S’excuser de tout et de rien, ou comment la politesse à la japonaise devient finalement un effacement de soi.
Au Japon, s’excuser est souvent présenté comme une preuve de délicatesse : on évite de heurter l’autre, on lisse les interactions, on maintient l’harmonie sociale, le Wa.
Mais l’excuse n’est pas seulement un geste de courtoisie : c’est aussi un outil de positionnement social. À force d’être répétée et intériorisée, elle peut glisser de la gestion du lien vers une mise en retrait de soi. C’est ce basculement du « pardon » pratique au « pardon d’être là », que décrit la psychologue Sumire Sato dans son texte sur Medium, « The Hidden Hurt Inside Japan: Why So Many of Us Apologize for Existing ».
Ce texte exprime un vécu : celui d’une politesse qui, dans certaines conditions, cesse d’être un liant social pour devenir une pression. Décryptage d’un phénomène typiquement japonais.
Le salut par inclinaison
Au Japon, la politesse est inscrite dans la culture et la grammaire elle-même. Le système du keigo (敬語) organise la parole selon la hiérarchie, l’âge et la situation. On distingue le sonkeigo (forme respectueuse qui élève l’interlocuteur), le kenjōgo (forme humble qui abaisse le locuteur) et le teineigo (registre poli standard en -desu / -masu).
Si je dis là-bas que la politesse est une religion, je fais entendre qu’il y a en elle quelque chose de sacré ; l’expression doit être dévoyée de façon à suggérer que la religion n’est là-bas qu’une politesse, ou mieux encore : que la religion a été remplacée par la politesse » Roland Barthes, l’Empire des signes
La linguiste Sachiko Ide montre que cette structuration relève moins d’un choix individuel que d’un ajustement normatif au contexte social, dans « Formal Forms and Discernment » (1989). Le cas japonais a d’ailleurs conduit à nuancer le modèle classique de la politesse comme stratégie interactionnelle proposé par Penelope Brown et Stephen C. Levinson dans Politeness: Some Universals in Language Usage (1987).
Sumimasen : une excuse qui n’avoue pas toujours une faute
En français, « désolé » renvoie spontanément à la culpabilité. En japonais, « sumimasen » est plus flexible : il peut signifier « excusez-moi », « merci », « je vous dérange », voire « je reconnais votre effort ». Une réalité protéiforme qui exprime quelque chose ambivalent.
Le wakimae comme discernement
Cette dimension contextuelle de la politesse japonaise a été analysée par la linguiste Sachiko Ide. Dans son article fondateur, « Formal Forms and Discernment: Two Neglected Aspects of Universals of Linguistic Politeness » (1989), publié dans la revue Multilingua, elle introduit la notion de wakimae, que l’on peut traduire par « discernement », pour désigner l’obligation sociale d’ajuster son langage en fonction du statut, de la distance et de la situation.
Ide y oppose la politesse comme volition (choix stratégique individuel) au discernment, qu’elle définit comme une conformité aux normes sociales préexistantes. Selon elle, dans le cas du japonais, la politesse relève moins d’une intention psychologique exprimée librement que d’une lecture correcte du contexte social.

Une synthèse récente de l’Oxford Research Encyclopedia of Linguistics, « Politeness in Japanese » rappelle d’ailleurs que sumimasen est fréquemment employé même en l’absence de faute : la formule sert à gérer la relation, à ajuster la distance, à « bien » entrer dans l’échange.
Cet usage est documenté empiriquement : la linguiste C. Long a montré que l’excuse peut fonctionner comme une forme de gratitude. L’idée clé est simple : s’excuser peut aussi reconnaître une dette symbolique et protéger l’équilibre interactionnel.
Cette mécanique est efficace, jusqu’au moment où l’individu n’utilise plus l’excuse pour faciliter l’échange, mais pour s’auto-neutraliser.
