Plus de 350 000 élèves qui ne fréquentent plus régulièrement l’école, des parents acculés par le manque de structures adaptées, contraints de réorganiser leur travail, de réduire leurs revenus, voire d’abandonner leur emploi pour rester auprès de leur enfant. Dans une société japonaise peu préparée aux situations parentales hors norme, un enfant en situation de futōkō peut rapidement ébranler l’équilibre social, professionnel et financier de son foyer.
Un phénomène rampant, devenu massif
Le terme futōkō 不登校 (littéralement « non-fréquentation scolaire »), ne désigne en principe ni un diagnostic médical relatif à une quelconque pathologie psychiatrique, ni un refus délibéré de l’école aujourd’hui. Son adoption témoigne d’ailleurs d’une évolution historique du regard porté sur le phénomène.
À partir des années 1960, celui-ci avait notamment été appréhendé à travers les notions de « phobie scolaire » puis de tōkōkyohi 登校拒否, le « refus scolaire », souvent associées à des interprétations psychiatriques ou psychologiques centrées sur l’enfant et sa famille.
Au sein des catégories statistiques du ministère, les absences associées à ce phénomène furent longtemps rangées sous la catégorie gakkōgirai 学校ぎらい (littéralement « aversion pour l’école »). Le MEXT n’adopta officiellement la dénomination futōkō, plus descriptive et moins chargée d’un jugement moral, qu’à partir de la toute fin des années 90.

Pour résumer, il s’agit plutôt d’une catégorie administrative employée par le ministère japonais de l’Éducation (MEXT) pour désigner un phénomène social qui prend une ampleur problématique.
Il concerne les élèves ayant manqué au moins trente jours de classe au cours d’une année scolaire. Mais pour que ces absences soient considérées comme relevant du phénomène de futōkō, il faut que les raisons ne relèvent principalement ni de la maladie des enfants, ni des difficultés économiques des parents.
Derrière ce même terme se côtoient pourtant en réalité des situations très diverses : les établissements notent la dépression, les difficultés relationnelles, le harcèlement scolaire, les difficultés liées au rythme de vie, le découragement ou encore des besoins éducatifs particuliers. Plusieurs de ces facteurs peuvent d’ailleurs se combiner, sans qu’il soit toujours possible d’identifier une cause unique, les raisons pouvant bien évidemment s’alimenter l’une l’autre.
Ce qui alerte le ministère de l’Éducation, c’est que le phénomène prend désormais une ampleur considérable et atteint un pic jamais vu dans le pays. Pour l’année scolaire 2024, le MEXT a recensé plus de 350 000 élèves dans cette situation, entre les écoles primaires (environ quatre sur dix) et les collèges, ce qui représente un petit 4 % des élèves de ces tranches d’âge.

Un paysage encourageant se dessine toutefois derrière ce nouveau record. Si le nombre total d’élèves concernés augmente pour la douzième année consécutive, le train perd un peu en vitesse : 2,2 % d’élèves en plus concernés par le problème cette année, contre 15,9 % l’année précédente. Le nombre d’élèves nouvellement recensés diminue même pour la première fois depuis neuf ans.
Le phénomène reste dans l’immédiat massif, durable et représente donc une préoccupation légitime. À chaque journée de cours où un élève n’est pas présent, correspond un problème qui échappe aux statistiques : lorsque l’enfant reste à la maison, un adulte doit se rendre disponible pour veiller sur lui et, idéalement, pourvoir à son éducation.
Le parent immobilisé : une solution par défaut
Lorsqu’un enfant déserte régulièrement les bancs de l’école, son absence n’est pas qu’un problème d’ordre scolaire. Elle bouleverse en même temps l’organisation familiale, parfois très précaire. Selon son âge ou sa condition mentale, l’enfant ne peut pas être laissé seul à domicile. Certains parents, dans le cas des situations les plus graves, redoutent également les crises et le risque de blessure voire d’automutilation, entre autres.
Il faut également prévenir l’établissement, répondre aux appels, organiser les rendez-vous médicaux ou éducatifs, chercher une free school ou une autre structure susceptible de l’accueillir sur le long terme. Bref, le ressenti des journées s’étire bien au-delà des 24h. Viennent ensuite les accompagnements, parfois longs, ainsi que les tentatives de retour en classe qui peuvent échouer après seulement quelques heures, parfois quelques jours.

