Un tweet, une cabane imaginaire et des milliers de parents épuisés qui s’y projettent : voilà comment est né le yonakigoya, ce refuge rêvé où les jeunes parents (principalement des mères) pourraient enfin souffler quelques heures loin des pleurs nocturnes de leur nourrisson. En quelques années, l’idée a dépassé le cadre des réseaux sociaux pour inspirer des initiatives bien réelles. Mais les maux auxquels elle tente de répondre sont-ils vraiment nouveaux ? Plus que le phénomène lui-même, les yonakigoya révèlent les failles creusées par les profondes transformations de la famille, des solidarités et de la parentalité dans le Japon d’aujourd’hui.

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Quand même les nuits deviennent un fardeau

Il est deux heures du matin, vous pensez enfin trouver le sommeil après une longue soirée, aboutissement d’une journée de travail elle aussi beaucoup trop longue. Soudain, un sanglot annonce la couleur : vous n’allez pas dormir cette nuit. Ce sentiment de désespoir et d’épuisement mental, beaucoup de parents l’ont vécu dans les premiers mois (ou premières années, pour les moins chanceux) de vie de leurs enfants.

Les Japonais désignent ce phénomène courant par le terme yonaki 夜泣き, littéralement les « pleurs nocturnes ». Le mot désigne le fait qu’un nourrisson se réveille au milieu de la nuit et pleure sans raison apparente, parfois pendant des heures.

Jusque-là, rien de bien exotique, le phénomène est courant et généralement sans gravité, bien qu’impressionnant pour un parent inexpérimenté : les pleurs cessent aussi subitement qu’ils ont commencé, parfois à l’aide d’une technique parentale éprouvée, parfois de manière aléatoire.

Dans les grandes métropoles japonaises, l’isolement des jeunes familles et la proximité immédiate du voisinage peuvent transformer les pleurs nocturnes d’un jeune enfant en une épreuve aussi sociale qu’intime. Photo de Takashi Miyazaki sur Unsplash

Le problème, c’est que dans les grandes métropoles japonaises, ces nuits agitées prennent une dimension particulièrement problématique. Dans un pays où les logements urbains sont souvent très exigus et où les immeubles collectifs sont massifiés en blocs serrés, les nuisances sonores peuvent vite constituer une source quotidienne d’inquiétude et de conflits.

Tokyo est l’exemple idéal pour illustrer le problème : il n’est pas rare que des familles vivent dans des appartements de quelques dizaines de mètres carrés seulement, séparés de leurs voisins par de très minces cloisons. Lorsque les pleurs d’un nourrisson ne s’apaisent pas et se répètent nuit après nuit, ils peuvent rapidement devenir une source de stress et d’angoisse pour des parents déjà épuisés.

Le souci ne tient pas uniquement au manque de sommeil. Derrière le problème posé par les yonaki se cache un phénomène social rampant : l’isolement progressif des jeunes couples japonais. À la fin du siècle dernier encore, plusieurs générations vivaient à proximité les unes des autres et les grands-parents participaient activement à l’éducation des enfants, comme c’était le cas dans de nombreuses cultures où la vie collective représente une importance capitale.

Aujourd’hui, l’exode rural amorcé dans l’après-guerre, encouragé par les nécessités liées à la vie professionnelle, conduit de nombreux couples à s’installer loin de leur région d’origine, privant les jeunes parents d’un soutien familial immédiat.

Les conséquences psychologiques ne sont pas négligeables, et il n’est pas exagéré de parler d’un problème de santé publique. Une enquête en ligne menée en 2024 par l’entreprise PIAZZA, auprès de 998 utilisateurs de son application communautaire ayant une expérience de la parentalité, montre d’ailleurs que 74,2% des 806 femmes interrogées déclarent avoir souvent ou parfois ressenti un sentiment de solitude ou d’isolement lié à l’éducation de leurs enfants. Le moment le plus fréquemment associé à ce sentiment est celui où le parent se retrouve seul avec son enfant.

Photo d’Augustus Reyes, pexels

Au Japon, la charge des soins aux enfants repose encore largement sur les femmes, qui sont nombreuses à mettre fin à leur carrière (souvent sous la pression sociale), quand les revenus du couple le permettent encore, pour gérer le foyer et l’éducation des enfants. De fait, malgré les progrès réalisés en matière de congé parental, les longues journées de travail et les temps de transport limitent fortement l’implication des pères.

Une étude du Centre national pour la santé et le développement de l’enfant révélait ainsi que plus d’un tiers des pères japonais de jeunes enfants consacrent au moins douze heures par jour au travail et aux trajets, ne laissant que très peu de temps pour les tâches domestiques ou la garde des enfants.

