Mars 1871. Pendant que Paris s’embrase et que les communards dressent leurs barricades, le Japon est en plein chantier. La restauration Meiji a trois ans à peine. Des missions diplomatiques japonaises sillonnent l’Europe pour observer, copier, comprendre les ressorts de la puissance occidentale. Certains de ces observateurs se trouvent à Paris au moment précis où la Commune éclate. Ce qu’ils voient les fascine et les terrifie simultanément. La Commune de Paris n’est pas pour le Japon Meiji une simple péripétie européenne, elle devient un laboratoire politique dont les leçons vont directement influencer la construction de l’État japonais moderne, la répression du mouvement ouvrier naissant, et paradoxalement aussi les premiers socialistes japonais qui y verront un modèle d’émancipation. Entre miroir révolutionnaire et repoussoir conservateur, la Commune de Paris traverse l’histoire japonaise de manière plus profonde qu’on ne le croit généralement.

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Le hasard — ou la logique de la modernisation accélérée — voulut que plusieurs représentants japonais se trouvent en Europe au moment précis où la Commune éclata.

La mission Iwakura, ambassade extraordinaire de 107 membres envoyée par le gouvernement Meiji à partir de décembre 1871 pour étudier les institutions occidentales, arriva en Europe quelques mois après la Semaine sanglante (21-28 mai 1871) qui vit l’écrasement de la Commune dans un bain de sang — entre 10 000 et 30 000 communards tués selon les estimations, des dizaines de milliers arrêtés ou déportés. La délégation japonaise traversa une France encore sous le choc, observable dans ses ruines (le palais des Tuileries brûlé, l’Hôtel de Ville détruit) et dans la brutalité de la répression en cours.

L’hôtel de ville de Paris, après l’incendie de la Commune en 1871, par Charles Marville. Source : Wikimedia Commons

Mais certains Japonais avaient observé la Commune elle-même en temps réel. Shibusawa Eiichi, figure majeure du capitalisme japonais naissant, se trouvait à Paris en 1867-1868 comme membre d’une délégation envoyée par le shogunat finissant, et y retourna en 1871. Ses mémoires font état de sa stupéfaction devant la violence des événements. Hayashi Tadasu, futur ministre des Affaires étrangères, se trouvait également à Paris pendant une partie des événements et en laissa des témoignages.

Ces observateurs, formés dans la culture politique japonaise du consensus et de la hiérarchie, perçurent la Commune avant tout comme une catastrophe sociale révélatrice des dangers de la modernisation mal maîtrisée. Là où ils étaient venus étudier le modèle de la puissance française, ils trouvaient la France déchirée entre la défaite militaire contre la Prusse (janvier 1871) et la guerre civile intérieure. La leçon semblait claire, la modernisation à l’occidentale portait en elle-même des germes d’instabilité sociale explosive.

La Commune comme repoussoir conservateur

De retour au Japon, les rapports et témoignages sur la Commune alimentèrent directement les débats sur la forme que devait prendre la modernisation japonaise, et notamment sur la manière de prévenir un équivalent japonais de ce que les conservateurs Meiji percevaient comme la catastrophe communarde.

Itō Hirobumi et l’Empereur Meiji (Mutsuhito). Source : Wikimedia Commons

Itō Hirobumi, principal architecte de la Constitution Meiji de 1889 et quatre fois Premier ministre, fut l’un de ceux qui tirèrent explicitement des leçons de la Commune dans leur réflexion sur le système politique à construire. Lors de son séjour en Europe (1882-1883) pour étudier les constitutions européennes, il privilégia le modèle prussien de Bismarck non seulement pour son efficacité administrative mais aussi pour sa capacité à contenir les revendications populaires dans un cadre autoritaire. Dans ses notes et correspondances, la Commune apparaît comme un exemple à ne pas reproduire. Les institutions devaient être assez solides pour absorber les revendications sans exploser.

La Constitution Meiji de 1889 porta directement la marque de cette analyse. Elle établissait un système dans lequel la souveraineté résidait dans l’Empereur et non dans le peuple, où les droits civils étaient accordés « dans les limites de la loi » (formule permettant leur suspension), où le parlement (Diète) avait des pouvoirs limités face à un exécutif fort. Contrairement aux constitutions libérales de la tradition révolutionnaire française, la Constitution Meiji était conçue comme un instrument de modernisation contrôlée évitant précisément les dynamiques révolutionnaires que la Commune incarnait.

