« L’éveil de Hibari » n’est pas de ces mangas légers que l’on lit avant de se coucher. Avec son thème difficile, sa narration percutante et son dessin aussi brut que magnifique, il marque à jamais.
L’éveil de Hibari est un manga écrit et dessiné par YAMASHITA Tomoko.
Nous y suivons TESHIMA Hibari, une jeune fille de 14 ans en pleine puberté d’apparence plutôt réservée. Les changements physiques de son corps attirent néanmoins les regards et la jalousie des personnes qui l’entourent.
Dans cet environnement toxique fait de rumeurs et de désirs, personne ne semble pourtant réellement faire attention au cri intérieur de la lycéenne.
Une héroïne partout et nulle-part
L’éveil de Hibari raconte en effet le quotidien d’une jeune fille de seconde. Mais ce qui surprend dès le départ, c’est, qu’en proportion, elle n’apparaît très peu dans les pages.

L’autrice préfère ainsi en faire le sujet de réflexion et de discussion. Que ce soit sa mère, ses camarades de classe, ses professeurs, son cousin et sa compagne, tout le monde parle d’elle. Chaque personnage devient le héros d’un des chapitres, et on assiste à leurs dialogues intérieurs, leur fragilité et leurs insécurités… La source à chaque fois ? Hibari, dont ils ne savent pourtant souvent rien.
Mais la méconnaissance n’a jamais empêché un humain d’imaginer, encore moins le pire.
Il paraît que…
La pauvre Hibari représente en effet la cible parfaite à toutes les rumeurs… Elle est timide, ne répond jamais un mot plus haut que l’autre, n’a pas d’amis, se confie rarement… Alors qui est-elle ?

Plutôt que de lui poser la question, les âmes moribondes et toxiques qui la croisent préfèrent imaginer elles-mêmes la réponse. Chaque mouvement, regard, façon de dire ou ne rien dire est alors décrypté de la manière la plus trouble possible.
C’est donc probablement « une allumeuse qui aguiche ». Quand la victime ne peut pas se défendre, autant ne pas y aller avec le dos de la cuillère de la méchanceté. Sa souffrance, on s’en occupera plus tard. Qu’elle grandisse avec en silence !
Au moment de l’adolescence, tant de choses changent, psychologiquement déjà, mais physiquement aussi.
L’éveil de Hibari : naissance d’un corps trop visible
Le corps de Hibari est une lumière qui semble attirer tous les papillons qui la croisent. Comme si elle avait choisi sur un catalogue ce que la nature lui avait offert.
Pourtant, cette attention sur ses formes, elle s’en passerait bien. Partout, des regards. Et pas toujours les plus bienveillants.

Les lubriques, bien sûr, des hommes qui la sexualisent tant qu’ils peuvent alors qu’elle n’a que 14 ans. Qui s’imaginent l’inimaginable et dont les fixettes insistantes poussent la jeune fille à cacher simplement son corps. Elle n’en devient que plus invisible. Rêvant de s’effacer. Son visage sans émotion refroidit alors certaines des pages du manga.
Mais aussi ceux plein de jalousie des femmes. On parle souvent de « solidarité féminine ». Oui, elle existe… mais pas tout le temps. Et Hibari en est la victime « privilégiée », méprisée par ses « semblables » parce que jugée plus femme qu’elles, plus « sexy » selon des codes imposés selon des critères qui n’ont aucun sens.
De quoi complétement bousculer la psychologie de la jeune fille en pleine construction.
Et si tout était ma faute ?
À force d’être montré du doigt comme la source de bien des maux autour d’elle, la lycéenne finit par se demander tout simplement si elle ne mérite pas ce traitement.

Une situation horrible qui éteint son être comme une flamme qui brûle son essence. Et si c’était finalement SON regard, SON comportement, SES mots qui justifiaient ceux des autres ? Et si c’était elle qui cherchait et ne recevait finalement que ce qu’elle mérite ?
Voilà les pensées qui traversent l’esprit de Hibari qui finit par endosser la culpabilité de toutes les horreurs qui lui arrivent. Car là réside la force des monstres : ils vous font croire que la source du mal, c’est vous.
Au fur à mesure de la lecture de L’éveil de Hibari, c’est ce malaise qui s’installe et gifle le lecteur. Le harcèlement ? Les agressions sexuelles ? Les propositions indécentes ? « Normal. Elle l’avait cherché. »

Le récit de YAMASHITA Tomoko est glaçant car tristement réaliste tant il ressemble à beaucoup de témoignages de femmes, tous âges confondus. Et avec les traumatismes, la fin de l’espoir, et la sensation que le quotidien est un cauchemar dont on ne peut se réveiller. Alors autant l’accepter, non ? Une véritable tragédie.
L’éveil de Hibari est un manga qui chamboule par la cruauté d’une réalité effroyable qu’il nous décrit sans fard et avec beaucoup de colère légitime. Il est surtout une œuvre qui nous demande d’ouvrir les yeux, d’être plus attentifs aux personnes autour de nous qui sont peut-être des victimes comme Hibari.

Un cri du cœur poignant que l’on ne doit pas faire semblant de ne plus entendre. À ranger auprès de My Broken Mariko.
L’éveil de Hibari est à découvrir en deux tomes chez Naban éditions.
– Stéphane Hubert






