Les yonakigoya : un rêve né d’un tweet

Malgré ce que pourrait laisser penser ce terme, le yonakigoya 夜泣き小屋 n’a rien d’une institution héritée d’un autrefois lointain. Son histoire commence dans un passé très proche, en mars 2017.

À cette époque, l’illustratrice Kanemoto かねもと, désespérée par les pleurs nocturnes interminables de son fils, confie sur Twitter un souhait tout simple : elle aimerait qu’il existe, quelque part, un lieu où les mères à bout de force pourraient se retrouver, sans avoir à se justifier de l’agitation de leur bébé, entourées de quelqu’un à qui parler en plein milieu de la nuit.

Visuel de la campagne de financement participatif « Korikku no ibasho », lancée en 2022 afin de préparer la création d’un yonakigoya dans le département urbain d’Ōsaka. Sous l’image d’une cabane éclairée au cœur de la nuit, le slogan proclame : « Du répit pour les bébés et leurs mères. Ici, tu as le droit de pleurer. ». Source : Moon9194, camp-fire

Le nom – presque romantique – qu’elle donne à ce refuge fantasmé, c’est justement yonakigoya, littéralement la « cabane des pleurs nocturnes ». Cette formulation évoque un refuge modeste, plutôt qu’un équipement institutionnel : au fond, pas besoin de crèche, ni même de structure médicalisée. La manière dont Kanemoto visualise cet idéal, c’est un espace informel pensé pour accueillir sa détresse sans jugement.

Le message est porté par une viralité redoutable, et se voit retweeté par des milliers d’internautes qui reconnaissent dans ces quelques lignes leur propre vécu. Kanemoto en tire une courte bande dessinée de trois planches, elle aussi largement partagée, puis développe son concept dans un récit autoédité en 2021, avant qu’une maison d’édition ne lui propose d’en faire une série.

Dans le sillage de ces quelques idées de base naissent des initiatives bien réelles : groupes de discussion en ligne portant le nom de yonakigoya ou encore rendez-vous nocturnes en visio, où des parents épuisés échangent en direct. Au final, des campagnes de financement participatif visant à ouvrir de véritables lieux d’accueil physiques voient le jour.

Cette cabane rêvée a depuis commencé à prendre corps, sous des noms et des formes variés. À Niigata, le Yonakirium, ouvert en juillet 2025, accueille chaque mercredi, de 22 heures à 6 heures, des mères et leurs nourrissons dans un espace aménagé comme un aquarium nocturne stimulant l’éveil des sens (pour l’enfant) et permettant l’apaisement (pour la mère).

On peut y allaiter, changer son enfant, parler avec d’autres mères ou simplement relâcher un peu la pression, sans avoir à affronter seule les longues heures qui précèdent le matin. Le dispositif ressemble beaucoup aux Lieux d’Accueil Enfants-Parents (LAEP) que l’on trouve chez nous, et qui présentent parfois ce même type d’espace aménagé de la sorte, la différence étant le caractère nocturne du Yonakirium. Toujours actif en 2026, le projet ambitionne désormais d’étendre ce type d’accueil à d’autres secteurs de la ville.

Dans le département d’Aichi, plusieurs cafés nocturnes destinés aux jeunes parents ont commencé à voir le jour. Le café Orizurū, par exemple, est ouvert une ou deux nuits par mois. Il dispose de lits pour bébés et d’un espace de change. Les mères peuvent y dormir quelques heures tandis que les organisatrices, elles-mêmes mères de jeunes enfants, veillent sur leur bébé.

À Memuro, dans le Hokkaidō, l’Oyako no koya occupe depuis octobre 2025 un café mis à disposition durant sa fermeture du dimanche soir. Ouvert gratuitement de 21 heures à 6 heures, il revendique directement l’inspiration du manga de Kanemoto.

Ces initiatives restent rares, locales et souvent bricolées avec les moyens disponibles. Mais c’est peut-être précisément ce qui les rapproche le plus de la cabane imaginée en 2017 : non pas une nouvelle institution, mais la certitude qu’au cœur de la nuit, une lumière reste allumée quelque part pour recevoir les angoisses des âmes éreintées.

Qu’une simple confidence numérique, lancée comme une bouteille à la mer, déclenche un tel mouvement de sympathie, dessine en creux l’isolement réel des jeunes parents japonais. Cela alerte aussi sur la difficulté d’une partie importante de la population à formuler publiquement l’épuisement des femmes et en particulier des mères, dans une société où la discrétion et l’endurance face aux vicissitudes de la vie reste une vertu essentielle.

Photo de Hoàng Bảo, pexels

D’ailleurs, la page présentant le « café des pleurs nocturnes » (yonaki cafe 夜泣きカフェ) organisé à Echika, dans le département de Shiga, précise que les mères dont le bébé n’est pas sujet aux pleurs nocturnes, mais se réveille ou doit être nourri pendant la nuit, sont également les bienvenues. L’accueil dépasse donc la seule question du yonaki et permet aux jeunes mères isolées de confier leurs inquiétudes et leurs difficultés.

