Au Japon, les membres de la communauté LGBT+ doivent cacher leur différence au quotidien tant les discriminations y demeurent fortes. Mais les mentalités changent petit à petit comme nous l’avions souligné au moment de la Tokyo Rainbow Week et de l’adoption à Tokyo d’une loi contre la discrimination des personnes LGBT+. Pour contester l’interdiction du mariage pour tous, plusieurs couples LGBT+ ont récemment porté plainte contre le gouvernement pour exposer cette discrimination institutionnelle. Au procès, ils témoignent de leur souffrance quotidienne…

La plainte a été lancée par treize couples âgés de 20 à 60 ans, décidés de lutter pour la reconnaissance du mariage pour tous : le simple droit pour deux personnes adultes de pouvoir officiellement se marier indépendamment de leur sexe. Car si six villes japonaises (Osaka, Fukuoka, Sapporo, Naha, Iga, Takarazuka) et trois arrondissements tokyoïtes (Shibuya, Setagaya, Nakano) reconnaissent déjà une forme d’union via la délivrance d’un « partenariat enregistré », le chemin vers l’acceptation d’un mariage pour tous au niveau national reste encore long. Pourtant, les mentalités évoluent manifestement plus vite que les institutions avec une opinion japonaise désormais favorable à 78% à une union entre personnes du même sexe selon une enquête menée en octobre dernier par le cabinet Dentsu. Car si les institutions japonaises sont à la traîne, il ne risque pas d’y avoir une « manif pour tous » à la française dans l’archipel. À l’exception d’une minorité réactionnaire, les Japonais semblent globalement convaincus que la tolérance doit l’emporter.

Mais l’homophobie n’a pas pour autant disparu du pays avec un nombre important de Japonais pour qui la découverte de l’homosexualité d’un proche ou d’un collègue serait mal perçue. Les discriminations demeurent d’autant plus palpables que l’arsenal législatif pour lutter contre est inexistant (ce qui vaut des problèmes liés à la discrimination d’autres minorités par ailleurs). Si la ville de Tokyo a adopté une loi contre la discrimination des personnes LGBT+, au niveau national il n’existe aucune protection contre les discriminations, que ce soit à l’embauche ou pour accéder à un logement. Autre exemple parlant, pour faire don de leur sang, les homosexuels doivent attendre 6 mois, étant identifiés au Japon comme population présentant un risque accru de contamination par le VIH. Discrimination fondée sur des préjugés qui a été abolie dans la plupart des pays du monde.

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Le procès qui s’est ouvert le 14 février dernier, jour de la Saint Valentin tel un symbole, représente l’opportunité pour les victimes de témoigner et de faire entendre leur voix. Lundi dernier, la parole a été donnée à deux d’entre eux. Ils ont pu dénoncer de vive voix les discriminations et la stigmatisation sociale dont ils sont toujours victimes. Haru Ono, une femme de 40 ans qui a été soignée pour un cancer du sein, a ainsi témoigné des problèmes juridiques qu’elle a rencontrés, sa compagne ayant été tenue à l’écart par l’hôpital lors de son traitement. Se posaient aussi, si elle venait à décéder, des problèmes concernant sa succession et la garde des trois enfants que le couple élève.

Ikuo Sato, homosexuel et séropositif, a dénoncé l’interdiction du mariage pour tous qui empêche, en cas de maladie grave, le/la partenaire d’être présent aux côtés de son/sa conjoint(e) malade, d’assister à ses derniers moments et ses funérailles. M. Sato sait qu’il ne lui reste que dix ans à vivre et il espère qu’avant sa mort lui et son compagnon puisse être reconnu comme un couple à part entière. Compagnon qui cache son homosexualité par peur d’être stigmatisé et qui n’était pas présent dans la salle.

Derrière la discrimination institutionnelle et les jugements radicaux des individus intolérants, il existe des personnes qui souffrent concrètement au quotidien. Une souffrance évitable qui touche au paroxysme quand la maladie ou un accident de la vie frappe à la porte…

Source : flickr

Les avocats des plaignants ont aussi insisté sur les conséquences qu’entraîne l’interdiction du mariage et cette stigmatisation, poussant au suicide de nombreuses personnes pour qui la pression sociale s’est révélée trop forte et la souffrance psychologique quotidienne. D’un point de vue purement légal, les plaignants avancent l’article 24 de la Constitution japonaise pour réclamer la légalité du mariage pour tous. Cet article garantit en effet la liberté de se marier pour tout adulte consentant : « le mariage doit être fondé uniquement sur le consentement mutuel des deux sexes ». De ce fait on peut considérer que l’interdiction du mariage entre personnes du même sexe enfreint cet article.

À l’issue de ce procès, les couples demandent le remboursement de leurs frais de procédure plus 1 million de yen de dommages & intérêts avec 5% supplémentaire par année que durera le versement. Par ailleurs, les couples militent toujours pour la reconnaissance du mariage pour tous et la lutte contre les discriminations. Le procès pourrait durer plusieurs années mais les plaignants et leurs avocats sont décidés à se battre le temps qu’il faudra pour leur reconnaissance. En attendant, les témoignes continuent d’affluer et attestent qu’il existe une véritable problématique évitable avec une toute petite dose de tolérance.

S. Barret


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