Les débats sur la liberté de la presse et le droit de réunion, agités dans le Japon des années 1880 par le mouvement pour la liberté et les droits du peuple (Jiyū Minken Undō), furent en partie cadrés par les autorités Meiji en référence aux « dangers » de la Commune. Des officiels japonais utilisèrent explicitement l’exemple communard pour justifier des restrictions, accorder trop de liberté de presse et de réunion risquait de mener au type de dérapage dont la France avait souffert.

Nakae Chōmin, le Rousseau japonais et la Commune

Mais si la Commune servit de repoussoir aux conservateurs Meiji, elle fascina et inspira les progressistes japonais naissants, au premier rang desquels Nakae Chōmin (1847-1901), l’une des figures intellectuelles les plus importantes et les plus singulières du Japon Meiji. Nakae Chōmin avait étudié à Paris entre 1871 et 1874, traversant la période immédiatement postérieure à la Commune. Traducteur du Contrat social de Rousseau en japonais classique (travail qui lui valut le surnom de « Rousseau japonais »), il fut profondément influencé par la tradition républicaine française et par les débats que la Commune avait ouverts sur la démocratie directe, la souveraineté populaire, et les droits politiques des classes laborieuses.

Écrits sur Rousseau et les droits du peuple de Chōmin Nakae

Dans ses écrits et notamment dans son œuvre la plus célèbre, Un an et demi (Ichinen Yūhan, 1901), texte rédigé dans les semaines suivant un diagnostic de cancer de la gorge qui lui donnait quelques mois à vivre, Nakae mentionna la Commune non comme catastrophe mais comme moment de radicalité démocratique dont le Japon aurait besoin d’une version propre. Pour lui, la vraie modernisation n’était pas l’adoption des technologies et des institutions formelles occidentales, mais l’adoption des valeurs de souveraineté populaire et de droits civils que la Commune, dans sa violence et son échec même, avait incarnées.

Nakae fut l’une des rares voix du Japon Meiji à lire la Commune non comme symptôme de désordre social mais comme expression d’un idéal démocratique radical que les gouvernements conservateurs — français comme japonais — s’étaient empressés d’écraser. Cette lecture, minoritaire dans le Japon des années 1870-1890, allait influencer la génération suivante de socialistes japonais.

Le mouvement socialiste japonais et l’héritage communard

Les premières organisations socialistes japonaises, émergentes dans les années 1900-1910, héritèrent directement de la lecture progressiste de la Commune transmise par Nakae Chōmin et d’autres intellectuels ayant étudié en France.

Kōtoku Shūsui (1871-1911), figure centrale de l’anarchisme et du socialisme japonais naissant, fut l’un des premiers à systématiser la référence à la Commune dans le discours politique japonais de gauche. Fondateur avec Sen Katayama du Parti social-démocrate japonais en 1901 (dissous par le gouvernement deux jours après sa fondation), Kōtoku vit dans la Commune un modèle d’organisation ouvrière autogestionnaire que le mouvement japonais devait s’approprier.

Kōtoku Shūsui, 1909. Source : Wikimedia Commons

Dans ses textes et dans le journal Heimin Shimbun (新聞平民, « Journal du Peuple ») qu’il cofonda en 1903, Kōtoku présentait régulièrement la Commune comme preuve que les travailleurs étaient capables de s’autogouverner et que la répression violente — en France en 1871, au Japon dans les années 1900 — témoignait de la peur que cette capacité inspirait aux classes dominantes.

Le destin de Kōtoku illustra tragiquement le parallèle qu’il cherchait à établir. Arrêté en 1910 lors de la Grande Trahison (Taigyaku Jiken), accusé de complot pour assassiner l’Empereur dans un procès largement fabriqué, il fut exécuté en janvier 1911 avec 11 autres militants. La répression qui suivit — connue comme « hiver du socialisme » (shakai shugi no fuyu) — décima pour une décennie le mouvement socialiste japonais, dans un écho troublant à la Semaine sanglante qui avait décimé le mouvement ouvrier français quarante ans plus tôt.

La Commune dans l’imaginaire marxiste japonais des années 1920-1930

Si la répression de 1910-1911 brisa temporairement le socialisme japonais, la révolution russe de 1917 et le développement du mouvement communiste international donnèrent une nouvelle actualité à la Commune dans la pensée de gauche japonaise.