Le phénomène yonakigoya libère ainsi la parole des jeunes mères japonaises à travers la souffrance de la parentalité isolée : il donne un nom et une forme concrète à un vide que ni la famille élargie, en voie de disparition, ni les structures publiques ne comblent, ouvrant par la même occasion une brèche dans le débat sur la place de la maternité au Japon contemporain.

Si l’aspect du problème a changé, parallèlement aux changements de la société, le problème, lui, n’est toutefois pas nouveau : les pleurs nocturnes des nourrissons, qui peuvent être une véritable calamité dans certains cas, ne sont pas apparus avec la modernité.

Et avant, on faisait comment ?

Voilà une phrase que l’on entend souvent – à tort et à travers – sur les réseaux sociaux, pour évoquer des problèmes de société dont les solutions sont devenues complexes avec les évolutions du monde contemporain.

Une mère japonaise et son enfant au tournant du XXᵉ siècle. Si les formes de la famille et de l’entraide ont changé, les nuits difficiles des jeunes parents ne constituent évidemment pas un phénomène nouveau. Source : Wikimedia Commons

Ce qui pose problème dans le phénomène des yonaki dont il est question ici, c’est essentiellement le contexte hyperurbain et la proximité avec le voisinage, mais aussi et surtout la disparition de l’encadrement collectif des problèmes liés à ce qui reste un enjeu essentiel à toute société qui aspire à une continuité saine : la gestion des enfants et leur éducation.

Yanagita Kunio, le père de l’ethnologie japonaise, consacre dans les années 1940 toute une conférence, le Teikyū shidan 涕泣史談 (litt. « propos sur l’histoire des pleurs »), au constat que les Japonais ont cessé de pleurer aussi librement qu’autrefois, à mesure que le pays avançait sur la voie de la modernisation. Il semble important de rappeler à ce titre que la considération de la manifestation des émotions par les pleurs n’a jamais été une donnée figée, mais bien un fait social, soumis à un contexte historique et souvent chargé de sens.

On pensera notamment aux plañideras, ces femmes autrefois appelées et rémunérées pour pleurer lors des funérailles dans le monde hispanique, ou aux différentes formes de lamentation funéraire ritualisée documentées par Carine Plancke, chez les Punu du Congo-Brazzaville.

Dans un autre registre, les habitants des campagnes japonaises avaient déjà depuis longtemps trouvé leur propre réponse aux pleurs bien spécifiques des nourrissons la nuit. Les ethnologues regroupent cet ensemble de pratiques sous le nom de yonaki fūji 夜泣き封じ (litt. « scellement des pleurs nocturnes »). Une archive régionale du département de Mie, s’appuyant sur des sources allant d’un journal de bas-samouraï de l’ère Edo à des enquêtes ethnographiques des années 1930-1970, recense ainsi de nombreuses pratiques locales : déposer une coquille d’ormeau sur le toit, racler le bois d’un pont ou encore dessiner un coq sur une feuille glissée sous le futon de l’enfant.

La diversité des formes, très contextuelle, importe moins que le point commun qui les relie dans le fond : dans chaque cas, un mal invisible et insaisissable (en l’occurrence, l’agitation nocturne du nourrisson) se voit rattaché à une cause identifiable, puis neutralisé par un rite précis. On retrouve ici la même logique rituelle que celle du mushi-okuri, les rituels d’expulsion des insectes et des énergies néfastes: il s’agit de matérialiser un « mal » invisible pour pouvoir s’en défaire.

Le Yonaki Jizōson de Hayamiya, dans l’arrondissement de Nerima à Tokyo. Cette statue est traditionnellement sollicitée afin d’apaiser les pleurs nocturnes des nourrissons. Source : Wikimedia Commons

Ces pratiques ne signifient évidemment pas que les mères d’autrefois étaient épargnées par l’isolement ou l’épuisement. La légende du Yonaki Jizō 夜泣き地蔵 de la région de Kōnan, à Kumagaya, raconte même le désespoir d’une jeune femme accablée par les reproches de sa propre famille.

Mais sa détresse pouvait au moins s’inscrire dans un répertoire d’actions et de croyances connus, puis se fixer sur un lieu de recours partagé, de la même manière que chez nous, les saints ont été et sont encore sollicités par des actions rituelles afin d’apporter un apaisement, fût-il symbolique, aux tracas du quotidien. Les rites de yonaki fūji ne supprimaient pas nécessairement la solitude ; ils donnaient à cette détresse une forme intelligible et une possibilité d’action.