Meiwaku : « ne pas déranger » comme règle implicite
Au Japon, l’un des ressorts centraux de la vie collective est la peur de causer du meiwaku du « trouble », de la gêne, une nuisance pour autrui. Le terme dépasse le simple « manque de politesse » : il renvoie à une responsabilité sociale.
La responsabilisation individuelle…
Cette intériorisation de la responsabilité sociale a été analysée par l’anthropologue Anne Allison dans Precarious Japan. Elle y montre comment, dans le Japon contemporain, la précarité tend à être vécue comme une défaillance individuelle plutôt que comme un problème structurel. Dans ce contexte, la crainte de devenir un meiwaku – un fardeau pour les autres – dissuade souvent les personnes en difficulté de solliciter de l’aide, renforçant ainsi l’isolement et l’invisibilisation de la pauvreté.
Jusque dans les transports publics
Dans les espaces publics, cette norme ne reste pas implicite, elle s’affiche. Dans le métro tokyoïte, les campagnes de manners mettent en scène, image après image, les petits gestes qui évitent d’encombrer, de gêner, de froisser.
La compagnie d’exploitation du métro de Tokyo, Tokyo Metro, assume explicitement cette fonction pédagogique, en déployant des séries d’affiches destinées à rappeler les comportements attendus dans les stations et les rames, jusque dans des campagnes pensées pour l’image de la ville auprès des visiteurs. Tokyo Metro l’explique dans ses communications officielles, et diffuse aussi des contenus dédiés aux “good manners” (“bonnes manières”) pour voyager confortablement.
Le but est collectif : dans des lieux saturés, réduire la friction, fluidifier la cohabitation, rendre la promiscuité vivable. Et quand plusieurs opérateurs se mettent ensemble, l’intention est inscrite noir sur blanc, comme dans la “Subway Manners Awareness Campaign” (PDF) portée par Tokyo Metro et Toei.
On s’excuse par anticipation, puis on s’excuse de ne pas être assez discret, et parfois on finit par s’excuser de sa propre fragilité.
Quand la politesse se transforme en autocensure
Dans le récit de Sumire Sato, le fardeau ne vient pas d’un mot, mais d’une accumulation de micro-gestes : s’excuser de poser une question, de demander un service, de ralentir le groupe, d’être malade, d’avoir besoin d’air. Le mécanisme est insidieux : l’excuse devient le langage par défaut pour signaler qu’on ne revendique rien, qu’on reste « ajusté ».
Sur ce terrain, la politesse rencontre une autre norme : l’évitement de la confrontation. Dire non ou exprimer un malaise frontalement peut être perçu comme une rupture d’harmonie, surtout dans les contextes hiérarchiques. La sociolinguistique C. D. Dunn dans dans « Formal forms or verbal strategies? Politeness theory and Japanese business etiquette training », a observé comment ces normes se transmettent activement en entreprise. La formation au « business manners » et la manière dont elle encode une vision particulière de la politesse.
« Beaucoup de mes patients disent : “Je ne sais pas qui je suis. Je me sens vide. Je me contente de suivre les attentes.” » medium
Ce type d’apprentissage explique pourquoi la politesse peut devenir une discipline du corps et du langage. Une discipline qui apaise la surface, mais qui peut coûter cher quand la personne a besoin d’exprimer une limite.
Le travail : là où l’excuse devient un rite
L’entreprise japonaise reste, pour beaucoup, un lieu central de légitimité sociale.
Être disponible, « ne pas laisser de travail aux autres », éviter le meiwaku professionnel : ces injonctions se combinent et rendent parfois difficile l’expression de besoins simples, comme le repos, les congés, un arrêt maladie… Dans ce cadre, l’excuse devient un rite pour exister dans le groupe sans paraître égoïste.
Ces normes professionnelles sont si profondément intégrées qu’elles font l’objet d’un suivi statistique régulier. Dans l’étude du JILPT, “Current State of Working Hours and ‘Work Style Reform’ in Japan”, l’institut détaille les effets de la réforme dite Work Style Reform entrée en vigueur progressivement à partir de 2019.
