Chaque mercredi depuis 1968, des millions de Japonais achètent le même magazine. Pas pour les nouvelles, pas pour la politique mais pour savoir si Naruto est devenu Hokage, si Luffy a trouvé le One Piece, si Gon a pu retrouver son père. Le Weekly Shōnen Jump n’est pas juste un magazine de manga. C’est un rendez-vous hebdomadaire qui a fabriqué des générations entières, au Japon d’abord, puis partout ailleurs.

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

Le 11 juillet 1968, la maison d’édition Shueisha lance un nouveau magazine de manga : le Weekly Shōnen Jump. Tirage : 100 000 exemplaires. Modeste, pour ne pas dire timide.

Le tout premier numéro du Jump. Source : Kami Sama Explorer Museum, flicr CC

Sur le marché, deux concurrents solides les attendent de pied ferme : le Weekly Shōnen Magazine chez Kodansha et le Weekly Shōnen Sunday chez Shogakukan. Pas le même éditeur, pas la même ligne éditoriale, pas la même clientèle non plus. Shueisha choisit une approche différente : plutôt que de débaucher des auteurs établis, ils misent sur les nouveaux talents. Et surtout, ils décident d’écouter leurs lecteurs plutôt que de décider à leur place ce qu’ils veulent lire. Une idée presque révolutionnaire.

Vingt-six ans plus tard, en 1994, le Jump atteint 6,53 millions d’exemplaires par semaine. Entre les deux, il ne s’est pas juste passé une réussite commerciale. Un magazine a réussi à formuler, en images et en récits, ce que des millions de lecteurs japonais voulaient entendre sur eux-mêmes et sur le monde.

La mécanique du mercredi

Le Jump sort le lundi dans certaines régions, le mercredi partout ailleurs. Peu importe le jour le principe reste le même. Une vingtaine de séries en simultané, des chapitres d’une vingtaine de pages, imprimés sur du papier journal bon marché en noir et blanc. Dragon Ball par ici, Saint Seiya par-là, Slam Dunk au milieu. On lit dans le métro, on froisse les pages, on le prête à un ami, on le jette. Le Jump n’est pas fait pour durer il est fait pour être lu maintenant avant le prochain numéro.

Mais dans chaque numéro, glissée entre les pages, il y a une petite carte. Le lecteur y note ses séries préférées, la renvoie à la rédaction en échange d’un cadeau bien sûr et voilà. Ces questionnaires ne sont pas de la communication. C’est le thermomètre de la rédaction, semaine après semaine. Les résultats déterminent l’ordre de publication dans le numéro suivant : les séries populaires en tête, les autres en queue. Et pour celles qui stagnent trop longtemps en bas du classement, l’annulation. Parfois en quelques semaines. Parfois au milieu d’une intrigue, sans prévenir. Le mangaka reçoit un appel. Ça se termine là.

Carte de vote Jump (photographie personnelle)

Le Jump a aussi produit certains des récits les plus habités de l’histoire du manga. Des auteurs qui savaient, semaine après semaine, que leur travail était jugé en direct par leurs lecteurs. Eiichiro Oda a commencé One Piece dans le Jump en 1997. Il y est encore. Vingt-huit ans de publication hebdomadaire, dans ce même magazine, sous cette même pression. Difficile de trouver un argument plus solide pour l’effort et la persévérance, valeurs que prêche justement le magazine.

Trois mots et une devise

Yūjō, doryoku, shōri. Amitié, effort, victoire. Le slogan du Jump. Trois mots qui paraissent simples, presque naïfs jusqu’à ce qu’on apprenne comment ils sont nés.

La rédaction pose un jour la question à ses lecteurs : parmi ces trente mots, lesquels vous inspirent le plus ? Pendant plus de trente ans, les réponses restent les mêmes. Amitié, effort, victoire. Le Jump n’a pas inventé son slogan. Il l’a écouté. Et il en a fait sa colonne vertébrale éditoriale : toute série publiée dans ses pages doit incarner au moins une de ces trois valeurs. C’est la règle. Simple et non négociable.

