L’arrivée de Sanae Takaichi au pouvoir le 21 octobre 2025 dernier avait tout de suite suscité beaucoup de réactions au sein du grand public et de la presse internationale. Nous vous proposons aujourd’hui de tenter de décrypter cette personnalité au premier plan de la politique japonaise. 

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Première femme à atteindre ce poste prestigieux dans un des pays développés où subsistent le plus d’inégalités hommes-femmes, elle a rapidement été érigée en symbole féministe. À cela il faut ajouter son passé de batteuse dans un groupe de metal et son attitude volontariste pour achever le portrait d’une femme forte et prétendument opposée à la doxa. Et pourtant ses positions politiques demeurent très conservatrices et sa ligne économique libérale s’inscrit dans la continuité du PLD.

Une image populaire au service d’une continuité conservatrice

La réputation de « self-made woman » de Sanae Takaichi se base sur le fait qu’elle n’est pas issue d’une grande « dynastie politique » ce qui est fréquent dans la vie politique japonaise.

Née en 1961 à Nara, Sanae Takaichi a commencé sa carrière dans sa circonscription natale en 1992 où elle se présente comme indépendante à l’élection de la Chambre des conseillers du Japon après avoir échoué à obtenir l’investiture du Parti libéral-démocrate. Elle passe sous la bannière du parti Shinshitô à sa création en décembre 1994, avant de rejoindre le Parti libéral-Démocrate (PLD) deux années plus tard. De quoi lui éviter l’image de la politicienne déconnectée de la réalité, dans sa tour d’ivoire.

Portrait officiel de Sanae Takaichi (2025). Source : Wikimedia Commons

Elle a ensuite monté les échelons au sein du gouvernement de Shinzô Abe et se réclame à présent comme sa successeure spirituelle, prolongeant sa ligne politique, notamment économique avec le lancement des « Sanaenomics » dans la droite lignée des célèbres « Abenomics ». Elle s’oppose en cela à son prédécesseur, l’ancien Premier ministre Shigeru Ishiba (1), également membre du PLD, pour qui cette stratégie basée sur une politique monétaire non conventionnelle (avec l’appui de la Banque du Japon) est devenue anachronique avec la fin de la déflation au Japon.

Pour Shinzo Abe, l’idée derrière l’utilisation de cette politique en pleine période d’inflation, était de pousser les Japonais à consommer davantage que les prix n’augmentent. Mais avec le décrochage des salaires, cette situation conduisit plutôt la population à vouloir épargner afin d’anticiper des moments difficiles.

Takaichi se révèle par ailleurs encore moins interventionniste qu’Abe en ne légiférant aucunement sur l’augmentation du salaire minimum mais en déclarant que « les salaires sont du seul ressort de l’entreprise privée » (2). Derrière cette politique économique, on retrouve la théorie du ruissellement vantée en France par le président Emmanuel Macron (et qui n’a encore jamais fait ses preuves).

Ainsi, Takaichi cherche à affaiblir le yen afin de favoriser les entreprises exportatrices, espérant qu’en retour elles augmentent leurs investissements et par la suite les salaires.

Sanae Takaichi rencontre la Fédération des entreprises japonaises le 19/01/26. Source : Wikimedia Commons

Mais ce n’est pas dans un contexte d’incertitudes que les entreprises vont se sentir encouragées à augmenter les dépenses d’investissement. Le chercheur Takahide Kiuchi, en conclusion de son rapport de janvier 2026 pour le Nomura Research Institute, propose toute une série de mesures concrètes pour atteindre un changement en profondeur qui permettrait de relancer la croissance japonaise.

Selon lui, il faut se concentrer sur la relance de la natalité, promouvoir le recrutement des étrangers, accroître le tourisme extérieur, décongestionner Tokyo et faciliter le transfert des travailleurs entre les secteurs en tension via des réformes du marché du travail.

