Le 7 décembre 1944, alors que la guerre du Pacifique prend une mauvaise tournure pour le Japon, un séisme majeur frappe l’ouest du pays, engendrant un tsunami massif qui ravage la côte orientale de la péninsule de Kii. Les villages frappés, sans soutien du gouvernement, doivent faire face seuls aux conséquences de la catastrophe.
Le cycle funeste de la fosse Nankai
Chaque région du Japon possède ses failles sismiques et son cycle de catastrophes. Pour la péninsule de Kii, la bête noire est la faille océanique Nankai (nankai torafu 南海トラフ), redoutée pour ses super-séismes et ses tsunamis rivalisant avec ceux qui ont frappé le Sanriku en 2011.
La faille en question est une zone de subduction qui longe le Japon sur 700 km, entre Shizuoka et Kyūshū. Par sa configuration, la péninsule de Kii fait office de poste avancé, et ses côtes sont parmi les premiers lieux dévastés par les tsunamis que cette région sismique engendre.

Si elle génère de nombreux tremblements de terre chaque année, comme la plupart des failles actives du pays, elle produit en revanche, selon des cycles longs, des super-séismes dont la magnitude est comprise entre 8 et 9. Ces derniers sont assortis, lorsqu’ils se produisent au large des côtes, d’un tsunami dont les vagues atteignent ou dépassent les 10m.
L’histoire des villages côtiers de la péninsule de Kii, depuis Kihoku à l’est jusqu’à Hirogawa à l’ouest, est marquée par des épisodes de destruction quasi totale. Le voyageur qui s’écarte un peu des sentiers touristiques découvrira d’ailleurs facilement des stèles commémoratives de ces catastrophes du passé, dont plus de 200 sont identifiées entre Ise et le littoral sud de l’île de Shikoku.
Ces édifices, plus ou moins anciens, témoignent du danger permanent avec lequel vivent les populations locales. Ils font partie d’un patrimoine mémoriel qui entretient la conscience de ce danger, toujours active dans les villages côtiers de la péninsule.
La mémoire est en effet une question de survie. Au plus proche de la pointe sud de Kii, la commune de Kushimoto est avertie : les habitants n’ont qu’en moyenne 2 à 5 min pour se mettre à l’abri en cas de séisme. C’est le laps de temps nécessaire pour que les premières vagues d’un éventuel tsunami ne frappe la ville. Dans ces conditions, une réactivité extrême est indispensable.
Quand l’océan frappe sans prévenir
De fait, les tsunamis sont bien plus redoutés que les séismes. En cause, la nature sournoise de ces phénomènes naturels. Certains tremblements de terre provoquent de faibles secousses mais engendrent un tsunami démesuré, source de dommages considérables.
De manière générale, les séismes majeurs qui se produisent le long de la fosse Nankai surviennent tous les 90 à 150 ans. Les archives historiques indiquent notamment 1498 (Meiō jishin 明応地震 – Séisme de l’ère Meiō), 1605 (Keichō jishin 慶長地震 – Séisme de l’ère Keichō), 1707 (Hōei jishin 宝永地震 – Séisme de l’ère Hōei), 1854 (Ansei jishin 安政地震 – Séisme de l’ère Ansei)… puis le dernier en date, qui s’est produit au milieu du XXe siècle. L’événement s’est produit en deux temps en raison d’une rupture segmentée de la croûte terrestre. Le mouvement a provoqué un séisme et un tsunami en 1944 (Shōwa tōnankai jishin 昭和東南海地震 – Séisme tōnankai de l’ère Shōwa), puis en 1946 (Shōwa nankai jishin 昭和南海地震 – Séisme nankai de l’ère Shōwa).

La magnitude du séisme du 7 décembre 1944 est estimée à 7,9. Il s’est produit au large d’Owase et de Kumano, qui furent les communes les plus durement touchées de la péninsule.
