L’Ikumen, ce bon père de famille aimant et aidant. Vraiment ?

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Depuis plus d’une décennie, le Japon voit émerger une nouvelle figure paternelle : l’ikumen, néologisme formé à partir de « ikuji » (育児, garde / éducation des enfants) et  » men » (homme). Ce père “moderne”, censé prendre un congé parental, participer aux soins quotidiens et s’investir affectivement auprès de ses enfants.

Un modèle tellement nécessaire pour la société japonaise qu’il a été officiellement promu par l’État dès 2010 à travers l’Ikumen Project, lancé par le Ministry of Health, Labour and Welfare (MHLW). Le gouvernement y voyait un outil double : une réponse à la chute de la natalité et un signal politique en faveur d’un rééquilibrage du partage des tâches domestiques.

Mais derrière la communication colorée et les affiches rassurantes d’hommes en chemise impeccable portant leur bébé, l’ikumen pourrait en fait être une figure plus décorative que transformative.

Avec toutes autorisations unsplash

L’ikumen comme solution aux problèmes démographiques

Selon le recensement national publié en 2021 (population au 1ᵉʳ octobre 2020), la population totale du Japon était de 126 146 099 habitants. Le Japon connaît depuis plusieurs années un déclin continu de sa population : les estimations officielles de 2024 indiquent que la population est tombée à 123 802 000, soit une baisse de l’ordre de 550 000 personnes en un an, une dégringolade qui semble se maintenir depuis.

Selon le scénario moyen, la population totale devrait décliner de façon progressive jusqu’à atteindre 80 millions en 2100.

Par ailleurs, les projections démographiques révisées en 2023 par le National Institute of Population and Social Security Research (IPSS) prévoient un rétrécissement significatif de la population d’ici la seconde moitié du XXIᵉ siècle.

Une réponse à un déséquilibre traditionnel

Le terme “ikumen” ne vient pas de nulle part. Dès les années 1990, la chercheuse Mari Osawa dans son étude Gender-Equality and the Revitalization of Japan’s Society and Economy under Globalization, analyse la baisse de la natalité comme le résultat d’un système où les femmes assument presque seules la charge domestique.

Osawa y évoque le contexte de “déclin de la natalité et d’un taux élevé de suicide” combinés à des inégalités entre les sexes, des écarts de revenus, des emplois précaires, et nécessairement l’impact induit sur la sécurité matérielle… Des facteurs qu’elle relie à un “livelihood security system” (LSS) inadapté. Selon la sociologue, le modèle traditionnel de “l’homme pourvoyeur” versus “à la femme ménagère” et l’organisation du travail sont des obstacles à l’égalité des genres, permettant à la charge domestique de ne peser que sur les femmes.

Aucun doute, la natalité ne remontera que si les pères deviennent véritablement actifs dans le foyer. 

De néologisme en néologisme

Peu à peu, partant de l’ikemen, un autre concept sociologique qui désigne le  “mec stylé”, celui qui prend soin de lui – à l’inverse du salarymen, l’ikumen apparait, appliqué au domaine de la parentalité. Plusieurs études, comme Forging Ikumen in Japan: On state efforts to change gender roles affirment également que l’expression “ikumen” a été forgée par l’agence de publicité Hakuhodo, et qu’elle a commencé à circuler vers 2006

Quand l’Ikumen apparait officiellement via le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales (Ministry of Health, Labour and Welfare of Japan) et Ikumen Project, l’objectif est clair : encourager les pères à prendre un congé parental et à s’impliquer davantage dans les soins aux enfants. 

Encourager les pères à “aider

Le vernis idéologique de l' »aide domestique » semble avoir encore de beaux jours devant lui. En effet, loin de renverser l’ordre social, l’ikumen ressemble surtout à une mise à jour du salaryman pour servir un projet de natalité. C’est ce que montre d’ailleurs la sociologue Masako Ishii-Kuntz, dans Balancing Fatherhood and Work: Emergence of Diverse Masculinities in Contemporary Japan. On cherche à avoir un père plus tendre, plus présent, mais toujours arrimé au temps plein masculin assigné par un État fort et déterminé à jouer le jeu des meilleures économies mondiales.

Quant aux femmes, les recherches de la sociologue Aya Ezawa sur les mères élevant seules leur(s) enfant(s) donnent le contrechamp : le système de protection sociale japonais reste structuré autour d’un modèle familial traditionnel. Comprendre : la norme implicite d’un pourvoyeur masculin stable, même lorsque ce père n’est plus présent. 

L’iconographie au service de la propagande

Même l’iconographie de la campagne d’Ikumen project reste révélatrice de ses limites. La chercheuse Mariko Tatsumi, dans son étude présentée au Congrès mondial de sociologie, analyse précisément les affiches produites par le MHLW entre 2010 et 2018. Toutes sont centrées sur des scènes de soin : un père qui porte son enfant, joue avec lui, le nourrit, l’aide à s’habiller.