Le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de temps consacrée à cet accompagnement. Le phénomène de futōkō ne respecte aucun agenda professionnel. Certains matins, l’enfant se prépare pour finalement se retrouver incapable de franchir la porte tandis que d’autres jours, il rejoint son établissement, mais doit rentrer plus tôt pour une raison ou une autre.
Chaque tentative peut ainsi, se transformer pour le parent au dernier moment, en retard, en absence ou en journée de télétravail improvisée. Difficile, dans ces conditions, de garantir sa présence à l’un des nombreux meetings qui ponctuent la vie professionnelle de nombreux salariés, d’accepter davantage de responsabilités ou même juste de conserver des horaires réguliers.
Faute de dispositif capable de prendre le relais, le parent devient alors le seul recours pour résoudre la crise. En février 2024, l’association Key Design, qui accompagne des familles confrontées au futōkō, a recueilli les réponses d’environ 375 utilisateurs de sa permanence gratuite sur LINE, une application de messagerie instantanée très utilisée au Japon.
Parmi les répondants qui exerçaient une activité professionnelle, près de huit sur dix estimaient que la situation avait affecté leur travail. Quelque 7,2% avaient pris un congé et 17,6% avaient même pris la résolution de quitter leur emploi. Key Design résume ces résultats en estimant que près d’un parent sur quatre avait donc interrompu, au moins temporairement, son activité. Les retards, absences et départs anticipés s’étaient également multipliés pour 37,5% d’entre eux.

Dans ces conditions, l’équilibre financier du foyer en subit les conséquences et se retrouve menacé à moyen terme. Environ quatre personnes interrogées sur dix déclaraient avoir subi des pertes de revenu, ou même en avoir perdu l’intégralité. À ces pertes de salaire viennent encore s’ajouter les consultations médicales, les déplacements ou le coût d’une structure éducative alternative. On l’aura compris, le futōkō peut rapidement dégénérer en un cercle vicieux attirant aussi bien les enfants que les parents dans une spirale de désocialisation et de déclassement professionnel.
Il faut toutefois préciser que si ces résultats donnent une évaluation concrète du problème, ils ne constituent pas pour autant un sondage représentatif de toutes les familles japonaises. Les participants avaient en effet contacté de leur propre gré une association spécialisée, et l’échantillon se trouve composé presque exclusivement de femmes.
Il éclaire donc moins la fréquence nationale du phénomène que la violence de ses conséquences pour les parents qui se retrouvent effectivement sans relais.
Le choix impossible
Que faire lorsqu’un enfant ne parvient plus à poursuivre l’école ? Insister, au risque de transformer chaque réveil en épreuve de force, ou lui permettre de rester dans le seul lieu où il se sent encore en sécurité ?
Sur le papier, la réponse appartient aux parents. Dans la réalité, elle dépend aussi d’un acteur qui n’a pas vraiment été invité dans la discussion : leur employeur. Parce qu’à neuf heures, pendant que l’enfant tente de surmonter son angoisse, le patron attend que sa mère ou son père soit fidèle au poste.

En réalité, et malgré ce que peut laisser entendre l’opinion publique, forcer le retour en classe n’est pas toujours souhaitable. Natsu Sasaki, maîtresse de conférences à la faculté de médecine de l’Université de Tokyo, rappelle que, dans certaines situations, l’éloignement temporaire de l’école peut améliorer l’état psychologique de l’enfant et même réduire le risque suicidaire. Pour autant, le laisser à la maison ne constitue pas davantage une solution durable.
L’école est et reste un lieu essentiel d’apprentissage et de socialisation, tandis que le domicile ne peut devenir un espace d’accueil permanent sans qu’un adulte réorganise sa propre vie autour de cette absence de scolarisation traditionnelle. Le parent se retrouve donc à devoir choisir entre deux responsabilités pour le coup incompatibles : protéger son enfant et conserver les moyens de faire vivre sa famille.
On comprend alors mieux comment les retards, les journées écourtées et les aménagements provisoires évoqués précédemment finissent par éroder même une situation professionnelle stable depuis des années. Mais le plus difficile n’est peut-être pas encore la perte de revenus. Les parents doivent composer avec le sentiment d’avoir échoué à remplir l’une des missions les plus élémentaires qui leur soient attribuées par la société : pourvoir à l’éducation de leurs enfants (et faire en sorte que ces derniers ne dérangent pas trop le quotidien des autres par leur existence…).
Certains parents se sentent jugés à tort ou à raison, culpabilisés, voire tenus pour responsables du problème. Cette honte peut les conduire à taire la situation auprès de leur entourage et de leur employeur, les enfermant dans une spirale qui peut devenir pathologique.
Dans les cas les plus extrêmes, cette détresse peut prendre une tournure tragique. En décembre 2024, à Ebina (département de Kanagawa), une mère a tué ses trois enfants avant de tenter de se suicider. Son fils de neuf ans était en situation de futōkō et sujet à de violentes crises de colère. La mère avait pourtant sollicité à douze reprises les services de protection de l’enfance et consultait également un psychologue scolaire. Sans pouvoir réduire son geste à la situation de son fils, le fait divers montre en revanche qu’une détresse parentale qui ne trouve pas de solution peut prendre des proportions dramatiques.