Bien que relativement faible au regard des super-séismes nankai des cycles précédents, il a provoqué un tsunami massif qui a frappé l’ensemble du littoral sud-est. Selon les localités, les vagues atteignent entre 3 et 9 mètres de hauteur. Les archives historiques nippones font état de 1200 morts et disparus, 20 000 logements totalement détruits, 40 000 endommagés et de 40 000 infrastructures publiques partiellement ou entièrement détruites sur l’ensemble de la zone affectée.
Guerre, pénurie et silence radio
Une catastrophe ne tombe jamais bien, mais elle peut en revanche aggraver une situation de crise déjà présente. Lorsque le séisme Tōnankai de l’ère Shōwa survient, le Japon est engagé dans la phase finale de la guerre du Pacifique. L’industrie est pleinement mobilisée pour l’économie de guerre, les ressources sont rationnées, et une grande partie de la population masculine est absente, mobilisée sur les différents fronts.

Dans les villages côtiers de la péninsule de Kii, cette réalité se traduit par une grande vulnérabilité des communautés locales. Les récits des ethnologues présents sur le terrain au début du XXe siècle (Yanagita Kunio 柳田国男 et André Leroi-Gourhan notamment) montrent que les campagnes japonaises de la première moitié du XXe siècle sont largement pauvres et matériellement démunies. Lorsque le Japon s’engage dans la Seconde Guerre mondiale, les villages ruraux sont majoritairement tenus à bout de bras par les femmes, les personnes âgées et les enfants qui aident comme ils peuvent.
Ce déséquilibre a des conséquences immédiates. Après le passage du tsunami, les capacités de secours et de reconstruction sont extrêmement limitées. Mais c’est surtout un ensemble de décisions, prises au sommet de l’État, qui va aggraver le bilan de cette catastrophe. Les autorités militaires choisissent en effet de limiter strictement la diffusion d’informations concernant le séisme et ses conséquences. Dans un contexte où toute faiblesse peut être exploitée par l’ennemi, la catastrophe devient un objet sensible. Dans la presse, les mentions sont rares, partielles, souvent minimisées : le récit national, dernier pilier de l’idéologie guerrière, doit tenir. Une précaution malheureusement inutile, car les États-Unis, dont la côte Pacifique a subi l’influence du séisme, savaient que la catastrophe venait de frapper leur ennemi.
La catastrophe, bien réelle pour les survivants, reste alors largement invisible à l’échelle nationale.
Pris entre la mer et la guerre
Dans les localités côtières des départements de Mie et de Wakayama, les populations doivent faire face à une double contrainte : les conséquences directes du tsunami, et la poursuite du conflit. Les infrastructures endommagées compliquent l’acheminement de l’aide, alors que les ressources sont déjà prioritairement allouées à l’effort de guerre. Un peu plus au nord des territoires mis à mal par le tsunami, Ōsaka, Kōbe et Kyōto sont dévastées par les bombes incendiaires, propageant un climat de terreur et d’insécurité permanente.
La situation de crise que connaissent les Japonais d’alors n’est toutefois pas un événement inédit. Hormis le contexte de la Seconde Guerre mondiale, ces cycles de catastrophes touchant des communautés isolées se sont reproduits partout sur les territoires côtiers du pays, à travers l’histoire.

Car bien que le Japon joue aujourd’hui un rôle majeur dans l’innovation et le développement des techniques de prévention des catastrophes à l’échelle internationale, il a fallu attendre les refontes administratives et territoriales du gouvernement de Meiji, puis les apports des sciences naturelles occidentales, pour voir se développer une gestion centralisée et réellement efficace des catastrophes.
Avant cette époque, les autorités ne jouaient qu’un rôle mineur dans la gestion des crises, et se contentaient d’en tenir des registres statistiques et économiques. Une situation quelque peu ironique, si l’on tient compte de l’influence majeure des catastrophes sur l’histoire du pays depuis la haute Antiquité.
La guerre prend fin en 1945, laissant place à la reconstruction. Les villages durement touchés tentent de se relever, et de reconstruire leur foyer.
