et sa petite sœur tentant de survivre dans un Japon dévasté après les bombardements de Kobe. Sa fin, profondément tragique, participe encore à éveiller les consciences sur l’injustice des massacres civils.
Suite des caricatures… en images et en mots
« Le 16 mars 1945, un oiseau de fer vint déchirer le ciel,
Et tomba sur Kobe en mille étincelles
Par ce funeste feu d’artifice,
Un million de personnes fut mis au supplice.
C’était une col-bombe atomique,
Répandant ses plumes écarlates,
Se dessine son ombre mythique,
Et puis soudain, elle éclate.
Oiseau de paix immaculé,
Portant le rameau d’olivier.
Son bec est fait de métal,
Et ses plumes sont létales.
1 841 âmes ont déployé leurs ailes
Vers un monde un peu moins cruel
Où il n’y a pas besoin de lever les yeux,
Pour s’assurer que le ciel reste bleu.
Sans aucune bombe à l’horizon,
Pas de traité de paix en prévision ! »
– Par M.O.


« Au feu les pompiers !
À défaut de voir les colombes voler, à Kobe, ils ont vu des bombes tomber. La Statue de la Liberté, qui se prend pour un bombardier, déverse des milliers de cadeaux empoisonnés. Les toits se sont envolés, les maisons sont brûlées, mais dans la bouche des survivants, un mot greffé : la paix.
Les Américains se voient victorieux et les Japonais se voient démembrés. Cette nuit-là, pas de fête nationale à Kobe et pourtant, un feu d’artifice géant scintille dans le ciel du pays du Soleil-Levant. L’Amérique fuit son festival ! Au feu les pompiers, il y a le Japon qui brûle ! »
– Par L.F.


« Cette nuit-là, à Kobe,…
Les habitants ont vu passer dans le ciel de grands bombardiers américains B-29, décorés d’étoiles brillantes, comme dans un défilé aérien. C’était un rugissement qui avalait les maisons.
Les Américains affirmaient pourtant que ces bombes allaient apporter la paix. Une drôle de manière de pacifier, avec des explosions qui faisaient trembler la terre.
Certains imaginaient déjà une affiche de propagande avec le président Truman serrant une colombe dans ses bras… Mais la colombe tiendrait une énorme bombe.
L’idée officielle était d’illuminer le Japon : mission réussie ! Kobe a brillé toute la nuit, comme un festival de lanternes. Dans les rues, des drapeaux japonais brûlaient avant de toucher le sol, emportés par la chaleur.
Nishio-san observait sa maison en flammes et sa famille totalement désintégrée et aurait bien voulu comprendre comment une pluie de feu pouvait faire venir la paix.
Ainsi, selon les autorités américaines, la paix s’obtient comme on souffle des bougies, mais personne n’a pensé à applaudir. »
– Par H.C.


« Le calme après la tempête : les vivants ont parlé, les morts se sont tus.
L’objectif est atteint : Kobe est désormais une ville calme, silencieuse. Plus de cris, plus de désordre, plus de résistance. La paix absolue, enfin. On raconte même qu’à la lueur des flammes, on pouvait presque lire la devise américaine : « In peace we bomb. » La guerre est terminée ici, parce qu’il n’y a plus personne pour la continuer. Les bombes se sont tues, mais leur message reste clair : la paix ne se discute pas, elle s’impose, même à coups d’incendies.
Grâce aux États-Unis, le Japon a découvert une vérité simple : pour vivre en paix, il suffit d’être mort. »
– Par C.G.


-H. B.
Mr Japanization remercie les élèves de troisième du collège normand pour leur implication dans cette mémoire, ainsi que leur autorisation à diffuser leurs travaux.

















































