Le 10 décembre marquera le 55ème anniversaire du casse le plus ingénieux qu’ait connu le Japon. Un coup parfait à 300 millions de yens (2 millions d’euros), toujours irrésolu en 2023 et qui alimente encore aujourd’hui bon nombre de spéculations. Retour sur une affaire criminelle hors-norme.

Dans l’imaginaire collectif, un casse est souvent représenté par une action violente. Souvent l’œuvre d’une bande armée, un peu à la manière du cultissime film « Heat » avec Robert De Niro. Mais parfois, la réalité est bien plus sobre et les coups plus subtilement joués. L’affaire des 300 millions de yens (三億円事件, San oku en jiken) fascine toujours aujourd’hui. L’enquête durera 7 longues années, entraînant la mobilisation d’effectifs de police à un niveau rarement vu dans la péninsule, bien plus que dans des affaires de meurtres ou de disparition. Les affaires de ce genre impliquent souvent les mêmes questions : qui a le plus de poids dans la balance, les vies humaines ou l’argent ?

Un coup de maître

C’était un matin comme tant d’autres ce 10 décembre 1968, un jour de pluie sur la capitale. À la différence près que quatre convoyeurs, employés de la Nippon Trust Bank, reçoivent la tâche de transporter une somme de près de 300 millions de yens. Les braquages étant relativement rares, aucun de ces convoyeurs ne porte d’arme. La somme doit être livrée à l’usine Toshiba et correspond aux primes de fin d’année des employés de la structure.

Soudain, l’équipage du fourgon se voit arrêté par, apparemment, un motard de la police. Celui-ci leur annonce que le domicile de l’un des dirigeants de l’entreprise pour laquelle ils travaillent vient d’exploser. Fait encore plus troublant : leur patron venait de recevoir justement des menaces de mort par courriers anonymes. Le lien fut vite établi dans l’esprit des convoyeurs, qui ne pouvaient que faire confiance à ce représentant des forces de l’ordre.

Portrait robot du braqueur

Puis « l’agent de police » leur explique qu’il a été envoyé en urgence pour vérifier le véhicule, qui pourrait être piégé lui aussi par une bombe… Les employés s’éloignent. Notre agent se glisse alors sous le véhicule, feignant de chercher des explosifs. Mais la manœuvre n’avait qu’un seul but : poser un dispositif fumigène sous le véhicule pour accroître la crédibilité de son action. Le policier hurle soudainement et affirme avoir trouvé l’explosif en leur intimant l’ordre de s’enfuir.

Une fois les gardiens du butin partis, le faux policier prend tranquillement le volant et s’enfuit avec le fourgon. Le casse parfait ! Pire encore pour les autorités : le crime était si brillant que le braqueur a même pris le temps de disperser 120 objets divers du quotidien, afin de brouiller les pistes lors de la future enquête. Sauf la moto Honda, bien entendu volée, et maquillée en véhicule de la police tokyoïte.

Le lieu du casse.

Quelques temps plus tard, le fourgon vide fut retrouvé. Et encore un peu plus tard, un autre véhicule volé contenant les caisses qui contenaient l’argent. La dernière piste officielle s’est arrêtée avec ce véhicule. Comment enquêter et par où commencer ?

Une enquête ponctuée de fausses pistes

Sans aucun élément, la police n’eut d’autre choix que de se baser sur un vague portrait-robot réalisé à partir des déclarations des quatre convoyeurs. Mais comment distinguer un signe distinctif, sachant que l’individu portait un casque, dissimulant donc partiellement sa tête ?

Le portrait-robot fut diffusé à grande échelle. 780 000 affiches furent placardées dans tout le pays (bien plus que pour les affaires de disparitions…). 170 000 policiers furent même assignés à l’enquête. Un chiffre colossal, en comparaison aux 100 agents dépêchés dans le cas de l’affaire de la disparition de Lucie Blackman en 2021.

Les enquêteurs au travail

Avec si peu d’éléments, une foule impressionnante de personnes furent suspectées et interrogées. Une liste de plus de 100 000 noms de suspects fut établie. Autant dire une véritable loterie basée sur on ne sait pas trop quoi. Un premier suspect « idéal » fut identifié : le fils d’un policier, qui s’est suicidé au cyanure de potassium quelques jours après l’affaire criminelle. Pourtant, il fut rapidement innocenté car aucun élément ne le rattachait au crime. Le poids de la honte ? Même pas. Le jour de son décès, il n’était pas au courant de l’enquête en cours, note-t-on.

En 1975, juste avant la fin du délai de prescription, deux suspects se dégagent dans cette affaire. Le premier est un jeune homme de 26 ans, accusé à tort par des journalistes en quête de sensationnalisme. Mais l’enquête n’aboutira pas. Le suspect possédait un alibi solide et vérifiable. Les soupçons se tournèrent vers un de ses amis âgé de 19 ans. Celui-ci, fils de policier, fut perquisitionné et arrêté en 1975, quelques jours avant la fin du délai de prescription. Les enquêteurs ayant trouvé de fortes sommes d’argent en sa possession, en firent le suspect idéal. D’autant plus que celui-ci refusait formellement de parler de l’origine de ces sommes. Pire : il n’avait aucun alibi. Faute de preuve, celui-ci fut relâché et innocenté.

Décembre 1975 marqua le début de la période de prescription. L’auteur du crime n’a toujours pas été identifié à ce jour, et ce braquage reste encore aujourd’hui gravé dans les mémoires et la culture populaire. Deux mangas relatent cette affaire : « Montage » (モンタージュ) du mangaka Jun Watanabe, publié entre 2010 et 2015, et « Unlucky Young Men » (アンラッキーヤングメン) de Eiji Ōtsuka et Kamui Fujiwara, publié entre 2015 et 2016. Cette œuvre s’inspire du braquage afin de l’intégrer à une histoire de fiction.

Affaires financières VS atteintes à la vie humaine : deux poids, deux mesures ?

L’affaire du casse des 300 millions de yens a suscité de nombreuses réflexions. Du point de vue du citoyen moyen dans presque tous les pays du globe, il semble que l’on assiste à un traitement inéquitable des affaires concernant d’importantes sommes d’argent par rapport à celles impliquant la vie humaine.

Dans cette affaire, nous avons observé une mobilisation considérable de ressources humaines et financières. De plus, une attention extraordinaire aux détails a été accordée pour tenter de résoudre ce mystère pendant des années. Un déséquilibre préoccupant dans la manière dont nous évaluons la valeur de la vie humaine par rapport à celle des biens matériels.

À titre d’exemple, dans le cas d’une disparition suspecte au Japon, seuls quatre agents sont déployés pour enquêter. Manque de moyens, dit-on. Dans une affaire médiatisée, comme ce fut le cas dans l’affaire de la disparition et du meurtre de la citoyenne britannique Lucie Blackman, le nombre maximum d’agents mobilisés atteignit 100. Un chiffre bien en dessous des 170 000 agents mobilisés pour un vol d’argent où plus de 110 000 suspects ont été interrogés rigoureusement. Imaginez la quantité de travail déployée pendant les sept années d’enquête, jusqu’à l’expiration du délai de prescription.

Cette affaire reste encore aujourd’hui un mystère non résolu. Le crime parfait. Cet état de fait renforce la légende toujours vivace du casse le plus ingénieux que le Japon ait connu dans toute son histoire moderne. Une inconnue subsiste : Arsène Lupin s’est-il expatrié au pays du soleil levant dans les années 60 ?

Gilles CHEMIN