Hirohiko Araki est un mangaka japonais célèbre pour JoJo’s Bizarre Adventure (Jojo no kimyōna bōken ; ジョジョの奇妙な冒険), œuvre publiée sans interruption depuis près de 40 ans. La célébrité de ce manga tient à sa structure plurigénérationnelle, à ses combats, mais surtout à son style visuel extravagant et à ses nombreuses références à la pop culture mondiale. De nombreuses sources et influences ont façonné son œuvre, avant qu’Araki ne devienne, à son tour, une source d’inspiration.

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Né le 7 juin 1960 à Sendai, Hirohiko Araki se passionne très tôt pour l’univers du manga. Il dessine son premier manga à l’âge de 10 ans et présente ses premières planches à un éditeur à 15 ans. Après ses études au Collège de Design de Sendai, il commence directement une carrière de mangaka professionnel à temps plein.

Ses premières œuvres ne sont cependant pas aussi extravagantes sur le plan visuel que JoJo. Il lui faudra en effet plusieurs années avant de trouver son propre style, au cours desquelles il passera par différentes phases d’inspiration.

Avant « JoJo » : comment Araki construit son identité visuelle

  1. Un jeune mangaka dans un univers très codifié

La carrière d’Araki commence dans les années 1980, à une époque où l’univers des mangas shōnen est fortement codifié, notamment en ce qui concerne l’archétype du personnage principal : un homme grand, extrêmement musclé et adepte des combats physiques.

Il apparaît pour la première fois dans le Weekly Shōnen Jump (WSJ) en 1983 avec Magical B.T., la même année que Ken le survivant. Araki doit rapidement faire face à une forte concurrence au sein du magazine, notamment avec l’arrivée de Dragon Ball, qui connaît très vite un immense succès.

Dans ce contexte compétitif, il se met à étudier le dessin et la construction narrative des œuvres de ses prédécesseurs afin de perfectionner sa technique. Il passe ainsi des heures à étudier et recopier les œuvres de Mitsuteru Yokoyama (Babel II) et de Sanpei Shirato (The Legends of Kamui), entre autres. Il s’inspire également beaucoup de l’œuvre de Buronson (scénariste de Ken le survivant) dont le stéréotype de l’homme musclé se retrouve dans la deuxième œuvre d’Araki : Baoh, le visiteur (Baō Raihōsha) publiée dans le WSJ en 1984.

Mais étudier les codes du shōnen ne signifie pas nécessairement les reproduire à l’identique. Pour se distinguer de ses contemporains, Araki va progressivement chercher à transformer l’un de leurs marqueurs les plus reconnaissables : le corps de ses personnages.

  1. Quitter le héros musclé : la naissance d’une silhouette

Outre l’étude du travail d’autres mangakas, Araki se met à explorer d’autres formes d’art afin de se différencier. Son premier moyen de rupture passe par la représentation de ses protagonistes masculins, dont il éloigne progressivement la silhouette du modèle du héros purement musclé. Cette évolution sera déterminante dans le développement de ses poses et de ses silhouettes devenues iconiques.

Les trois premières parties de JoJo (Phantom Blood, Battle Tendency et Stardust Crusaders), présentent encore des protagonistes qui conservent la musculature caractéristique des héros de l’époque, tout en leur attribuant des personnalités de plus en plus distinctes.

De gauche à droite : Jonathan Joestar, Joseph Joestar, Jotaro Kujo. Source : jojowiki

Dans la première partie, Jonathan Joestar est ainsi un gentleman vertueux et héroïque de l’ère victorienne. Dans la deuxième, Joseph Joestar se distingue par son caractère arrogant, plein d’esprit et espiègle. Son style vestimentaire, flamboyant et cosmopolite, annonce déjà les changements à venir. Son personnage est construit autour d’une inspiration directe de l’intellect de B.T., combiné au talent physique de Sylvester Stallone. Enfin, la troisième partie introduit Jotaro Kujo, personnage stoïque à la présence rigide, inspiré de Clint Eastwood.

