Histoire d’une rencontre pas comme les autres entre un non-voyant affable et une jeune femme bousculée par la vie, « Nos Yeux fermés » est un manga magnifique d’optimisme et d’humanité.

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Nos Yeux fermés est un manga écrit et dessiné par Akira Saso publié au Japon en 2014 et en France en 2017 chez Pika.

Nous y suivons Chihiya avec qui la vie n’est pas tendre. Le bonheur ? Elle ne connaît pas. Son père alcoolique, sa mère partie, elle enchaîne les petits boulots pour pouvoir joindre les deux bouts. Un jour, son pied heurte accidentellement la canne d’Ichitarô, un non-voyant. À partir de cet instant, ce jeune homme à la joie de vivre communicative va tout faire pour entrer dans la vie de Chihaya et lui faire voir le monde autrement.

De l’obscurité naît la beauté

Dans Nos Yeux fermés, le lecteur fait la rencontre d’Ichitarô et c’est un vrai coup de foudre dès les premières pages. Le mangaka réussit en effet à créer un personnage solaire, rayonnant de bonté et d’optimisme. Telle une statue de bouddha, le non-voyant arbore souvent ce même petit sourire communicatif auquel tout le monde succombe.

Bien que privé de la vue, le jeune homme s’amuse de tout, découvre, cartographie, écoute. Il nous invite à fermer les yeux à notre tour pour mieux ressentir le monde. Par la force des choses, Ichitarô avance dans la vie avec philosophie.

Nos yeux fermés

Le message de Nos Yeux fermés tient ainsi dans son titre. Oui, Ichitirô ne voit pas au sens propre. Mais ceux qui l’entourent ne voient pas au sens figuré.

Nous-mêmes, parfois perdus dans les méandres du quotidien, oublions souvent de profiter du moment, des petites choses, et de la beauté qui peut se cacher dans un son, une odeur ou la chaleur d’une main que l’on tient. Un constat que nous ferons en compagnie d’une jeune fille plus attachante que jamais.

Cet amour qui ouvre les yeux

Si le coup de foudre est immédiat avec Ichitarô, il en va de même avec Chihiya… pour toutes les raisons opposées ! Renfrognée, sans gêne, toujours énervée, le regard noir qui fait pleurer les bébés, OK.

Mais aussi cabossée par le destin, mal entourée et surtout pleine d’énergie, de courage, de générosité et de qualités humaines admirables qu’elle n’a plus le temps de montrer.

Akira Saso est un magnifique conteur d’histoire et il croque cet électron libre avec beaucoup de bienveillance. Même s’il lui dépose un nuage au-dessus de la tête au début du récit, il lui offre surtout rapidement un soleil.

Quel délice de voir en effet sa relation avec Ichitarô évoluer alors qu’elle apprend à son contact à voir les choses différemment. Elle retrouve du réconfort en ce qui lui était jusque-là invisible. Sa rencontre avec cette lumière va lui permettre de relativiser certains problèmes auxquels elle donne beaucoup trop d’importance.

Elle va même oublier combien voir fait parfois naître des aprioris totalement faux. Ses yeux souvent se trompent car ils imaginent. Non, tous les gens autour d’elle n’ont pas un mauvais fond. Surtout dans cette ville peuplée de belles personnes qui se soutiennent.

Nos Yeux fermés : une histoire de solidarité

Comme dans Hirayasumi, toute une galerie de personnages entoure en effet nos tourtereaux de leur bienveillance. Les membres du club cinéma d’Ichitarô –tous non-voyants- sont hauts en couleurs. Les personnes âgées qui se rendent au restaurant de la tante du jeune homme sont pleines d’optimisme. Le père de Chihaya est complètement perdu depuis le départ de sa femme. Et ce n’est pas sa grosse consommation d’alcool qui va arranger les choses.

Tout ce microcosme traverse la vie des uns et des autres. Akira Saso tisse un scénario qui les voit tous apparaître avec parcimonie dans les différents chapitres. Leurs interventions font discrètement avancer le récit et la relation entre les deux héros. Comme de petites pièces qui s’imbriquent dans le puzzle de leurs destinées.

Surtout que celle d’Ichitarô n’est, dès le départ, pas des plus simples.

Partout l’inconnu

L’histoire nous invite en effet à découvrir la réalité dans laquelle évoluent les non-voyants. Les obstacles, le harcèlement, l’apprentissage, les dangers au quotidien… Le mangaka, ici aussi, ne force rien. Ces passages presque pédagogiques s’entremêlent ainsi avec délicatesse et logique dans la narration, sans jamais mettre en péril sa fluidité.

Graphiquement, c’est simplement magnifique. Akira Saso découpe ses pages avec un talent rare pour le récit. Il ne s’embarrasse pas des mots quand il les sait superflus. Son trait fin et précis permet de nous partager les émotions des personnages. Certaines cases nous transpercent ainsi par leur tristesse. D’autres nous redonnent la force pour soulever des montagnes ou apprécier le flottement du vent. Le chapitre qui voit le duo mimer une partie de baseball est, par exemple, un moment de splendeur somptueux.

Récit optimiste, poétique et divinement dessiné, Nos Yeux fermés est un manga à la sensibilité à fleur de peau qui donne le sourire et fait réfléchir. Le lecteur dévore les 271 pages avec un grand bonheur en compagnie d’Ichitarô et de Chihiya. Nous vous mettons vraiment au défi de ne pas vous attacher à ce duo pas comme les autres. Une œuvre réconfortante à garder toujours près de soi car replonger dans ses pages redonne à chaque fois du baume au cœur.

Édité par Pika, Nos Yeux fermés n’est plus commercialisé au format physique (trouvable néanmoins en occasion), mais il est disponible en édition numérique sur les sites appropriés.

– Stéphane Hubert