Les recherches réunies par Sasaki montrent que les parents dont les enfants sont en situation de futōkō présentent davantage de symptômes anxieux et dépressifs, tout en ayant moins confiance en leur propre capacité à aider leur enfant. Et plus ils doutent, plus la recherche de la « bonne » décision devient épuisante. Comme rappelé dans notre article consacré aux yonakigoya, cette charge parentale possède un visage très majoritairement féminin.
Dans l’enquête de Key Design, plus de 98 % des personnes venues demander de l’aide étaient des femmes, tandis que sept sur dix indiquaient que la situation professionnelle de leur conjoint n’avait pas changé. L’échantillon, recruté par une permanence destinée principalement aux mères, ne représente évidemment pas l’ensemble des familles japonaises. Il montre néanmoins que, lorsque les relais manquent, la famille (et la plupart du temps, la mère) devient elle-même le dispositif de secours.
Cette culpabilité ne tombe évidemment pas du ciel. Des travaux consacrés au hikikomori (phénomène distinct du futōkō, même si les deux peuvent parfois se rejoindre) rappellent l’importance particulière accordée au Japon au regard d’autrui, à la honte et à la place occupée au sein du collectif et de la communauté. Ils évoquent également le concept d’amae 甘え, cette attente que l’autre comprenne et accepte nos besoins sans même que nous ayons à les formuler, dont la relation entre la mère et l’enfant constitue culturellement le premier modèle.
Dès lors qu’un enfant ne parvient plus à trouver sa place dans le collectif scolaire, la difficulté risque de rejaillir sur l’ensemble du foyer et particulièrement sur la mère, encore souvent considérée comme la première responsable de son éducation. Cela n’explique évidemment pas toutes les situations, mais permet de comprendre pourquoi le futōkō peut être vécu non comme un simple problème scolaire, mais aussi et surtout comme une défaillance familiale qu’il faudrait cacher aux autres.
Soutenir ceux qui doivent aider
Sur le papier, l’enfant en situation de futōkō n’est pas abandonné à lui-même. L’école, le professeur principal, le conseiller scolaire, les centres de soutien éducatif, les services de soins, les free schools et les associations peuvent tous intervenir.
Si l’on se fie au MEXT, 61,7% des élèves concernés avaient reçu une consultation ou un accompagnement spécialisé auprès d’une structure située dans l’école ou en dehors. Parmi ceux qui n’en avaient pas bénéficié, la plupart conservaient néanmoins un contact au moins hebdomadaire avec leur professeur principal ou un autre membre de l’établissement. En cumulant ces deux formats de suivi pédagogique, le ministère arrive à 95,8% des élèves. À vue de nez, la prise en charge théorique semble donc plutôt rassurante.

Le hic, c’est que tous ces dispositifs ne se coordonnent pas tout seuls. Il faut encore les identifier, les contacter, prendre rendez-vous, accompagner l’enfant et transmettre les informations d’un interlocuteur à l’autre (pendant les horaires de travail, bien évidemment). L’enquête de SOZOW mentionnée par le Tōyō Keizai indique d’ailleurs que 77% des parents interrogés estimaient ne pas avoir reçu de leur école les informations dont ils avaient besoin. Toujours est-il que l’aide existe, mais sa mise en œuvre repose toujours en grande partie sur la famille, transformée malgré elle en secrétariat permanent de la prise en charge.
Ce fonctionnement apparaît également dans les recherches consacrées au retrait social. Dans sa thèse sur le hikikomori et ses liens avec le futōkō, Nicolas Tajan décrit les dispositifs associatifs et cliniques qui se sont développés autour des jeunes en retrait. Son enquête met notamment en évidence le rôle central des NPO (associations à but non lucratif) dans leur accompagnement, ainsi que les lacunes persistantes de certaines prises en charge.
Mais le regard demeure principalement tourné vers le jeune et les modalités de sa réinsertion : la santé des parents et la survie de leur emploi restent largement hors champ.
Dans un article d’opinion publié en 2025 dans le Journal of Occupational Health, Natsu Sasaki propose de déplacer une partie de la prise en charge vers l’entreprise. Selon elle, employeurs, ressources humaines et médecine du travail devraient permettre aux salariés de parler de ces difficultés sans craindre d’être pénalisés.
Cela suppose évidemment des aménagements individualisés, des congés adaptés, une évaluation de leur santé mentale et, si nécessaire, une orientation vers des soins. Les entreprises pourraient également financer certains services extérieurs et nouer des partenariats avec les ressources locales, plutôt que de laisser chaque parent reconstituer seul le puzzle. Mais actuellement, on en est encore bien loin.