Malgré leur musculature encore marquée, ces trois premières générations de JoJo possèdent donc des traits distinctifs et des personnalités propres. Leur identité ne se construit plus uniquement à travers leurs capacités physiques : elle passe également par leurs dialogues, leurs attitudes et, de plus en plus, par leur apparence visuelle.

Araki, collectionneur d’images

Comme vous l’aurez peut-être compris, Hirohiko Araki est un passionné d’art en général, et pas uniquement de dessin. Et c’est de cette passion élargie qu’il va puiser ses premières inspirations.

  1. La musique : quand les idoles deviennent des personnages

Après la publication de son premier travail en 1983, Araki finit par déménager à Tokyo. C’est là qu’il découvre la chaîne de télévision MTV et, par la même occasion, les musiques américaines, telles que le rap et le rock. L’influence du rock se manifeste même avant sa saga phare : selon ses dires, il avait construit l’histoire de Baoh, le visiteur en suivant le rythme d’une musique de rock.

Mais les influences du rock les plus évidentes résident dans les noms des Stands de la série, à partir de la troisième partie. Ces manifestations de la force vitale de leur propriétaire, prenant des formes et des capacités très diverses, portent en effet des noms faisant directement référence à des groupes, des albums ou des titres de rock. On retrouve ainsi des Stands nommés King Crimson, Scary Monsters (David Bowie), Dirty deeds done dirt cheap (AC/DC) ou encore Soft and Wet (Prince).

Les références musicales ne se limitent toutefois pas aux Stands. Certains personnages portent eux aussi des noms inspirés de groupes : les Hommes du Pilier de la partie 2 (Kars pour The Cars, Esidisi pour AC/DC, Santana pour le groupe de rock latino-américain du même nom et Wamuu pour Wham !), mais aussi Will A. Zeppeli, en référence à Led Zepplin, ou encore Iggy, le manieur de Stand à quatre pattes, nommé d’après Iggy Pop.

Au-delà de ces références nominatives, une influence musicale particulièrement importante dans plusieurs aspects de la série est celle du chanteur David Bowie. On retrouve chez Araki des éléments de personnages incarnés par Bowie au cinéma, mais aussi certaines de ses tenues, de ses poses et de son esthétique générale. Son influence touche ainsi directement l’apparence, l’androgynie et la construction des personnages d’Araki.

The World et Dio Brando. Source : jojowiki

La première référence à Bowie que l’on observe dans le manga se trouve chez l’antagoniste principal des premières parties : Dio Brando. Le développement de son côté androgyne, particulièrement marqué dans la troisième partie, souligne sa ressemblance avec deux personnages incarnés par Bowie à l’écran : John, le vampire dans The Hunger, dont il reprend les manières élégantes et les interactions avec son entourage ; et Jareth, le roi des Gobelins dans Labyrinthe.

Dans la partie 4 (Diamond is Unbreakable), on retrouve encore une référence à Bowie chez l’antagoniste Yoshikage Kira, dont l’apparence rappelle fortement celle de Thomas Jerome Newton dans L’Homme qui venait d’ailleurs : blond aux yeux bleus, il est toujours vêtu de costumes formels et élégants, tandis que son Stand possède les yeux félins du personnage.

Dans la partie 5 (Golden Wind), les alliés comme les ennemis de Giorno Giovanna, le protagoniste, arborent à leur tour des tenues qui rappellent les looks éclectiques de Bowie, mais aussi ceux de Prince.

  1. Le cinéma : des personnages qui sortent de l’écran

Grand fan de Clint Eastwood et des films de western, Araki intègre cet univers à plusieurs de ses œuvres. Son premier travail, The Bottle (1978), est ainsi un one-shot se déroulant dans le Far West, mais l’histoire a été perdue puisque jamais rendue publique. On retrouve tout de même cet univers dans son œuvre suivante, publiée sous le nom Poker armé (1980). Dans sa saga principale, Araki reprend finalement l’univers du Far West américain comme cadre géographique de la partie 7 (Steel Ball Run), dont l’adaptation en animation est actuellement en développement chez Netflix.