« Japan First » : puissance, souveraineté et projection internationale

Adepte de la doctrine libérale, Sanae Takaichi croit profondément dans une politique de l’offre en cherchant à soutenir l’activité économique des entreprises pour stimuler la croissance. Cette volonté de mettre le Japon et les entreprises japonaises sur le devant de la scène s’illustre particulièrement à travers le slogan « Japan First ».

Derrière celui-ci, on retrouve tout d’abord une profonde conviction que le Japon, fleuron technologique (actuel et à venir), pourra s’imposer comme un partenaire essentiel à l’international en misant sur le développement de grands plans de R&D. Elle vise également à atteindre une souveraineté alimentaire et énergétique, tout en investissant également dans la défense. Parmi ses contradictions les plus notoires on pourra par exemple noter sa volonté de vouloir rendre le Japon 100% autonome en énergie mais continue à utiliser à plein régime le pétrole et le charbon, arguant que « les panneaux solaires étrangers abiment nos magnifiques paysages ». (3)

Pour financer ces importants investissements, Sanae Takaichi a annoncé un plan de relance en novembre dernier, au risque de creuser la dette publique déjà importante du pays (240 % du PIB !). Toutefois, la majorité des titres de créances étant détenus par la Banque du Japon, des compagnies d’assurances et autres investisseurs locaux, la dette du pays est considérée comme très solide par les agences de notation (Triple A pour Standard & Poor’s par exemple).

Sanae Takaichi et Giorgia Meloni à Tokyo pour le sommet Italie-Japon le 16/01/26. Source : Wikimedia Commons

Sur le plan géopolitique, cette attitude Japan First passe par une opposition marquée face à la Chine et notamment ses velléités d’intervention à Taïwan. Le gouvernement japonais est en revanche resté discret suite à l’attaque de Donald Trump au Venezuela afin d’éviter toute tension avec les États-Unis. De même, si Sanae Takaichi prône une « région libre et ouverte » dans la zone indo-pacifique, le Japon multiplie les interventions militaires aux côtés des USA, la France et la Grande-Bretagne.

Enfin, la Première ministre compte sur les îles Minamitori-shima, abritant un important gisement de terre rares et richesses naturelles inexploitées, pour s’affranchir de la dépendance envers la Chine (alors que l’on ignore encore si ces ressources sont effectivement extractibles, et surtout de manière rentable).

Vue aérienne de l’île Minamitori. Source : Wikimedia Commons

Populisme de droite et politique de l’affect

En parallèle, la présidente du PLD reste très populaire dans son pays avec un niveau de popularité de 72% en décembre 2025 (4). Cette popularité peut être attribuée à des mesures que l’on pourrait qualifier de « populistes », comme la baisse du prix du carburant qui a logiquement été beaucoup appréciée. Car il s’agit d’une mesure avec un impact direct et concret pour le quotidien de la population, en particulier pour celle de la campagne « là où la voiture est essentielle pour se déplacer », comme l’explique la vidéaste Karen Shidahara (5).

La vidéaste déclare également « J’ai une impression très positive d’elle, c’est une femme forte qui n’hésite pas à dire ce qu’elle aime ». On peut énumérer tous les arguments rationnels économiquement mais il ne faut pas oublier que la politique est avant tout une affaire d’affect, et dans ce domaine la figure de « dame de fer japonaise » de Sanae Takaichi fait forte impression.

Toutefois les sondages d’opinion nous montrent bien que la majorité des Japonais ne sont pas dupes envers ces mesures de façade. Dans une récente enquête, 55% des Japonais se disaient inquiets qu’une réduction de la taxe sur la consommation des produits alimentaires (6) entrainerait in fine une répercussion négative sur les dépenses de protections sociales (7).

Plus généralement, Sanae Takaichi coche toutes les cases d’un « populisme de droite », comme on le voit à l’œuvre en Europe avec des figures comme Giorgia Meloni en Italie ou Marine Le Pen en France. Car il ne faut pas s’y méprendre, derrière les apparences de sa stratégie « Cool Japan », depuis son groupe de metal à l’université, son style punk lors de sa brève carrière de présentatrice TV ou bien son duo de batterie avec le président sud-coréen Lee Jae-Myung, la Première ministre fait bien partie de l’aile la plus conservatrice du PLD.