Mais le point le plus révélateur n’est pas le geste lui-même, ce sont les personnes qui en étaient les porteuses. Ces pratiques n’appartenaient pas au registre de la superstition individuelle ; elles constituaient un savoir de femmes, transmis entre générations par les mères, les grand-mères, les voisines qui en avaient la charge quotidienne.

Le yonaki ne relevait donc pas d’une épreuve entièrement solitaire. Il existait un répertoire de gestes partagés, un lieu où porter sa détresse, une communauté de femmes dépositaires d’un même savoir-faire, exactement ce qui manque aujourd’hui à la mère tokyoïte enfermée dans son deux-pièces, cherchant sur Twitter le réconfort numérique d’un cadre disparu.

La culture pop au renfort des failles du social

Pour résumer, ce qui a changé n’est donc pas le phénomène lui-même, mais son contexte : tant qu’il existait un cadre collectif pour le prendre en charge, un lieu ou une figure de recours partagés, le yonaki restait une épreuve ordinaire, jamais un problème social en soi. C’est sa prise en charge solitaire, dans l’exiguïté urbaine et l’isolement des jeunes familles, qui l’a transformé en fardeau.

Photo de Natalia Olivera Amapola, pexels

Mais l’histoire du yonakigoya montre autre chose, qui se trouve être une constante des sociétés humaines : quand un cadre collectif disparaît, un autre finit par être bricolé pour tenter de remplacer l’ancien. Ce qui est fascinant, c’est que ces solutions n’émergent pas nécessairement de là où on les attend. Ce n’est ni une institution, ni une politique publique, ni un retour du religieux qui a, le premier, donné forme au désarroi des jeunes parents japonais. C’est un simple tweet, devenu manga, qui a fait école.

Ce phénomène montre à nouveau que la culture pop n’est pas seulement le miroir passif de l’actualité et des faits de société : elle en est aussi un laboratoire permanent où se bricolent des solutions pour un demain incertain.

Là où le fait religieux s’est progressivement effacé et où la fonction du rituel a déserté le quotidien, la culture populaire, celle des gens qui font la société ordinaire, investit les failles laissées béantes, leur invente de nouvelles formes, bricolées mais bien réelles, quitte à faire d’une cabane imaginaire, née d’un fil de discussion nocturne, l’héritière inattendue du jizō d’autrefois.

– Grégory Beaussart

Parentalité et yonakigoya

-Centre national japonais pour la santé et le développement de l’enfant 国立成育医療研究センター, 「父親が家事・育児をする時間を確保するには、仕事関連時間を9.5時間以内にすることが必要」 , 18 octobre 2022.

-Kondō Shū 近藤周, 『夜泣きで眠れないママに寄り添う居場所を― 芽室におしゃべり空間「おやこのこや」』 , Tokachi Mainichi Shimbun, 30 octobre 2025.

-PIAZZA株式会社, 『7割以上の女性が子育て中に「孤独・孤立」を実感――子育て経験者998名に「孤育て経験」に関する調査を実施』 , PR Times, 8 mai 2024.

-Kanemoto かねもと, Yonakigoya よなきごや, série publiée sur MyNavi Kosodate à partir d’un manga en trois planches diffusé sur Twitter en 2017 et d’un récit autoédité en 2021.

-Things Niigata, 『巻駅前に誕生した、ママと赤ちゃんの夜カフェ「ヨナキリウム」』 , 22 août 2025.

-Tokai TV News, 『長い孤独な夜からの解放を…ママと赤ちゃんの夜の居場所「夜泣きカフェ」』 , 11 mai 2026.

-Shiga Mama/Peace Mom, 『<5/23>夜泣きに悩んでいるママさん必見!愛知郡にて「夜泣きカフェ」開催』 , 21 avril 2026.

-Moon9194, 『【コリックの居場所】夜泣き小屋立ち上げ準備に向けて支援をお願いします』 , campagne CAMPFIRE, mars-mai 2022.

Sources historiques et ethnologiques

-Ishihara Yoshiki 石原佳樹, 『多彩な夜泣き封じ―語り継がれる育児習俗』 , groupe de compilation de l’histoire du département de Mie, 3 novembre 2004.

-Plancke Carine, « Intégrer le corps en deuil fragmenté : lamentations funèbres en milieu punu », Ateliers d’anthropologie, no 46, 2019.

-Real Academia Española, entrée « plañidero, plañidera », Diccionario de la lengua española : femme appelée ou rémunérée pour pleurer lors de funérailles.

-Ville de Kumagaya 熊谷市, 「夜泣き地蔵(江南地域)」 , page municipale mise à jour le 31 mai 2023.

-Yanagita Kunio 柳田國男, 「涕泣史談」 , transcription de conférence datée du 7 août 1940, archives numériques de l’Institut de folklore de l’université Seijō.


Photo de couverture par Hoàng Bảo, pexels