Blondin incarné par Clint Eastwood (Le Bon, la Brute et le Truand) et Jotaro Kujo (jojowiki.com)

D’autres références plus subtiles à Clint Eastwood apparaissent bien entendu dans la saga. Jotaro Kujo constitue, par exemple, une relecture des personnages Dirty Harry et de Blondin, tous deux incarnés au cinéma par Eastwood. Le premier se retrouve dans sa personnalité stoïque, son regard sévère et ses poses menaçantes (notamment celle où il pointe du doigt son adversaire, rappelant Dirty Harry et son magnum 44). Le second se retrouve davantage dans son côté loup solitaire et taciturne, agissant selon un code moral strict sans chercher la gloire.

En opposition à Jotaro, on retrouve encore une fois Dio, dont le design physique (cheveux blonds et  musculature imposante) est inspiré d’une autre œuvre cinématographique : Blade Runner (1982) et son personnage Roy Batty. L’ambiance sombre et menaçante du film influence également la création des antagonistes et le ton général des mangas d’Araki à cette période.

À travers ses inspirations cinématographiques, Araki ne copie donc pas simplement un acteur ou un personnage : il décompose une image (silhouette, regard, attitude, vêtements, posture) avant de la réinjecter dans son propre univers.

  1. Les beaux-arts : quand le manga rencontre la sculpture

En ce qui concerne les beaux-arts, Araki s’est fortement inspiré de différents artistes pour construire l’aspect visuel de son œuvre. C’est d’ailleurs l’univers des beaux-arts qui lui ouvre progressivement la voie vers le style personnel pour lequel il est célèbre aujourd’hui.

Pour commencer, on retrouve chez Araki l’influence de l’Art Nouveau, mouvement artistique qui se développe de la fin du XIXe au début du XXe siècle. Ses lignes courbes et ses formes inspirées de la nature se retrouvent progressivement dans le travail du mangaka.

Cette influence apparaît dès la partie 4 (Diamond is Unbreakable), avant de devenir nettement plus visible dans les parties 7 et 8 (Steel Ball Run et JoJolion). Araki ne s’inspire toutefois pas uniquement du mouvement dans son ensemble : il puise également directement dans le travail de certains de ses représentants. On retrouve ainsi la répétition de motifs floraux ou ornementaux et les compositions aux lignes sinueuses d’Alphonse Mucha, tandis que Gustav Klimt semble avoir influencé la représentation de certaines figures féminines d’Araki, dont les éléments se retrouvent également dans ses personnages masculins.

Planche de Jojo, partie 4, vol 10, chapitre 86 et Le baiser de Gustave Klimt (Wikimedia Commons)

Mais sa plus grande source d’inspiration lui est révélée lors d’un voyage en Italie : c’est là qu’Araki affirme avoir véritablement découvert son style. En visitant les musées italiens, il découvre notamment les sculptures de la Renaissance et de la période baroque, parmi lesquelles Apollon et Daphnée de Gian Lorenzo Bernini. Frappé par le mouvement de la sculpture et ses poses en torsion, qu’il avait eu peu l’occasion d’observer dans les musées japonais à l’époque, il y perçoit quelque chose de particulièrement sensuel et expressif. Il souhaite alors transposer cette dynamique dans un manga.

Après avoir consacré de nombreuses années à perfectionner les bases techniques du dessin et de la narration du manga, Araki dispose désormais d’un nouveau langage visuel qu’il peut intégrer à son travail. Il ne lui reste plus qu’à combiner ce qu’il a appris au Japon avec ce qu’il a découvert en Italie afin de créer des images reflétant sa propre perspective. Cette influence se retrouve notamment dans le travail de Michel-Ange : le maniérisme des personnages et certains motifs présents sur les costumes d’Araki évoquent les sculptures italiennes.

Mais comment transforme-t-on une sculpture en personnage de manga ? C’est ici que les poses, les diagonales, les compositions et les silhouettes prennent toute leur importance.