Tout d’abord sur le plan économique comme nous l’avons vu avec une politique néo-libérale affichée, mais aussi et surtout sur le plan sociétal en s’opposant à l’immigration, au mariage pour tous et au changement des règles de succession impériale excluant les femmes, en voulant durcir les conditions de naturalisation des étrangers. De plus, comme son prédécesseur elle ne s’épargne pas les visites au sanctuaire Yasukuni, qui honore la mémoire des soldats morts pour la nation, dont des criminels de guerre ayant participé aux atrocités commises par l’empire japonais pendant la Seconde Guerre mondiale (8).

Et c’est peut-être ce dernier élément qui est encore le plus révélateur d’une accélération de son agenda politique nationaliste et belliciste. Alors qu’elle avait commencé son mandat en mettant de côté les questions trop liées directement au nationalisme pour flatter le grand public, elle n’oublie pas sa base électorale. Se rendre au temple Yasukuni peut constituer un symbole fort pour une partie du peuple japonais qui pense que le Japon s’est déjà « trop excusé » (un marqueur nationaliste), au point d’affaiblir son pays et sa défense intérieure. De même avec la constitution pacifiste de 1946 que Sanae Takaichi entend bien faire réviser. Il ne faut pas oublier que c’est aussi ça le « Japan First ».

Une dissolution de la Diète réussie

Vendredi 23 janvier, la Première ministre a dissous la Diète, la chambre basse du Parlement, pour provoquer de nouvelles élections dans l’espoir de renforcer la majorité du PLD et de sécuriser un nombre de sièges suffisant pour faire passer ses propositions budgétaires sans blocage institutionnel. Le pari était risqué, mais il s’est avéré payant : « le Parti libéral démocrate (PLD), a connu une victoire historique lors du scrutin de dimanche. Il s’est assuré la majorité des deux tiers à la Chambre basse. » (9)

Cette majorité va lui permettre désormais d’imposer ses décisions même en cas d’opposition du Sénat. Autrement dit, la chambre basse acquiert un pouvoir quasi hégémonique sur le processus législatif, ce qui affaiblit mécaniquement les contre-pouvoirs parlementaires et accélère l’adoption des réformes budgétaires et structurelles portées par l’exécutif.

Le gouvernement de Sanae Takaichi a les mains libres pour entraîner le Japon dans la direction qu’il souhaite, visiblement aux dépens du pacifisme et de l’intérêt profond des peuples…

-Quentin Dumas

Notes

(1) Time to turn the page on Abenomics – Takahide Kiuchi 19/01/26 Iakyara vol.409 ; Nomura Research Institute, Ltd

(2) Japan and the contradictions of Sanaenomics, East Asia Forum 07/12/25

(3) Japan and the contradictions of Sanaenomics, East Asia Forum 07/12/25

(4) Takaichi Cabinet Approval Holds at 72% as Voters Back Aggressive Fiscal Stimulus, Child Benefits, The Japan News 24/11/25

(5) A Japanese Mom’s Honest Thoughts on the New Prime Minister, Youtube

(6) Takaichi Sanae présente un projet de réduction à zéro de la taxe à la consommation pendant deux ans, Nippon.com 20/01/26

(7) La cote de popularité du cabinet Ishiba en légère hausse. La réduction de la taxe sur la consommation est reportée. Quelle sera la nouvelle politique en matière de hausse des prix ? TBS News Dig 10/05/25

(8) La Première ministre Sanae Takaichi rend visite au sanctuaire Yasukuni et déclare « s’efforcer de créer un environnement favorable », Nikkei 08/02/26

(9) Le PLD de Takaichi Sanae remporte une majorité historique des deux tiers à la Chambre basse, NHK 09/02/26

Image d’entête : Arrivée de Sanae Takaichi  pour le G20 en Afrique du Sud en novembre 2025. Source : Wikimedia Commons