Pendant près de soixante ans, Iwao Hakamata a vécu en prison sous la menace permanente d’une exécution dont il ignorait la date. Lorsqu’il a finalement été acquitté, le Japon a parlé d’« erreur judiciaire exceptionnelle ». Mais derrière cette formule rassurante se dessine une réalité plus dérangeante : celle d’un système judiciaire qui, au nom de sa cohérence et de ses statistiques, peut maintenir un homme dans l’attente de la mort pendant des décennies avant d’admettre ses propres failles.
Iwao Hakamata 袴田巌 (et non Hakamada comme souvent relayé) était un Japonais ordinaire. Employé discret, sans engagement politique ni visibilité particulière, il menait une existence simple, éloignée des institutions et de leurs rouages. Rien ne le destinait à devenir un symbole judiciaire, encore moins à passer l’essentiel de sa vie dans une cellule.
En 1966, son arrestation transforme brutalement cette normalité en un enfermement sans horizon, dans l’attente d’une condamnation à mort suspendue dans le temps. Ce basculement d’une vie banale vers un purgatoire judiciaire constitue le point de départ d’une affaire qui révèle les failles d’un système judiciaire ayant privé un jeune homme innocent de son avenir.
Une enquête sous pression dans une justice de résultats
En 1966, le meurtre de Shigeru Sakamoto et de sa famille provoque une onde de choc dans l’opinion publique. Dans un Japon où les crimes violents restent rares, une résolution rapide de l’affaire est attendue. La pression exercée sur les enquêteurs est d’autant plus forte que l’efficacité policière et judiciaire constitue alors un pilier central de la confiance institutionnelle.
Employé de la victime, célibataire, ancien boxeur et issu d’un milieu social modeste, Iwao Hakamata devient rapidement le principal suspect. Ce choix semble moins reposer sur des éléments matériels que sur une lecture implicite de son profil social. Isolé, sans réseau d’influence ni ressources économiques significatives, il apparaît comme un individu peu en mesure de résister durablement face à la machine policière et judiciaire.

Une fois identifié comme suspect « compatible », il devient le point d’ancrage exclusif de
l’enquête, et l’objectif n’est plus d’explorer l’ensemble des pistes, mais de consolider celle déjà retenue. Dès lors, l’enquête se referme progressivement sur lui, au détriment d’une remise en question approfondie du scénario initial.
Cette dynamique s’inscrit dans un cadre institutionnel particulier, puisque le système judiciaire japonais affiche un taux de condamnation supérieur à 99,7 %. Ce chiffre, souvent présenté comme un gage d’efficacité, repose sur une sélection extrêmement stricte des affaires poursuivies. Les procureurs n’engagent des poursuites que lorsqu’ils estiment la condamnation quasi certaine, limitant ainsi tout risque d’acquittement.
Dans ce contexte, reconnaître une erreur ne signifie pas seulement admettre une faute individuelle : cela revient à fragiliser l’ensemble de l’édifice institutionnel.
Des aveux obtenus sous contrainte et des preuves fragiles, mais suffisantes pour condamner
Arrêté, Iwao Hakamata est soumis à un régime d’interrogatoires prolongés. Le droit japonais ne parle pas formellement de « garde à vue » et permet de maintenir un suspect en détention jusqu’à 72 heures après une arrestation policière, ou 48 heures sur décision du procureur, avant d’enchaîner des prolongations successives pouvant porter la durée totale à 22 ou 23 jours avant inculpation.
Durant cette période, l’assistance d’un avocat est théoriquement garantie, mais celui-ci ne peut ni consulter le dossier ni assister aux interrogatoires, les enquêteurs japonais attendant les propres réponses du suspect, et non celle de sa défense. Dans ce cadre, les aveux deviennent rapidement la pièce centrale du dossier, même lorsqu’ils sont obtenus après des pressions physiques et psychologiques répétées.