Quand la mode entre dans le manga

  1. Des podiums aux pages de manga

Parmi les nombreuses influences d’Araki, celle de la haute couture et des défilés de mode est sans doute l’une des plus visibles et des plus souvent mentionnées par les amateurs de son œuvre. Il puise dans cet univers de nombreuses références, non seulement pour habiller ses personnages, mais également pour composer ses couvertures, ses illustrations et certaines scènes de son manga. La mode devient ainsi bien plus qu’une source d’inspiration vestimentaire : elle lui fournit une véritable manière de mettre en scène ses personnages.

Araki s’inspire notamment de plusieurs grands illustrateurs de mode. Le travail de Robert Melendez semble ainsi avoir influencé son utilisation de blocs de couleurs vives destinés à mettre les personnages en valeur, particulièrement dans la partie 8 (JoJolion). On retrouve également chez le mangaka des compositions à plusieurs figures, des vêtements volumineux et une accumulation de bijoux et d’accessoires qui rappellent le travail d’Antonio Lopez.

Gorgeous Irene – Weekly Shonen Jump Autumn Special 1985 (JJBA Reference) et Valentino Haute Couture (1983) par Tony Viramontes (jojowiki.com)

Ces éléments lui permettent de composer des images foisonnantes dans lesquelles les personnages et leurs Stands occupent l’espace, comme pourraient le faire des mannequins dans une photographie de mode. Tony Viramontes constitue une autre référence importante, dont les poses théâtrales et dansantes semblent avoir contribué à l’élaboration des postures complexes et spectaculaires désormais connues sous le nom de JoJo poses.

S’inspirer directement de la mode représente pourtant un choix risqué pour un manga shōnen. Le genre est alors principalement associé à l’action, aux combats et à des protagonistes masculins dont la force physique constitue souvent un élément central. À l’inverse, les œuvres consacrées à la mode et à l’apparence sont davantage associées au shōjo, destiné à un public de jeunes filles. En intégrant les codes visuels de la haute couture à un manga d’action, Araki brouille donc les frontières entre des univers que l’industrie éditoriale tendait traditionnellement à séparer.

Lorsqu’il s’inspire directement d’un mannequin, Araki ne cherche d’ailleurs pas à reproduire simplement son apparence. Le mannequin n’est qu’un élément d’une composition plus vaste. Il reprend également les mouvements, les attitudes et les postures caractéristiques des défilés ou des séances photographiques, puis les transforme pour ses propres personnages.

Weekly Shonen Jump 1987 et la statue Adam de Rodin. Source : jojowiki.com

Le corps devient ainsi un véritable outil graphique : les positions sont exagérées, les silhouettes étirées et les vêtements prolongent les mouvements du personnage. L’utilisation récurrente de lignes diagonales accentue encore cette impression de dynamisme et donne à ses compositions un mouvement qui rappelle celui des illustrations et des photographies de mode dont il s’inspire.

Chez Araki, le vêtement ne sert donc pas uniquement à définir le style d’un personnage : il participe à sa mise en scène. Une tenue, une posture ou un accessoire peuvent devenir aussi mémorables que le personnage lui-même. C’est cette fusion entre le corps, le vêtement et la composition qui transforme progressivement les pages de JoJo en véritables images de mode.

  1. De la musculature à l’androgynie

La transformation du style d’Araki s’amorce après son voyage en Italie. On observe alors une évolution progressive : les personnages autrefois très virils et musclés laissent peu à peu place à des silhouettes plus fines et androgynes. Cette transition ne s’effectue cependant pas du jour au lendemain. Dans la partie 4 (Diamond Is Unbreakable), Araki entame ce changement en affinant notamment les sourcils de ses personnages. Il faut attendre la partie 5 (Golden Wind), pour voir apparaître des personnages dont l’androgynie devient une caractéristique pleinement assumée.

Cette évolution est particulièrement visible chez Giorno Giovanna, protagoniste de Golden Wind. Son apparence constitue l’un des exemples les plus aboutis de cette nouvelle esthétique : silhouette élancée, traits fins et coiffure immédiatement reconnaissable. Cette dernière s’inspire notamment du David de Michel-Ange, mais également du mannequin Karen Mulder, dont Araki reprend les boucles de la frange dans la collection automne 1992 de Thierry Mugler. Le personnage concentre ainsi plusieurs des influences qui ont progressivement façonné le style d’Araki : la sculpture italienne, la haute couture et les silhouettes de la mode.