L’après qui n’en est pas un…
Mais l’événement de décembre 1944 n’était que la première phase d’un phénomène plus vaste. Le 21 décembre 1946, un nouveau séisme frappe la région, au sud de Kushimoto (département de Wakayama), produisant lui aussi un tsunami de grande ampleur.
Comme ce fut le cas deux ans plus tôt, la première vague du tsunami atteint les zones les plus avancées en quelques minutes, laissant peu de temps à la population pour réagir. Plus loin de l’épicentre, sur le littoral nord du département de Wakayama, les vagues arrivent tout de même entre 40 minutes et une heure après les premières secousses.
Cette fois, le Japon n’est plus en guerre, mais les conditions restent difficiles. Dans des localités comme Hirogawa (département de Wakayama), les célèbres dispositifs de protection mis en place après la catastrophe de 1854 sous l’égide de Hamaguchi Goryō sont mis à l’épreuve mais tiennent bon, limitant fortement l’impact. Ailleurs, comme à Kushimoto, le tsunami enfonce le clou et porte un coup critique. La population locale, encore en reconstruction après 1944, doit faire face à une nouvelle destruction.
Ce second événement vient rappeler aux habitants un élément essentiel : habiter cette région, c’est vivre avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête.
Quand la mémoire refait surface
Pendant plusieurs décennies, le séisme de 1944 reste relativement peu présent dans les archives historiques, dissimulé par l’ombre de son événement jumeau de 1946. Ce n’est qu’à partir des années 1970 que la situation évolue.
À cette période, des initiatives locales voient le jour pour collecter les témoignages des survivants. Dans des villes comme Owase, Kihoku ou Kumano, des habitants, des associations ou des institutions commencent à recueillir la parole de celles et ceux qui ont vécu la catastrophe. L’un de ces recueils est accessible à tout le monde, conservé dans les archives de la bibliothèque municipale d’Owase.

Deux autres, inaccessibles au public, étaient détenus lors de l’enquête, en 2012 et 2013, par un habitant d’Owase. L’accès à ces documents s’est fait dans un cadre informel, au fil des échanges lors d’une enquête ethnographique personnelle.
La majorité représente des témoignages directs, qui laissent voir le pragmatisme avec lequel les populations réagissent à ce type d’événement, loin du catastrophisme que l’on retrouve généralement aujourd’hui dans la médiatisation des grandes catastrophes. Ces dernières traces de la mémoire orale des catastrophes d’avant guerre sont aujourd’hui de précieux éléments du patrimoine historique japonais.
« Lors du séisme, je me trouvais chez moi. Après avoir terminé le déjeuner, j’étais sorti dehors pour digérer un peu. C’est à ce moment que le sol s’est mis à trembler. À l’époque, chaque foyer avait un baquet d’eau à usage domestique. L’eau qu’il contenait s’est mise à déborder violemment sous l’effet des secousses.
Pensant immédiatement à un séisme, je suis rentré chez moi pour prévenir mes enfants qui se trouvaient à Chiko de se préparer, car un tsunami pourrait survenir à tout moment. La vague a dû arriver 17 ou 18 minutes après les secousses. On disait autrefois qu’après un tremblement de terre, on avait le temps de faire cuire du riz avant que le tsunami n’arrive. Mais cette fois-là, c’était rapide…
Quelqu’un a crié qu’un tsunami arrivait du côté de Shinmachi. J’ai alors dit à ma femme et à ma fille de fuir vers le champ derrière la maison, et je leur ai fait emporter de la nourriture et quelques effets personnels. Comme j’étais le chef de la 4e section de la brigade de défense civile locale, je ne pouvais pas rester chez moi. Je me suis donc précipité vers le quartier général, qui se trouvait alors à Ushiroba. Ensuite, j’ai reçu l’ordre de faire une ronde dans le secteur, ce que j’ai fait.
(…)
Je ne sais pas si c’était la deuxième ou la troisième vague, mais il y avait un espace d’un peu plus d’un mètre entre la maison de M. Hasegawa et celle de M. Yoshida, et la marée s’y est subitement engouffrée. Mme Naka se trouvait à côté de moi, et je me souviens lui avoir crié que fuir par la rue était dangereux, et qu’elle devait prendre la direction du mont Nakamura.