Hakamata finit par signer des déclarations qu’il rétractera par la suite. Ces aveux, incohérents et fluctuants, orientent la lecture de l’ensemble des éléments matériels. Parmi eux figurent des vêtements tachés de sang, découverts tardivement et présentés comme lui appartenant. Longtemps considérées comme décisives, ces pièces ne feront l’objet d’analyses ADN approfondies que plusieurs décennies plus tard, au cours de l’une des procédures de révision en 2014, lorsque le tribunal de Shizuoka a rouvert l’examen du dossier. Les résultats suggèrent qu’elles n’ont probablement jamais été portées par l’accusé au moment des faits et qu’une manipulation est plausible.
Cette combinaison d’aveux fragiles et de preuves contestables n’empêchent pourtant pas la remise en cause de la condamnation à mort prononcée en 1968.
La ténacité d’une sœur pour sauver un frère de l’oubli
Au pays du soleil levant, la peine de mort s’inscrit dans un contexte singulier : les condamnés à mort ne sont informés de leur pendaison que le matin même, quelques heures avant l’acte, sans possibilité de consulter un avocat ni de dire adieu à leurs proches. Cette incertitude permanente transforme l’attente en une peine supplémentaire invisible.
Pour Iwao Hakamata, cette attente permanente, vécue comme une torture psychologique, dure plus d’un demi-siècle. L’isolement prolongé et la peur constante altèrent profondément son état mental, au point que, lors de sa libération provisoire en 2014, il lui est difficile de reconnaître sa propre sœur, Hideko Hakamata.

C’est elle qui, pendant près de soixante ans, écrit, sollicite des avocats, interpelle les tribunaux et maintient l’affaire en vie. En 2014, le tribunal de Shizuoka reconnaît que certaines preuves ont pu être falsifiées et ordonne la libération provisoire d’Iwao. Le parquet fait appel et il faudra encore dix ans pour qu’un acquittement définitif soit prononcé le 26 septembre 2024.
Quelques mois auparavant, le 22 mai 2024, elle avait adressé aux juges cette phrase, emplie d’empathie et de dignité, qui contraste dans cette affaire avec l’entêtement du système judiciaire japonais : « On se bat depuis cinquante-huit ans. J’ai 91 ans, Iwao en a 88. Il nous reste peu de temps, mais permettez à Iwao de le vivre comme un être humain. »
Cette déclaration rappelle une évidence : derrière les délais, les recours et les statistiques, ce sont des vies humaines qui s’épuisent. L’indemnisation record de 217 millions de yens (environ 1,35 million d’euros) accordée à Iwao Hakamata en mars 2025 ne saurait compenser les décennies de vie qui lui ont été volées.
Un système qui fragilise davantage les étrangers
Les mécanismes mis en lumière par l’affaire Hakamata affectent plus durement encore les étrangers confrontés à la justice japonaise. La détention provisoire prolongée, l’absence d’un avocat lors des interrogatoires et la centralité de l’aveu pèsent lourdement sur des suspects souvent isolés, dépendants d’interprètes et peu familiers des procédures.
L’affaire Govinda Prasad Mainali en constitue un exemple emblématique. Ce ressortissant népalais est condamné au début des années 2000 pour un meurtre à Tokyo sur la base de preuves indirectes. Il passe plus de dix ans en détention avant d’être acquitté en 2012, après de nouvelles analyses ADN orientant l’enquête vers un autre suspect.
Le cas de l’Américain Nicholas Baker est un autre exemple de ces procédés : arrêté en 2015 pour un délit mineur, il est placé en détention provisoire pendant plusieurs semaines et interrogé sans qu’aucun avocat ne soit présent. Faute de moyens concrets pour contester la procédure, il plaide coupable afin de sortir de prison, dénonçant ensuite publiquement la pression exercée pour obtenir des aveux.
Enfin, l’affaire Carlos Ghosn, du fait de son caractère exceptionnel, a offert une exposition internationale à ces pratiques. La durée de sa détention provisoire et le recours répété aux interrogatoires sans défense effective ont mis en exergue un système où la pression judiciaire demeure un levier central, y compris face à des figures disposant de ressources considérables.
Au-delà de l’affaire Hakamata
L’affaire Hakamata n’est pas seulement celle d’un innocent acquitté trop tard. Elle révèle une justice qui peine à se corriger autrement qu’au prix du temps et de l’épuisement. Si l’erreur a finalement été reconnue, elle l’a été sans réforme structurelle majeure.

Sur le plan sociétal, l’impact demeure limité. L’affaire a certes suscité un malaise réel, elle n’a en revanche pas provoqué de rupture comparable dans d’autres pays lorsqu’ils ont été mis à l’épreuve de scandales judiciaires majeurs, comme l’affaire des Six de Birmingham au Royaume-Uni ou encore le cas des Central Park Five aux États-Unis.
Une question s’impose alors : combien d’autres innocents, japonais ou étrangers, n’ont jamais trouvé de sœur ou de proche pour empêcher que le temps et l’institution judiciaire ne leur confisquent définitivement toute perspective d’avenir ?
– J.D.




















































