Qu’est-ce que la vérité ? « Sham », dernier film de Takashi Miike, nous démontre par l’absurde que la réponse n’est pas toujours la plus évidente. Étouffant et brillant.
Sham est un film réalisé par Takashi Miike (Ichi the Killer, Audition) sur un scénario de Hayashi Mori, inspiré d’un livre de Masumi Fukuda.
L’histoire suit Seiichi Yabushita, instituteur respecté, accusé par Ritsuko Himuro, une mère d’avoir harcelé et humilié son fils. Très vite, la machine s’emballe. Médias, rumeurs, opinion publique : chacun impose son récit.
Yabushita est alors pris dans une spirale où la vérité n’est plus qu’une version parmi d’autres.
Parole et vérité
Une histoire d’acharnement. Où la folie de certains peut conduire à la lisière de la folie. Comme si les mots devenaient sans importance. Pire inaudible. Car ici, le professeur parle, se défend mais personne n’entend ses mots.
Car autour de lui, les voix crient plus forts. Les titres des journaux sont de plus en plus gros. La société s’est fait une image. Il est trop tard pour la changer. Quand la culpabilité semble évidente, pourquoi perdre du temps à écouter le vent qui susurre le contraire ?

Dans Sham, nous suivons ainsi le combat d’un homme qui se heurte à des murs invisibles. Un coupable parfait qui n’arrive pas à se faire entendre. Comme si la vérité importait moins que les apparences. Il finit par se surnommé lui-même « le professeur meurtrier », comme on l’appelle dans les médias.
Les dés ont été jetés et personne ne se demande s’ils sont pipés depuis le début. C’est une question d’apparence et, sur l’archipel, on ne plaisante pas avec le sujet.
Sham : l’honneur plus que le bruit
Dans le long-métrage, le professeur est lâché par ses supérieurs qui ne veulent pas faire de vague. À aucun moment ils ne lui proposent de se défendre. Ils partent plutôt du principe que s’excuser -même de quelque chose que l’on n’a pas fait- réglera plus vite le problème que tenter de faire entendre la vérité.
On le sait, l’image publique dans la société japonaise est importante. Et dès qu’une vaguelette peut potentiellement se transformer en tsunami, on est prêt à tout pour sauver la face. Histoire de ne pas en porter des stigmates visibles de tous.

Sham nous rappelle toutes ces scènes que l’on peut voir de la vie réelle où des individus font des excuses publiques au Japon. Elles ne semblent pas le faire par remords mais parce qu’elles ont été prises en faute.
Parfois, comme ici, les personnes sont aussi poussées à le faire, avec les conséquences désastreuses que cela peut avoir pour la suite. Et tant pis si la foudre est alors dirigée vers une seule et même personne.
L’horreur dans la tête
Takashii Miike est surtout connu pour ses films d’une grande violence à l’écran. Ici pourtant, à part quelques tirages d’oreilles et une claque, pas d’éclats sanguinolents dans Sham. Pas de membres coupés. Et pourtant, la peur est bien là !

Tout d’abord dans chaque apparition du personnage de Ritsuko. Son regard noir vous glace le sang. Sa manière de s’exprimer, robotique, assenant les horreurs comme des faits avérés. Kō Shibasaki (Mon Grand frère et moi) est absolument parfaite dans ce rôle de mère protectrice dont on ne sait jamais si elle invente maladivement ou si elle protège réellement son fils d’un amour infini.
Face à elle, Go Ayano incarne face à elle avec brio un professeur brisé avec la décence d’un volcan qui se retient d’exploser. L’acteur a dû puiser dans deux extrêmes de son jeu. Dans le premier témoignage qui commence le film comme un coup de poing, il est monstrueux de rage et de violence. Avant de se changer dans le deuxième en être fragile et acculé. Une cible un peu trop facile à atteindre dont l’énergie dépensée pour se défendre semble bien vaines.
La partition du duo rend l’expérience exceptionnelle, au service d’une mise en scène aussi sobre que maltraitante pour notre bien-être.
Personne n’en ressortira indemne…
Le stress psychologique est en effet ici continu. La sensation d’injustice permanente. Le spectateur est en effet lui aussi piégé dans cette prison qui n’en finit plus d’enfermer la vérité.
Sham n’est ainsi pas un film facile à aborder, loin de là. Il vous compresse le cerveau et vous hypnotise. Il vous invite également à accepter avec effroi l’étouffante réalité de cette inexorable et macabre mascarade. Le réalisateur excelle dans cet exercice, laissant très peu de place à l’espoir de pointer le bout de son nez. Son histoire fascine de bout en bout.

Encore plus quand on sait qu’elle est inspirée d’une affaire bien réelle qui a secoué le Japon en 2003. Un enseignant de Fukuoka avait ainsi été faussement accusé de harcèlement et de maltraitance par des parents d’élèves. Les médias ne s’étaient alors pas privés de relayer l’accusation en boucle, s’abaissant au sensationnalisme plutôt qu’à la rigueur journalistique.
À l’heure où nous vivons, où chaque parole, image, son, vidéo ou actualité peut être manipulé à loisir, Sham résonne comme un nouveau cri d’alarme face aux influences aux ordres du mensonge. Un film brillant et saisissant sur l’être humain dans tout ce qu’il a de plus effroyable. Et nouveau grand film de Takeshi Miike.

Distribué par Art House, Sham est à découvrir au cinéma en France dès le 16 septembre.
– Stéphane Hubert




















