Ces propositions dessinent une voie de sortie possible pour les parents englués dans ce type de situation, mais il est trop tôt pour parler d’un dispositif éprouvé. Sasaki reconnaît elle-même que les données épidémiologiques manquent et que les besoins réels des parents salariés restent mal connus.
Mais cet aveu résume finalement tout le problème : l’administration gouvernementale japonaise sait dénombrer, catégoriser et qualifier les jours d’absence des élèves avec une grande précision, mais elle sait encore très mal mesurer ce qu’ils coûtent à ceux qui restent auprès d’eux.
Protéger les enfants, sans broyer les parents
Le futōkō reste avant tout une épreuve subie par l’enfant. L’envisager uniquement sous cet angle revient toutefois à oublier toute la vie qui fourmille autour de lui, et les structures qui doivent être mobilisées pour compenser la disparition du cadre scolaire. Lorsque les institutions ne parviennent plus à l’accueillir, la charge ne disparaît pas par magie : elle est transférée vers le domicile, puis absorbée par un parent, le plus souvent la mère, jusqu’à parfois menacer son emploi, ses revenus et sa propre santé mentale.
Il ne suffit donc pas de multiplier les psychologues scolaires, les centres éducatifs ou les free schools si leur accès dépend toujours d’un adulte disponible pour chercher l’information, prendre les rendez-vous, accompagner l’enfant et assurer la coordination générale. Soutenir les jeunes en situation de futōkō suppose aussi de donner à leurs parents le temps et les moyens de le faire sans risquer le déclassement professionnel, mais aussi d’organiser et de coordonner les structures au préalable.

La question dépasse d’ailleurs largement le seul Japon. Chez nous aussi, le monde du travail reste encore trop largement organisé autour d’une fiction bien commode : celle des salariés qui doivent être disponibles à tout moment de la journée, dont les enfants sont pris en charge ailleurs, à heures fixes ; des salariés dont les difficultés familiales disparaissent gentiment dès qu’ils commencent leur boulot.
Au Japon, le futōkō force le monde du travail à regarder ses propres contradictions en face. Car derrière sa mission éducative, l’école fait aussi office de solution de garde pendant les heures travaillées, une triste évidence que l’on ne remarque pourtant vraiment que lorsqu’elle disparaît.
Si la société japonaise souhaite réellement protéger l’avenir de ses enfants, et par là même son propre devenir, elle devra apprendre à ne plus sacrifier ceux qui en ont la charge lorsque l’école ne peut plus les accueillir. Cela suppose aussi de transformer une culture du travail et des structures professionnelles qui continuent de broyer ceux dont la situation familiale déborde du cadre prévu.
– Grégory Beaussart
Bibliographie : Futōkō, parentalité et travail
-COELI Gianluca, PLANAS-LLADÓ Anna, SOLER-MASÓ Pere, The relevance of educational contexts in the emergence of Social Withdrawal (hikikomori). A review and directions for future research , International Journal of Educational Development, vol. 99, 2023.
-Ministère japonais de l’Éducation, de la Culture, des Sports, des Sciences et de la Technologie (MEXT) 文部科学省, 「令和6年度児童生徒の問題行動・不登校等生徒指導上の諸課題に関する調査結果」 , 29 octobre 2025.
-NPO Key Design 特定非営利活動法人キーデザイン, 『【不登校離職】5人に1人が仕事から離れる、保護者の苦悩と現実に迫る』 , PR Times, 26 février 2024.
-SOZOW株式会社, 『不登校の保護者5人に1人が離職、学校から情報もらえず困惑』 , PR Times, 21 octobre 2024.
-HASEGAWA Atsushi 長谷川敦, 『「不登校の子の保護者」4人に1人が離職・休職、「家庭でケアを丸抱え」の過酷』 , Tōyō Keizai Education × ICT, 26 janvier 2025.
-SASAKI Natsu 佐々木那津, « School Refusal : A Hidden Challenge for Working Parents », Journal of Occupational Health, vol. 67, no 1, 2025.
-TAJAN Nicolas, Le retrait social au Japon : enquête sur le hikikomori et l’absentéisme scolaire (futōkō), thèse de doctorat en psychopathologie, université Toulouse-II–Le Mirail, 2014.
-TV Asahi, 『海老名市の住宅「子どもが血を流し…」9〜15歳の3人が死亡・警察が母親から事情聴く』 , 30 décembre 2024.
-ABEMA Prime, 『「見守る」「寄り添う」で解決しない…不登校・家庭内暴力の実態』 , ABEMA Times, 11 janvier 2025.
Bibliographie : Phénoménologie et histoire
-Bibliothèque nationale de la Diète 国立国会図書館, 「学校教育で「不登校」という用語が使われ始めた時期を知りたい」 , Collaborative Reference Database, 2022.
Image de couverture par Douglas P. Perkins/Wikimedia Commons, CC BY 3.0.









