Classement des mangas de la semaine dans le Jump – Photographie personnelle

Ces trois mots ne sont pas tombés du ciel non plus. Ils découlent d’une tradition littéraire japonaise le nekketsu, la « ferveur ardente » héritée des récits éducatifs des années 1930, destinés à former les garçons aux vertus collectives : courage, persévérance, discipline. La guerre est passée par là. Les valeurs militaristes ont disparu. Mais l’idée de fond qu’on se construit par l’effort, qu’on ne vaut rien seul, que la victoire mérite d’être gagnée est restée, intacte, prête à être recyclée dans des histoires de pirates et de ninjas.

Pourquoi le héros du Jump part toujours de rien

Un héros du Jump ressemble toujours à quelque chose de précis. Il part de rien, souvent orphelin, marginalisé, sous-estimé par tout le monde y compris lui-même parfois. Il a un rêve démesuré qu’il n’abandonne jamais, même quand tout le monde lui dit que c’est ridicule. Il se fait des amis en cours de route, des rivaux qui deviennent des alliés. Il ne progresse pas grâce à un talent inné, mais grâce à un travail acharné, à des défaites qui enseignent, à une volonté que rien ne brise.

Naruto veut devenir Hokage alors que tout le village le rejette depuis l’enfance. Luffy veut devenir roi des pirates sans pouvoir nager ce qui, avouons-le, est un handicap de départ assez sérieux. Asta, dans Black Clover, est le seul enfant de son monde à ne pas avoir de magie dans un univers où la magie est littéralement tout. Il compense par un entraînement obsessionnel et une voix qui pourrait réveiller les morts. Même trajectoire, même philosophie. Le Jump a un moule. Il s’y tient.

Panel des héros du Jump

Il n’y a pas de talent dans le Jump. Ou plutôt le talent seul ne suffit jamais. Le personnage qui gagne sans avoir travaillé est toujours le méchant. Celui qui perd avec dignité, qui se relève, qui recommence, est toujours le héros. C’est une éthique de la performance qui reflète la société qui l’a produite, un pays qui a reconstruit ses ruines à force de travail collectif, et qui a fait de cette reconstruction un récit national. Le Jump a mis ce récit en images. Chaque semaine, depuis cinquante-sept ans.

Comment le Jump a conquis le monde

Dragon Ball arrive en France en 1988, d’abord en manga puis dans le Club Dorothée. Des millions d’enfants français découvrent Goku sans notice explicative, sans cours de culture japonaise. Naruto a fait pareil quinze ans plus tard. One Piece continue aujourd’hui, avec une fanbase qui touchée jusqu’à l’Amérique latine, l’Afrique et le Moyen-Orient.

Il y eut un signe que quelque chose avait vraiment basculé : en 1994, Arnold Schwarzenegger faisait la couverture du Jump. Hollywood venait frapper à la porte d’un magazine de manga japonais.

Arnold Schwarzenegger X Shonen Jump en 1994

Le circuit est d’ailleurs très simple : les chapitres hebdomadaires du Jump servent de prépublication, compilés ensuite en volumes reliés exportés dans le monde entier, puis adaptés en anime quand la série cartonne. C’est comme ça que Demon Slayer, Death Note, Hunter x Hunter ou Bleach ont traversé les frontières.

Ce qui reste

On peut l’appeler la Bible du manga et l’expression n’est pas excessive quand on regarde le catalogue. Mais une nuance s’impose : les autres grandes maisons d’édition japonaises ont leurs propres monuments. Kodansha a publié Akira et L’Attaque des Titans. Shōgakukan, Détective Conan et Pokémon. Ces éditeurs forment d’ailleurs aujourd’hui le keiretsu Hitotsubashi, une alliance qui pèse lourd dans l’édition japonaise. L’hégémonie du Jump a ses limites.

Ce qui n’a pas de limite, en revanche, c’est son rayonnement. Toutes les tentatives de créer un équivalent occidental ont échoué. Ce magazine dont on froisse les pages dans le métro reste le sommet que tout mangaka cherche à atteindre. Pas parce qu’il est le plus vieux mais parce qu’il est toujours le plus lu et que ses histoires continuent de faire voyager.

– Julian Cazajus


Image d’en-tête : l’évolution du Jump à travers le temps (de gauche à droite : le 1er numéro en 1968, un numéro publié lors de son âge d’or en 1994 et un numéro double publié en 2024)