Dans le contexte des années 1920, marquées par le développement du mouvement ouvrier japonais (grèves massives, création du Parti communiste japonais en 1922), l’analyse marxiste de la Commune — notamment l’interprétation de Marx lui-même dans La Guerre civile en France (1871), texte traduit et diffusé en japonais dans les années 1920 — offrait un cadre conceptuel pour penser la révolution prolétarienne dans le contexte japonais.

Barricade sur la place Vendôme au débouché de la rue de La Paix, 1871. Source : Wikimedia Commons

Des intellectuels marxistes comme Kawakami Hajime (1879-1946), économiste et l’un des principaux introducteurs du marxisme au Japon, analysèrent la Commune comme illustration de la dynamique des luttes de classes que Marx avait théorisée. Dans ses cours à l’Université de Kyoto et dans ses nombreuses publications, Kawakami utilisait régulièrement la Commune comme cas historique permettant de relier théorie marxiste et pratique révolutionnaire concrète.

La répression gouvernementale des années 1930 — arrestations massives de communistes sous la loi sur le maintien de l’ordre public de 1925, tenko (reniements forcés), emprisonnements prolongés — mit fin à cette diffusion intellectuelle du marxisme et de son héritage communard dans l’université et la presse japonaises. Kawakami lui-même fut arrêté en 1933 et emprisonné deux ans. La Commune disparut des discussions intellectuelles japonaises autorisées.

La Commune dans le Japon d’après-guerre

La défaite de 1945 et l’occupation américaine ouvrirent un espace politique radicalement nouveau au Japon. La démocratisation imposée par MacArthur légalisa les partis de gauche, libéra les prisonniers politiques (dont certains avaient passé plus d’une décennie en prison pour leurs convictions marxistes), et permit une renaissance du mouvement ouvrier et intellectuel progressiste.

Dans ce contexte, la Commune redevint une référence active. Le Parti communiste japonais (JCP), légalisé en 1945 après des décennies d’interdiction, et le Parti socialiste japonais mobilisèrent l’héritage communard dans leur construction d’une mémoire internationale du mouvement ouvrier. Des éditions complètes des textes de Marx et Engels sur la Commune furent publiées pour la première fois sans censure.

Manifestations contre l’Anpo en 1960 devant le bâtiment de la Diète nationale. Source : Wikimedia Commons

Les mouvements étudiants des années 1960, culminant avec les mobilisations contre le renouvellement du traité de sécurité américano-japonais (Anpo tōsō, 1960 et 1970), redécouvrirent la Commune comme modèle de résistance populaire directe contre un État perçu comme instrument des classes dominantes. Les organisations radicales comme Zengakuren (fédération des associations étudiantes) évoquaient régulièrement la Commune dans leur imaginaire révolutionnaire, fascinées par l’idée de gouvernement direct et d’autogestion que la Commune avait brièvement incarnée.

Plus inattendu, dans les années 1960-1970, la Commune fit l’objet d’une réappropriation par certains courants de la nouvelle gauche japonaise (shin-hidari) qui, désillusionnés par le communisme soviétique après la dénonciation des crimes de Staline en 1956 et l’écrasement de la révolution hongroise, cherchaient dans la Commune une référence révolutionnaire non souillée par le totalitarisme stalinien. La Commune, précisément parce qu’elle n’avait pas eu le temps d’institutionnaliser une répression d’État, pouvait être idéalisée comme révolution pure, horizontale, libertaire.

L’historiographie japonaise de la Commune

La Commune de Paris a généré au Japon une littérature académique significative et souvent de haute qualité, qui mérite d’être mentionnée car elle révèle la place particulière qu’occupe cet événement dans la conscience historique japonaise.

Des historiens japonais comme Matsuda Tomoko et des chercheurs de l’Université de Tokyo consacrèrent des travaux importants à la Commune dès les années 1950-1960, dans un contexte où la recherche historique marxiste était intellectuellement dominante dans l’université japonaise d’après-guerre.

Barricade de la Chaussée Ménilmontant, 18 mars 1871. Source : Wikimedia Commons

Plus révélateur encore, le centenaire de la Commune en 1971 donna lieu au Japon à une série de commémorations, colloques, et publications d’une ampleur sans équivalent en dehors de la France elle-même. Des expositions furent organisées à Tokyo et Osaka. Des numéros spéciaux de revues intellectuelles furent publiés. Des traductions de témoignages de communards parurent pour la première fois en japonais.