Giorno Giovanna. Source : jojowiki

Anecdote : l’androgynie de Giorno peut également provenir du fait qu’Araki avait initialement envisagé d’en faire un femme. Le projet aurait toutefois été rejeté par ses éditeurs, qui considéraient qu’une héroïne serait difficile à vendre auprès du lectorat masculin du Weekly Shōnen Jump. Même si Giorno reste finalement un personnage masculin, son apparence conserve cette ambiguïté et participer à l’esthétique nouvelle qu’Araki développe dans cette partie.

Pour construire ces nouvelles silhouettes, Araki puise également dans l’univers du mannequinat des années 1960, notamment auprès de Lesley Hornby. Avec sa silhouette extrêmement fine et androgyne, sa coupe à la garçonne et ses poses extravagantes, elle constitue un modèle particulièrement adapté à la nouvelle direction artistique du mangaka.

En abandonnant progressivement la silhouette du héros exclusivement musclé, Araki libère ainsi de nouvelles possibilités vestimentaires : les vêtements, les accessoires et les proportions du corps peuvent désormais devenir des éléments centraux de l’identité du personnage.

  1. Des vêtements qui ne devraient pas fonctionner

De manière générale, les tenues imaginées par Araki sont peu conventionnelles et ne correspondent pas toujours à la situation dans laquelle évoluent ses personnages. En détournant ainsi les codes vestimentaires ordinaires, il privilégie l’impact visuel à la vraisemblance. Jotaro Kujo en est un bon exemple : bien qu’il soit lycéen dans la partie 3, son uniforme s’inspire du « gakuran », un uniforme scolaire japonais à col haut, auquel Araki ajoute une chaîne dorée qui traverse le col.

Jotaro Kujo portant un gakuran. Source : jojowiki

Cette liberté vestimentaire participe directement à la construction de ses personnages. Pour Araki, un vêtement n’a pas nécessairement besoin d’être réaliste ou adapté à la situation : il doit avant tout contribuer à rendre celui qui le porte immédiatement reconnaissable. Le costume devient ainsi une extension du personnage, au même titre que sa silhouette, sa coiffure ou ses poses.

Quand Araki devient une source d’inspiration

  1. JoJo devient une référence visuelle

Le principe qui guide Araki est simple : un héros de manga doit être capable de marquer la mémoire et l’esprit du lecteur. C’est, selon lui, ce qui permet à une œuvre de devenir un manga réussi et apprécié. Il applique cette même logique aux poses de ces personnages qui occupent une place aussi importante que leur apparence ou leur personnalité.

Chez Araki, la pose ne sert donc pas uniquement à représenter une action : elle devient un véritable outil de caractérisation. Une posture exagérée, un mouvement improbable ou une silhouette placée selon un angle inhabituel peuvent suffire à rendre un personnage immédiatement reconnaissable.

Cette volonté de créer des images mémorables rappelle d’ailleurs celle de certaines grandes figures de la musique populaire, dont les poses scéniques sont devenues indissociables de leur identité visuelle. Michael Jackson en constitue un exemple particulièrement parlant : certaines de ses postures sont aujourd’hui reconnaissables même sans voir son visage.

Une JoJo pose. Source : jojowiki

C’est précisément cette capacité à produire des images immédiatement identifiables qui va progressivement faire sortir JoJo de l’univers des mangas. Les JoJo poses deviennent elles-mêmes un objet de référence et d’imitation, tandis que l’esthétique d’Araki commence à intéresser des artistes et des créateurs qui évoluent en dehors de l’industrie du manga.

Araki n’est donc plus seulement celui qui regarde la mode pour nourrir son œuvre : son œuvre devient à son tour une banque d’images dans laquelle d’autres créateurs vont puiser.