Je crois que l’eau est montée dans le quartier de Hayashi jusqu’aux environs de l’actuel bureau de tabac Kojima. Autour de Hayashi, tout était submergé par la mer ; les tonneaux de l’usine contenant de l’orge ou de la sauce de soja avaient été emportés jusqu’ici.
Dans la partie arrière de ma maison, l’eau de mer est montée jusqu’au niveau du premier tiroir de ma commode et dans la cour intérieure, il y avait 15 cm d’eau.
(…)
Je crois qu’il y a eu beaucoup de morts à Kawara-machi et Shin-Kawara. Je me souviens que les corps avaient d’abord été recueillis, puis transportés depuis le temple avec le véhicule du corps de défense civile pour être crématisés, vers l’actuelle centrale électrique.
Après être parti de chez moi, je ne suis pas rentré pendant environ un mois, occupé par mes fonctions. Comme il y avait des gens qui venaient pour piller les logements, nous avions posté des membres de la brigade aux entrées des différents quartiers afin d’assurer une surveillance de nuit.
Si un tsunami semblable survenait aujourd’hui , je pense que la zone inondée serait beaucoup plus vaste (…). »
Témoignage de O.S. (40 ans à l’époque des faits)
Au total, près d’une centaine de témoignages de ce type permettent aujourd’hui de reconstituer, au moins partiellement, l’expérience vécue par les populations locales de cette catastrophe passée sous les radars en son temps.
Une catastrophe invisible
Le séisme de 1944 n’a pas été totalement oublié, mais il est resté en marge de la mémoire collective. Et ce n’est pas seulement parce qu’il a fait moins de victimes que les autres séismes de la faille Nankai : c’est aussi et surtout à cause des circonstances dans lesquelles il s’est produit.
Entre guerre, contrôle de l’information et isolement des territoires, la catastrophe a existé dans un espace et dans un temps restreint : celui des communautés directement touchées. Aujourd’hui, les témoignages collectés permettent de redonner une voix à ces expériences. Ils rappellent que les catastrophes ne sont pas nécessairement plus nombreuses qu’autrefois, mais que leur médiatisation s’est massifiée et systématisée. Cette parenthèse de l’histoire nous enseigne également que leur impact dépend fortement du contexte dans lequel elles surviennent, et que les évolutions de la société exposent la population à des risques plus grands à mesure que le temps passe.

Le prochain super séisme de la fosse Nankai inquiète : 80 ans se sont écoulés depuis le dernier, le Japon entre dans la zone dangereuse où le phénomène pourrait se produire à nouveau, du jour au lendemain. Depuis les années 40, le pays s’est massivement industrialisé, la société s’est complexifiée, la population a vieilli et de nouveaux risques ont émergé, comme l’a démontré l’incident nucléaire de Fukushima, né de circonstances similaires.
Hamaoka, Ikata, Sendai, plusieurs centrales nucléaires sont exposées plus ou moins directement aux séismes et aux tsunamis issus de la faille océanique Nankai. Les mesures post-Fukushima pour protéger ces centrales et éviter que la catastrophe de 2011 ne se reproduise dans l’ouest du Japon réduisent le risque, mais ne l’annulent pas.
« Les catastrophes surviennent lorsqu’on les oublie » (tensai wa wasureta koro ni yatte kuru 天災は忘れた頃にやってくる), disait l’écrivain et physicien Terada Torahiko (寺田寅彦). Plus qu’un souvenir, le séisme de 1944 agit aujourd’hui comme un avertissement silencieux.
– Grégory Beaussart
Image d’en-tête : Dégâts causés par le tsunami de 1944 dans la ville d’Owase (département de Mie). Source : Wikimedia Commons











































