Entre alertes sanitaires, innovations technologiques, réinvention des traditions et transformation de l’espace urbain, l’archipel expérimente déjà les réponses qu’une grande partie du monde pourrait être amenée à adopter dans les prochaines décennies. Malgré tout, la récurrence des épisodes nécessite une adaptation permanente.
Le carrefour de Shibuya est déjà saturé de monde lorsqu’un message apparaît sur les écrans géants qui dominent le quartier : « Risque élevé de coup de chaleur. Évitez les activités physiques et hydratez-vous régulièrement. »
Les bureaux viennent à peine d’ouvrir et le thermomètre affiche déjà 32 °C. Pourtant, ce n’est pas la température que les Tokyoïtes regardent en priorité, mais un autre indicateur : le WBGT (Wet Bulb Globe Temperature), l‘indice de température au thermomètre-globe mouillé, qui combine température, humidité, rayonnement solaire et circulation de l’air pour mesurer le stress subi par le corps humain. Encore un coup d’avance, les Japonais.

Des employés de bureau traversent le célèbre passage piéton sous des parapluies noirs anti-UV alors qu’aucun nuage ne couvre le ciel. Un livreur remplace la batterie de son gilet ventilé avant de repartir. À l’entrée d’un konbini, une pile de boissons enrichies en électrolytes et de bonbons au sel est mise en avant, tandis que des anneaux rafraîchissants portés autour du cou sont soldés à quelques centaines de yens.
Il y a encore vingt ans, ces objets auraient semblé anecdotiques. Aujourd’hui, ils sont devenus des accessoires du quotidien. Décryptage d’une société pour qui l’adaptation est le maître mot, mais qui semble tout de même peiner à suivre la cadence infernale des épisodes caniculaires.
La chaleur : un risque permanent
Le Japon ne fait plus face à plusieurs épisodes de canicules estivales, comme nous pouvons le vivre en ce moment. Il a expérimenté, avant beaucoup d’autres pays développés, ce que signifie vivre dans un climat où la chaleur devient un risque permanent.
Selon la Japan Meteorological Agency (JMA), les étés 2023 et 2024 ont été les plus chauds jamais enregistrés au Japon depuis le début des relevés en 1898, avec des anomalies de température largement supérieures aux normales saisonnières.
Ces données seront nécessairement remises à jour avec les températures actuelles, comme le précise le Word Economic Forum : « En avril 2026, l’Agence météorologique japonaise a introduit un nouveau terme, « kokushobi », pour décrire les journées où les températures dépassent 40 °C. »
Des alertes de santé très concrètes sur la population japonaise
Déjà en juillet 2024, 62 des 153 stations météorologiques japonaises avaient enregistré leur température moyenne la plus élevée jamais mesurée pour un mois de juillet, selon la Japan Meteorological Agency.
Le 29 juillet 2024, la ville de Sano, dans la préfecture de Tochigi, a atteint 41 °C, tandis que Tokyo a connu 10 journées où la température maximale a dépassé 35 °C au cours de l’été 2025, un record historique pour la ville, selon Reporterre. (Tristement, des températures qui nous semblent ‘normalement’ caniculaires à l’heure actuelle…)

Ainsi, les conséquences sont malheureusement immédiates : entre le 1er et le 28 juillet 2024, plus de 43 195 personnes ont été transportées à l’hôpital pour un coup de chaleur, selon les chiffres de la Fire and Disaster Management Agency, repris par l’Associated Press.
Dans la région métropolitaine de Tokyo, 123 personnes sont décédées d’un coup de chaleur au cours du mois de juillet. Parmi ces personnes, toutes les victimes sauf deux ont été retrouvées mortes à l’intérieur de leur domicile, la quasi-totalité étaient âgées de plus de 60 ans et la plupart disposaient d’un climatiseur qu’elles n’utilisaient pas. Cette situation a conduit les autorités sanitaires à rappeler l’importance d’utiliser la climatisation, en particulier chez les personnes âgées, qui y renoncent parfois par crainte qu’elle soit nocive pour leur santé ou fassent gonfler la facture.
Le paradoxe japonais : un pays climatisé où l’on meurt de chaud
Avec près de 96 % des ménages équipés d’au moins un climatiseur, selon les données du Statistics Bureau of Japan, le Japon figure parmi les pays les mieux équipés au monde en matière de climatisation.
Pourtant, la majorité des décès liés aux coups de chaleur surviennent au domicile, principalement chez des personnes âgées. Les gériatres japonais connaissent bien le phénomène. Avec l’âge, la sensation de soif diminue et la perception de la chaleur s’altère, ce qui accroît le risque de coup de chaleur chez les personnes âgées.