Ces affiches montrent, écrit Tatsumi, la fabrication d’une “ caring masculinity” : une masculinité compatissante, douce, investie. Mais ils montrent aussi que cette figure reste alignée sur la norme du travail masculin à plein temps, les visuels mettant en scène des hommes qui gardent leurs codes vestimentaires professionnels ou apparaissent dans un cadre familial sans jamais évoquer la réduction du temps de travail. Le soin est ajouté au rôle masculin, pas redistribué.

Le capitalisme, toujours maître du jeu

Avec toutes autorisations - Redd Francisco
Avec toutes autorisations – Redd Francisco

Les données du Japan Institute for Labour Policy and Training (JILPT) confirment que la parentalité masculine ne se heurte pas tant à un manque de volonté qu’à un verrouillage organisationnel. Dans une analyse récente publiée dans Japan Labor Issues, les chercheurs soulignent que : « Bon nombre des raisons invoquées par les pères japonais pour ne pas prendre de congé parental sont liées à des facteurs relevant de l’environnement de travail.

Cet environnement de travail toxique recouvre un ensemble de contraintes bien connues des salariés japonais : culture du présentéisme, heures supplémentaires implicites, hiérarchie verticale, crainte de faire peser une charge supplémentaire sur l’équipe ou de nuire à sa carrière.

Concrètement, cela veut dire que l’entreprise et l’État tolèrent un père affectueux, à condition que ses engagements familiaux ne viennent jamais contredire les impératifs de performance. 

Incarner ce père idéal revient souvent à une négociation silencieuse : un pas de côté qui, pour beaucoup, peut être perçu comme une forme discrète de désobéissance aux attentes professionnelles.

Résultat : même si le Japon dispose d’un congé parental théoriquement généreux (selon l’OCDE), l’usage réel reste limité. Les données MHLW (Ministry of Health, Labour and Welfare) montrent un écart fort entre les droits formels et leur exercice concret. Les droits existent, les pratiques restent freinées par la culture du travail. Sans parler des travailleurs non réguliers (part-time, contrats courts, intérim, sous-traitance, freelance), très nombreux au Japon, qui ont très peu accès à ces dispositifs. En effet, selon le JILPT de 2022, en moyenne au Japon (période janvier–mars 2022), 36,7 % des employés (hors cadres) étaient classés comme “non-regular workers”. 

Le sexisme de l’Ikumen

Achevons la destruction à coup de marteau du concept avec quelques études de genre. La sociologue Ueno Chizuko, figure majeure des études de genre au Japon, montre que le discours célébrant le père “impliqué” sert souvent à spectaculariser des tâches ordinaires (porter un enfant, préparer un repas, accompagner au bain) plutôt qu’à redistribuer réellement la charge domestique.

En témoigne d’ailleurs la critique desfaux ikumen”, qui se mettent en scène avec leurs enfants, sans jamais participer d’égal à égale avec leurs conjointes, dans un cadre hétéronormé. 

Pour les chercheuses féministes, l’ikumen relève souvent davantage du discours que de la transformation sociale, à la manière du performative male. Tomomi Yamaguchi, professeure à l’Université d’État du Montana et spécialiste des mouvements féministes japonais, montre que les politiques familiales japonaises, dont l’Ikumen Project, servent fréquemment de rhétorique égalitaire, sans modifier en profondeur la répartition du travail domestique. 

Avec toutes autorisations unsplash

Les associations prennent le relai

Quand l’État n’est pas là, les associations dansent. Cette critique de l’Ikumen d’Etat trouve un écho dans l’action du collectif matahara_net, l’un des acteurs les plus visibles dans la lutte contre “le harcèlement à la maternité”, c’est-à-dire les discriminations subies par les femmes enceintes ou revenant de congé maternité, qui peuvent être virées.

Leur site, qui compile témoignages, ressources juridiques, sondages ou alertes publiques, documente l’ampleur des discriminations liées à la grossesse au Japon, signe que l’environnement professionnel demeure largement hostile à un partage égalitaire des responsabilités familiales.

Un pragmatisme de mise

Au sein de groupes comme Fathering Japan ou ses antennes régionales, des hommes documentent et expérimentent au quotidien des pratiques parentales plus égalitaires.  Ateliers pour apprendre les gestes du soin, rencontres informelles où l’on parle surcharge de travail ou solitude dans l’éducation, actions locales menées avec des écoles et des collectivités : ces initiatives dessinent une paternité pragmatique, souvent éloignée du discours gouvernemental. Plusieurs analyses de Fathering Japan rapportent ainsi que de nombreux pères évoquent la difficulté de “tenir ensemble” leur rôle familial et les attentes de leur entreprise, une tension qui revient régulièrement dans les témoignages collectés par l’association. 

Malgré tout, bien que l’ikumen reste minoritaire, il change le paysage symbolique : pour la première fois, la paternité devient un enjeu politique central. L’ikumen révèle un Japon en transition. 

–  Mauricette Baelen