  1. De l’inspiration à la collaboration

À force d’étudier les défilés et les codes de la mode pour nourrir son travail et rendre ses dessins toujours plus crédibles, Araki finit par développer une connaissance approfondie de cet univers. Une évolution particulièrement symbolique se produit alors : celui qui puisait jusqu’ici dans la mode pour construire ses personnages commence à être directement sollicité par son industrie. Il collabore ainsi avec des acteurs majeurs du monde de la mode.

Cette position correspond d’ailleurs à la manière dont Araki envisage son travail. Dans une interview réalisée en 2003, il explique qu’il ne prend pas lui-même l’initiative de développer des projets en dehors de ses mangas, dont les chapitres sont publiés chaque semaine. Ce sont les entreprises intéressées qui viennent le solliciter pour lui proposer des projets. Araki, lui, se contente de poursuivre son travail de mangaka.

Magazine UOMO n°8 (2018) (JoJo’s x Balenciaga). Source : jojowiki

C’est dans cette logique qu’il a collaboré avec la maison Gucci pour réaliser des mangas one-shot spécialement conçus pour l’occasion. La première collaboration, en 2011, donne lieu à une exposition exclusive dans la boutique de Shinjuku, intitulée Gucci x Hirohiko Araki x Spur. La seconde, en 2013, prend une dimension internationale et s’étend à 80 boutiques à travers le monde, notamment en France et en Italie. Les deux collaborations mettent respectivement en scène Rohan Kishibe dans Rohan Kishibe meets Gucci, puis Jolyne Kujo dans Jolyne Fly High with Gucci. Ces œuvres constituent également une étape importante dans l’histoire de JoJo, puisque ses personnages y apparaissent directement vêtus de créations de la maison.

La première collaboration avec Gucci est réalisée conjointement avec le magazine de mode féminin japonais SPUR. Le numéro d’octobre 2012 présente ainsi un personnage original dessiné dans le style reconnaissable d’Araki et portant une tenue issue d’un défilé Gucci. Le dialogue entre manga et haute couture devient alors véritablement réciproque : Araki ne se contente plus de s’inspirer de la mode, il contribue lui-même à la représenter.

En 2018, Araki poursuit cette incursion dans le monde de la mode avec le magazine masculin Uomo. Une illustration de Bruno Bucciarati (partie 5) le représente alors vêtu d’une tenue issue de la collection automne 2018 de Balenciaga. Cette collaboration reste toutefois limitée à l’illustration publiée dans le magazine, sans exposition ni adaptation en manga.

  1. Du manga au musée

Son originalité et sa technique visuelle lui permettent dépasser progressivement les frontières du manga. En avril 2003, Araki réalise ainsi sa première exposition dans une galerie d’art française. Quelques années plus tard, en 2009, il est invité par le musée du Louvre à participer à l’exposition The Louvre invites the Comics, aux côtés de cinq artistes, dont il est le seul représentant japonais.

Cette invitation marque une nouvelle étape dans la reconnaissance de son travail. À cette occasion, il présente en avant-première deux illustrations du one-shot Rohan au Louvre, qui deviendra par la suite le premier manga édité par le musée et vendu dans sa boutique. Le manga quitte alors le cadre traditionnel de la publication pour entrer directement dans celui de l’institution artistique.

Cette reconnaissance ne se limite cependant pas aux musées et aux galeries. En 2024, Araki réalise sa première œuvre d’art public, The Fountain Boy, installée dans la gare d’Osaka. Son travail peut ainsi être exposé aussi bien dans les pages d’un manga que dans les espaces consacrés à l’art contemporain ou dans des lieux accessibles au grand public.

Son intérêt pour les arts et la haute couture lui a donc permis non seulement de se distinguer des autres mangaka, mais aussi de retourner dans certains des univers qui l’ont inspiré au départ. La boucle semble ainsi se refermer : après avoir puisé dans les beaux-arts, la mode et la culture populaire pour construire son propre langage visuel, Araki voit désormais son travail exposé dans des institutions et des espaces artistiques de premier plan.

On peut d’ailleurs le retrouver actuellement à Venise, dans le cadre de l’exposition Presonnal Structures, présentée au Palazzo Bembo, jusqu’au 22 novembre 2026.