Cette contradiction est devenue un sujet politique. Après la crise énergétique consécutive à la guerre en Ukraine, le gouvernement a appelé les ménages à réduire leur consommation d’électricité tout en rappelant qu’il ne fallait pas renoncer à utiliser la climatisation pour prévenir les coups de chaleur.
Face au maintien de prix élevés de l’énergie et aux prévisions de chaleur extrême, le gouvernement japonais a rétabli, à l’été 2024, des subventions sur les factures d’électricité et de gaz pour les consommations d’août à octobre, afin d’alléger le coût de la climatisation pour les ménages.
Quand la chaleur devient officiellement une catastrophe naturelle
En 2018, à la suite d’une vague de chaleur qui a entraîné plus de 95 000 transports en ambulance pour coup de chaleur, la Japan Meteorological Agency a estimé que cet épisode devait être considéré comme une « catastrophe naturelle ».
Son porte-parole, Motoaki Takekawa, déclarait alors à la BBC : « Nous considérons qu’il s’agit d’une catastrophe naturelle. » Le choix des mots n’avait rien d’exagéré. Une étude menée par le National Institute for Environmental Studies sur les quarante-sept préfectures japonaises s’est appuyée sur le seuil de 33 °C de WBGT retenu par le gouvernement pour déclencher les alertes nationales aux coups de chaleur.
Les chercheurs mettent en évidence un résultat frappant : « à niveau de WBGT équivalent, les habitants des régions du nord, historiquement moins exposées aux fortes chaleurs, présentent un risque de coup de chaleur trois à cinq fois plus élevé que ceux du sud. »
Des traditions qui ont suffit… jusqu’à aujourd’hui
Pendant des siècles, les Japonais ont développé une culture particulièrement raffinée de l’adaptation à la chaleur.
Les maisons traditionnelles étaient conçues pour favoriser la circulation de l’air : larges avant-toits protégeant les façades du soleil, cloisons coulissantes permettant de ventiler les pièces et sudare, ces rideaux de bambou qui filtrent la lumière tout en laissant passer le vent.
Chaque été, des collectivités, des associations et des habitants perpétuent la tradition de l’uchimizu, qui consiste à arroser les rues avec de l’eau de pluie ou de l’eau réutilisée afin de rafraîchir temporairement l’air par évaporation. Cette pratique, héritée de l’époque d’Edo, connaît un regain d’intérêt dans le cadre des politiques de lutte contre les îlots de chaleur urbains.

Une étude publiée dans la revue Water a mesuré une baisse de la température de l’air pouvant atteindre 1,5 °C à deux mètres du sol, et jusqu’à 6 °C au voisinage immédiat de la chaussée. Cependant, l’effet se fait ressentir uniquement sur une zone limitée et pendant une durée relativement courte.
Une culture de la prévention
En parallèles des pratiques traditionnelles, les autorités japonaises ont ainsi développé une véritable culture de la prévention. Les alertes nationales fondées sur le WBGT sont relayées par des applications officielles qui notifient les utilisateurs lorsque le risque de coup de chaleur devient élevé.
Mais ce n’est pas tout : les établissements scolaires suspendent ou adaptent les activités sportives en cas d’alerte, tandis que les collectivités ouvrent des cooling shelters, bibliothèques, centres communautaires, gymnases ou autres bâtiments climatisés, où chacun peut venir se rafraîchir gratuitement lors des épisodes de chaleur extrême. Ces dispositifs ont été généralisés dans le cadre de la révision de la loi japonaise sur l’adaptation au changement climatique, entrée en vigueur en 2024.
À Kumagaya, dans la préfecture de Saitama, longtemps détentrice du record national avec 41,1 °C, la municipalité est devenue une référence en matière d’adaptation aux fortes chaleurs. Elle a notamment installé des brumisateurs autour de la gare, développé des actions de sensibilisation dans les écoles et désigné une trentaine de cooling shelters, dont plusieurs situés dans des commerces privés afin d’offrir des lieux de refuge climatisés pendant les épisodes de chaleur extrême.
Une économie entière au service de la fraîcheur
Chaque été, cyniquement, les grands magasins et les enseignes spécialisées consacrent désormais des rayons entiers aux produits destinés à limiter les effets de la chaleur : anneaux réfrigérants, vêtements rafraîchissants, serviettes mentholées, sprays glacés, ventilateurs portatifs ou encore parapluies capables de bloquer la quasi-totalité des rayons ultraviolets. Comme l’explique le World Economic Forum, ces innovations sont devenues un élément central de l’adaptation de la société japonaise aux vagues de chaleur.
L’objet qui symbolise le mieux cette mutation reste pourtant une veste. Créée par Kuchofuku, qui a commercialisé ses premiers modèles en 2004, elle intègre deux petits ventilateurs alimentés par batterie qui font circuler l’air sous le vêtement. L’objectif n’est pas de refroidir artificiellement le corps, mais d’accélérer l’évaporation de la transpiration, principal mécanisme naturel de régulation thermique.
D’abord adoptée par les ouvriers du bâtiment, cette technologie est aujourd’hui utilisée par des agriculteurs, des livreurs, des agents municipaux, des pêcheurs et de nombreux autres professionnels exposés aux fortes chaleurs. In fine, au-delà de la climatisation des bâtiments, c’est désormais le corps lui-même qui devient l’objet de l’innovation.
Le laboratoire du futur… ou un avertissement pour le reste du monde ?
Il existe une image tenace du Japon : celle d’un pays capable de résoudre n’importe quel problème grâce à la technologie. Pourtant, face à la chaleur, l’innovation montre rapidement ses limites.
Les épisodes de chaleur extrême entraînent une forte hausse de la demande d’électricité liée à la climatisation, tandis que le fonctionnement des climatiseurs contribue également à renforcer les îlots de chaleur urbains. Les produits rafraîchissants se multiplient, mais les hospitalisations pour coup de chaleur continuent de se compter par milliers chaque été.
Au moins, la chaleur est devenue une infrastructure invisible, considérée et prise en charge comme un problème de santé publique. Et c’est peut-être la véritable leçon japonaise. Le pays n’a pas (encore) trouvé le moyen de vaincre les étés les plus chauds de son histoire. Il apprend, année après année, à vivre avec eux, à coups de technologie, d’urbanisme, de traditions réinventées et d’adaptations permanentes.
Une stratégie qui ressemble moins à une victoire qu’à un aperçu très concret de ce qui attend, dans les prochaines décennies, une grande partie du monde.
– Maureen Damman
Photo de couverture par Yanhao Fang sur Unsplash



















