Le rapport rappelle que la loi a instauré un plafond légal d’heures supplémentaires fixé en principe à 45 heures par mois et 360 heures par an, avec des dérogations possibles portant exceptionnellement le total à 100 heures sur un mois et 720 heures par an sous conditions strictes.
Pourtant, la réalité reste toute autre : certains secteurs et certaines catégories d’emploi continuent d’enregistrer des durées de travail élevées, notamment dans les PME et certains métiers qualifiés. Par exemple, les chauffeurs poids lourds, les médecins en hôpitaux, le secteur de la construction…

Karôshi : quand la norme déborde sur le corps
Le Japon a un mot pour la « mort par surmenage » causée par un travail extrême : le karôshi. L’Organisation internationale du Travail l’explique dans une étude de cas, « Karoshi: Death from overwork », qui retrace des situations où des charges de travail démesurées ont été reconnues comme liées au décès.
« La répression devient notre état par défaut. Nous ne la remarquons même plus. »
Le coût humain des longues heures de travail est, lui aussi, documenté noir sur blanc. Dans son rapport Karoshi and Overwork-Related Health Problems in Japan: Current Situation and Prevention Measures, le JILPT s’appuie sur les données officielles du ministère de la Santé pour recenser les cas reconnus de décès et de maladies liés au surmenage. Les situations validées concernent surtout des accidents cardiovasculaires, comme les infarctus ou AVC et des troubles mentaux graves, associés à des volumes d’heures supplémentaires très élevés et à un manque chronique de repos.
Quand la sortie du cadre est coûteuse socialement, l’excuse devient le masque acceptable de la fatigue.
Le rapport rappelle que ces cas correspondent aux formes les plus extrêmes de surcharge. Il met aussi en avant les mesures adoptées ces dernières années : plafonnement légal des heures supplémentaires, suivi plus strict du temps de travail et dispositifs de prévention en entreprise.
Attention, ces sources ne disent pas « la politesse cause le surmenage », mais permettent plutôt de comprendre ceci : comment une norme de conformité peut rendre plus difficile la verbalisation d’une limite.

« Désolé d’exister » : une phrase-symptôme
Le texte de Sumire Sato a la force de nommer ce que des statistiques ne captent pas directement : la sensation d’être, par défaut, une nuisance potentielle. Les travaux linguistiques expliquent pourquoi l’excuse est un outil polyvalent. Les analyses sur meiwaku éclairent pourquoi « ne pas déranger » peut devenir un impératif moral. Les publications sur le travail et le surmenage montrent un environnement où l’aveu de fragilité peut coûter cher.
« On nous apprend à réprimer nos émotions bien avant d’apprendre à les identifier. » medium
Pris ensemble, ces éléments dessinent un phénomène cohérent : quand la politesse n’est plus un choix mais une obligation permanente, elle peut devenir un fardeau.
Rééquilibrer sans renier
Parler de cette tension ne revient pas à caricaturer le Japon ni à opposer « politesse » et « franchise ». L’enjeu est plus concret : comment conserver les bénéfices d’un langage social protecteur, sans que ce langage n’exige l’effacement de ceux qui vont mal ?
Les réformes sur le temps de travail et la mise en visibilité des troubles liés au surmenage montrent qu’une partie du débat est déjà en cours, du côté des institutions. Du côté des individus, la transformation est plus lente : elle commence parfois par une nuance dans le vocabulaire.
Dire « merci » sans se confondre en excuses. Dire « j’ai besoin de repos » sans le déguiser en culpabilité. Sortir du réflexe qui consiste à s’excuser d’être vivant au moment où l’on aurait surtout besoin d’être entendu. C’est peut-être là, au fond, le véritable enjeu de l’harmonie : qu’elle soit un espace commun, pas une dette intime.
– Maureen Damman
Image d’en-tête : Faire une révérence très respectueuse dans la salle de tatami, Wikimedia Commons














