Araki influenceur : bien plus que la mode

L’influence d’Araki ne s’arrête pourtant pas à l’esthétique. Avec JoJo, il contribue également à renouveler certains codes du shōnen en faisant de la stratégie, de la personnalité et de la mise en scène visuelle des éléments aussi importants que la force physique.

Dans de nombreux shōnen d’action, la victoire repose principalement sur la capacité du héros à surpasser son adversaire en puissance. JoJo propose une approche différente. Les combats reposent largement sur la capacité des personnages à comprendre les pouvoirs de leur adversaire, à exploiter leur environnement et à trouver une stratégie permettant de retourner une situation apparemment perdue.

Un personnage physiquement plus faible peut ainsi vaincre un adversaire beaucoup plus puissant si les circonstances jouent en sa faveur ou si son Stand possède une capacité particulièrement adaptée à la situation.

Weekly Shonen Jump 1990. Source flickr

Cette importance accordée à la stratégie s’accompagne d’un autre changement : chez Araki, le combat devient également un moyen de révéler la personnalité des personnages. Les capacités des Stands, leur apparence et la manière dont ils sont utilisés participent à la construction de leur identité. Les affrontement ne sont donc pas uniquement des confrontations entre le bien et le mal : ils permettent également de mettre en scène les conflits intérieurs, les transformations personnelles et les dilemmes moraux des personnages.

C’est peut-être là que se trouve l’une des influences les plus durables d’Araki. En faisant du combat un spectacle à la fois physique, stratégique et esthétique, il montre qu’un héros de shōnen n’a pas nécessairement besoin d’être le plus fort pour être mémorable. Il doit avoir une identité. Une silhouette, une pose, une personnalité, une manière de combattre : autant d’éléments qui peuvent rendre un personnage immédiatement reconnaissable et qui, chez Araki, participent tous à la même ambition : créer des images et des personnages capables de rester dans la mémoire du lecteur.

Conclusion

Hirohiko Araki n’a jamais cessé d’être un collectionneur d’images. Depuis ses débuts, il observe les artistes, les musiciens, les acteurs, les sculpteurs et les créateurs de mode pour comprendre comment une silhouette, une pose, un vêtement ou une attitude peut devenir mémorable.

Il ne se contente pourtant jamais de reproduire ces influences : il les déconstruit, les mélange et les réinterprète pour créer un langage visuel qui lui est propre. C’est ainsi que JoJo’s Bizarre Adventure a progressivement dépassé les codes traditionnels du shōnen pour faire de l’apparence, de la mode et de la mise en scène des éléments essentiels de l’identité de ses personnages.

Une vitrine d’une boutique Gucci en 2013, mettant en scène Bruno Bucciarati et Jolyne Cujoh, deux personnages de « JoJo’s Bizarre Adventure ». Source : Wikimedia Commons

Quarante ans plus tard, le rapport s’est inversé. Ce sont les différents univers dont il s’est inspiré qui viennent chercher son regard. De Gucci au Louvre, des magazines de mode aux espaces d’exposition, JoJo est devenu à son tour une référence visuelle.

L’histoire d’Araki est finalement celle d’un artiste qui a transformé ses influences en un langage suffisamment reconnaissable pour devenir lui-même une influence. Et peut-être est-ce là sa plus grande réussite : avoir compris que pour marquer durablement l’imaginaire, il ne suffit pas de créer des personnages que l’on regarde, il faut créer des personnages que l’on n’oublie pas.

Et si les innombrables références qui parcourent l’oeuvre d’Araki n’ont évidemment pas pu être toutes recensées ici, peut-être que l’envie de les chercher s’est éveillée en vous. Que vous découvriez JoJo’s Bizarre Adventure ou que vous soyez déjà familier de ses personnages, prêtez attention à leurs poses, leurs silhouettes et leurs vêtement : derrière une image parfois extravagante se cache souvent une référence à un artiste, un musicien, un acteur ou un créateur de mode. Une bonne raison de lire ou regarder JoJo avec un œil nouveau !

– Mélanie Defrance 


Image de couverture : couverture du manga Rohan au Louvre d’Araki, en collaboration avec le Musée du Louvre.