Comment réagir face à l’inévitabilité d’un projet symbole d’absurde ? « Numakage Public Pool » est un témoignage effarant et symbolique sur le meilleur et le pire de nos sociétés modernes.
Numakage Public Pool est un documentaire de Shingo Ôta.
À Numakage, en banlieue de Tokyo, la piscine municipale surnommée « l’Océan », ouverte depuis 52 ans, doit disparaître pour laisser place à une école. L’été de sa fermeture et malgré les protestations, baigneurs et équipe font leurs adieux à ce lieu de loisirs, de détente, de drague mais aussi de travail.
Avec un regard à la fois décalé et tendre, Ota filme cette disparition comme celle d’un proche, livrant un recueil d’histoires singulières et un message politique fort.
Tous à l’eau !
On connaît l’importance des piscines au Japon.
Dès le plus jeune âge, les enfants y passent de nombreuses heures. Il est même assez courant que les collèges et les lycées en possèdent une directement dans leurs établissements. Celle qui nous intéresse aujourd’hui se situe à Numakage.

Elle est le poumon du quartier où tout le monde s’y retrouve. Le documentaire filme admirablement cette fusion magnifique que le lieu permet. Ici, quel que soit l’âge, la condition sociale ou l’orientation sexuelle, vous êtes le bienvenu. Dans l’eau, tous égaux !
Certains viennent même pour faire des rencontres. Ils s’assument, se sentent libres. Encore plus qu’entre les quatre murs de leur maison. Il est de plus en plus compliqué de réunir toutes les générations et de créer du lien social. Et nous voyons ainsi à travers les images de Numakage Public Pool combien la piscine municipale en avait aussi le rôle.
On s’y mélangeait et les éclats de rire répondaient aux éclaboussures. Jusqu’au jour où…
Numakage Public Pool : Bienvenue dans l’Enfer de l’incompréhension
Le réalisateur a fait un choix qui rend mélancolique le visionnage de son œuvre. Dès les premières minutes, nous découvrons en effet des tractopelles en pleine destruction des tribunes de la piscine.
Sa disparition est donc inévitable. La narration nous invite ainsi à découvrir comment, justement, on en arrive là. Et plus on en apprend, moins on comprend !

L’argument de la destruction ? La construction d’une nouvelle école. Soit. Mais pourquoi ici ? N’y a-t-il pas d’autres terrains disponibles dans la ville ? Si, et à quelques dizaines de mètres de la piscine ! Mais y obtenir le permis de construire semble plus compliqué que raser un édifice municipal.
Cette dernière est-elle en mauvaise état ? Pas le moins du monde. Est-elle un de ces endroits que plus personne ne fréquente ? La file d’attente pour y entrer donne un élément de réponse. Le lieu est donc populaire, utile et rentable.
Alors pourquoi le détruire ? « Parce que. » nous répondront probablement les politiques de la ville. Et aucune des centaines de lettres de protestation et d’amour n’aura assez de poids pour les faire changer d’avis. On a beau regarder la situation sous tous les angles, la décision de réduire en miettes la piscine ne se pare vraiment d’aucune logique. Encore moins à notre époque.
Vague à l’âme et de chaleur
Dans Numakage Public Pool, Shingo Ôta prend en effet un malin plaisir à montrer tous les bienfaits qu’apporte la piscine au quartier.
Elle permet déjà aux personnes âgées de venir nager et donc de rester toujours alertes physiquement. Certaines viennent tous les jours pour faire quelques brasses et ainsi garder leur tonicité musculaire.

D’autres viennent pour y trouver de la fraîcheur. Le réchauffement climatique en cours rend de plus ces lieux encore plus indispensables qu’avant. Quoi de mieux que s’immerger dans l’eau fraiche quand le soleil fait monter le mercure ? C’est un refuge. Un oasis.
Enfin, on l’oublierait presque, mais des dizaines de personnes travaillaient à la piscine de Numakage. Certaines depuis plusieurs décennies au service des visiteurs, avec sérieux, abnégation et toujours cette exigence si chère aux Japonais. Bien des jeunes y trouvaient également une proposition idéale pour un travail saisonnier.
Tout ça, aussi, va disparaître. La boutique de bonbons qui profitait également du flux de nageurs de tous âges pour y trouver sa clientèle suivra probablement le même chemin.

Le documentaire braque une loupe résignée sur une piscine qui n’est finalement que la métaphore de ce qui se passe dans nos sociétés modernes.
Pas qu’au Japon, mais aussi en France ou ailleurs dans d’autres pays autoproclamés « développés ». Les disparitions de lieux importants pour la vie commune… Les difficultés pour maintenir les liens sociaux et intergénérationnels… Les prises de décision des municipalités qui ne prennent pas en compte l’humain…. Réagira-t-on à temps pour changer les choses ?
Distribué par l’association Kinotayo, Numakage Public Pool, lui, pousse un cri d’alarme et nous aura prévenus bien avant qu’il ne soit trop tard pour le faire.
– Stéphane Hubert







