Ce foisonnement témoigne de la profondeur de la résonance que la Commune avait acquise dans la culture politique japonaise de gauche sur un siècle.

La Commune et Okinawa

Un aspect peu connu de la réception japonaise de la Commune concerne son utilisation dans les débats sur Okinawa, archipel méridional ayant une histoire distincte du Japon continental et sous administration américaine de 1945 à 1972.

Dans les années 1960, certains intellectuels okinawaïens militants pour le retour à la souveraineté japonaise (ou, pour certains, pour l’indépendance) utilisèrent la référence à la Commune pour penser la résistance d’une communauté locale contre une puissance occupante étrangère.

La Commune, interprétée comme insurrection d’une ville contre un gouvernement central qui l’avait trahie et livrée à l’ennemi (le gouvernement de Versailles ayant capitulé devant les Prussiens), résonnait avec la situation okinawaïenne. Une population livrée à l’administration américaine par un gouvernement japonais qui, selon ses critiques, avait sacrifié Okinawa pour sauvegarder la souveraineté de l’archipel principal dans le traité de San Francisco de 1952.

Cette analogie, aussi partielle et contestable soit-elle historiquement, illustre la plasticité de la référence communarde dans la culture politique japonaise, capable d’être mobilisée dans des contextes très différents, par des acteurs très différents, pour des projets politiques variés.

Ce que la Commune révèle sur le Japon Meiji

Au terme de ce parcours, que révèle la réception japonaise de la Commune sur le Japon lui-même ?

Promulgation de la Constitution de l’Empire du Japon, ukiyoe par Toyohara Chikanobu, 1889. Source : Wikimedia Commons

Elle révèle d’abord la profondeur de l’engagement intellectuel japonais avec les événements politiques européens à l’ère Meiji. Le Japon ne se contenta pas d’importer les technologies et les institutions occidentales. Il s’appropria aussi les débats politiques, les conflits de classe, les alternatives révolutionnaires que ces sociétés portaient en elles. Cette appropriation, souvent oubliée dans les récits qui présentent la modernisation Meiji comme simple absorption technique, fut une dimension fondamentale de la formation de la culture politique japonaise moderne.

Elle révèle ensuite la double lecture que le Japon fit constamment des événements révolutionnaires européens. D’un côté, une lecture conservatrice qui y voyait des dangers à prévenir par des institutions suffisamment solides et autoritaires pour absorber les tensions sociales. De l’autre, une lecture progressiste qui y voyait des modèles d’émancipation transposables au contexte japonais. Ces deux lectures coexistèrent et s’affrontèrent dans la culture politique japonaise pendant un siècle.

Elle révèle enfin une universalité de la question sociale que le nationalisme japonais — aussi bien dans sa version Meiji que dans ses versions plus récentes — a toujours tendu à nier. Les tensions entre capital et travail, entre État et société civile, entre modernisation et justice sociale, n’étaient pas des problèmes spécifiquement européens mais des dynamiques universelles que le développement capitaliste japonais allait, lui aussi, inévitablement produire.

La Commune de Paris ne fut pas un événement français regardé de loin par un Japon extérieur. Elle fut un moment mondial dans lequel le Japon, à sa manière propre, fut pleinement impliqué — comme observateur atterré, comme élève tirant des leçons conservatrices, comme source d’inspiration pour des révolutionnaires qui paieraient parfois de leur vie leur fidélité à cet héritage.

– Andrew Bernard

Sources

  • Shibusawa Eiichi, mémoires et journaux (1867-1871), disponibles aux Archives Shibusawa, Tokyo
  • Mission Iwakura, Tokumei Zenken Taishi Bei-Ō Kairan Jikki (1871-1873, récit officiel de la mission)
  • Nakae Chōmin, Ichinen Yūhan
  • Pittau Joseph. Political Thought in Early Meiji Japan (1967, Harvard University Press)
  • Rougerie Jacques. La Commune de 1871 (1988, PUF — ouvrage de référence en français)
  • Marx Karl. La Guerre civile en France (1871, traductions japonaises disponibles dès les années 1920)

Image de couverture : Commune de Paris, journée du 2 avril 1871, barricade tenue par les Fédérés au pont de Neuilly. Le Monde illustré du 8 avril 1871, dessin de Daniel Vierge. Wikimedia Commons