Saviez-vous que dans le nord du Japon il existait des femmes chamanes aveugles capables, selon la croyance, de communiquer avec les morts ? La longue histoire de ces femmes appelées Itako, dont la profession est en train de disparaître, est passionnante. Si dans un premier temps cette fonction fut créée pour protéger les femmes aveugles victimes de discrimination dans l’antiquité en leur donnant une activité respectée, elles sont très vite devenues un véritable réconfort pour de nombreux japonais…

Qui sont les Itako ?

Les Itako イタコ sont des femmes chamanes qui ont pour particularité d’être aveugles. Originaires de la région nord du Japon (Tôhoku), on trouve les Itako principalement dans la préfecture d’Aomori, mais aussi dans celles d’Iwate, Akita ou encore Miyagi où elles sont parfois connues sous d’autres noms, comme par exemple Ogamisama. Les Itako ont pour mission principale de servir d’intermédiaires entre les morts et les vivants lors de rituels appelés Kuchiyose 口寄せ. Aujourd’hui, ces rituels anciens font partie des « biens culturels immatériels du Japon ».

Couverture du livre de Matsuda Hiroko sur les Itako

Outre le fait de communiquer avec les esprits de personnes décédées, les Itako étaient un rouage important de la communauté dans laquelle elles vivaient. Elles étaient par exemple consultées en cas de maladies tenaces ou pour donner des conseils aux femmes.

De nos jours, il reste seulement six Itako dans tout le Japon, dont une seule est aveugle : Nakamura Take. Comme Matsuda Hiroko, la plus jeune Itako toujours en activité, a décidé de ne pas prendre d’apprentie, le métier est donc voué à disparaître d’ici quelques années. En comparaison, au début de l’ère Meiji (1868-1912) il y en avait environ 500 en activité. La modernité a forcément projeté la fin de cette activité jugée irrationnelle pour le commun.

Deux pratiquants du shugendô, à l’origine des Itako. Source : wikimedia commons

Comment se déroulent les rituels ?

Lors des rituels, les Itako se laissent posséder par l’esprit d’une personne décédée afin de transmettre ses paroles à son entourage. Pour faire venir les esprits, les Itako commencent par des chants appelés Oshirasaimon. Elles utilisent aussi parfois des oshirasama, des figurines à l’effigie de divinités gardiennes. Selon l’Itako Hiroko Matsuda, avant de faire un rituel, il faut attendre que la personne soit décédée depuis plus de 100 jours, sinon l’esprit n’est pas encore tout à fait séparé du corps. En général, le rituel est organisé lors du 1er ou du 3e anniversaire de la mort de la personne.

Les Itako n’ont pas vocation à prédire l’avenir ou autres divinations. Les questions qu’elles posent à l’esprit de la personne décédée sont assez générales, car elles ont avant tout pour but de réconforter les familles endeuillées. Ces dernières écrivent sur un morceau de papier quelques informations sur la victime (âge au moment de la mort, cause de la mort…) qu’elles donnent ensuite à l’Itako qui se charge de poser les questions et de transmettre les réponses.

Source : https://mtditako.net/blog/index.php/2021/02/24/20210224_2/

Comme nous l’avons vu, les Itako sont aussi consultées en cas de maladie. C’est par exemple le cas de l’Itako Matsuda Hiroko qui raconte dans son livre pourquoi elle a souhaité devenir Itako. Quand elle était petite, elle était souvent malade et sa mère l’avait emmené voir une Itako. Une rencontre qui va grandement l’inspirer.

Cette dernière avait alors affirmé que sa maladie était due à un kami (divinité) ancestral et avait alors effectué un rituel de purification (oharai) qui avait fait disparaître progressivement sa maladie. Vers 15 ans, elle a alors commencé l’entraînement pour devenir Itako, bien que non-aveugle, tout en continuant l’école. Le fait d’aller consulter une Itako quand on est malade se faisait beaucoup autrefois, ce qui était forcément vu d’un très mauvais œil par les médecins locaux. Pour cause, une maladie grâve aurait pu passer inaperçu, entraînant la mort d’un patient.

D’où viennent les Itako ?

Les chamanes existaient déjà dans les temps anciens au Japon. Les rituels effectués par les chamanes étaient surtout populaires pendant l’époque Yayoi (de -800/-400 à 250) et étaient liés à l’agriculture dans l’espoir de bonnes récoltes. Le nom de miko, utilisé pour désigner les assistantes des prêtres dans les sanctuaires shintô, était autrefois donné aux chamanes qui recueillaient les paroles des kami. Aussi, la reine Himiko, qui dirigeait le royaume japonais du Yamatai (2e/3e siècle) était décrite comme étant une prêtresse chamane qui pratiquait la magie. De nos jours on trouve toujours des chamanes similaires aux Itako dans certaines régions du pays, comme par exemple à Okinawa avec les Yuta et les Norô.

Le mont Osore, où se réunissent les esprits après la mort. Source : wikimedia commons

Les Itako en tant que telles, c’est-à-dire des femmes aveugles qui communiquent avec les morts, sont nées à la fin des années 1770 (période d’Edo) dans le nord du Japon. Tout commença lorsque Taiso-bâ, une chamane aveugle créa son propre rituel de communication avec les esprits.

Le rituel de possession, kuchiyose, existait déjà, mais elle y a incorporé des éléments liés au shugendô, une croyance selon laquelle on peut développer ses pouvoirs spirituels par une pratique ascétique dans la montagne. L’isolement en nature permettrait, selon elles, de développer un fort pouvoir sensoriel. Taiso-bâ décida ensuite de transmettre ses techniques à Chôrinbô, un yamabushi (pratiquant du shugendô), et à Takadate-bâ, sa femme qui était aveugle. Ces derniers ont ensuite transmis à des femmes aveugles ces mêmes techniques, donnant ainsi naissance à la fonction d’Itako.

Devant l’extinction imminente des Itako, il fut récemment décidé de transmettre les techniques à des femmes non-aveugles, dans l’espoir très mince de préserver ce savoir.

Comment devenir Itako ?

Autrefois, la condition principale pour devenir Itako était d’être une femme aveugle et de se former auprès d’une autre Itako, mais de nos jours il n’est plus nécessaire d’être aveugle. Il faut aussi savoir qu’une femme ne naît pas Itako. Au contraire, elle acquiert ses capacités spirituelles après une longue formation, très rigoureuse puisque inspirée des pratiques ascétiques du shugendô.

On parle par exemple de rituels s’effectuant dans de l’eau glacée en pleine nature, dans les conditions extrêmes du nord du Japon… En général les filles commencent leur entraînement entre 11 et 13 ans pendant lequel elles apprennent de nombreux sutra et prières. Une fois leur entraînement terminé, elles effectuent un rituel d’initiation pendant lequel une cérémonie de mariage (kamizukeshiki) est organisée et l’Itako est alors symboliquement mariée à la divinité qui prend possession d’elle pour la vie !

Le mont Osore où officient les Itako deux fois par an. Source : wikimedia commons

C’est aussi pendant cette cérémonie qu’elles reçoivent un objet appelé Odaiji, ainsi qu’un Irataka, un chapelet de perles. L’Odaiji オダイジ est un tube en bambou qui contient un extrait de sutra à l’intérieur. Il est accroché dans le dos de l’Itako et sert à éloigner les mauvais esprits. Quant à l’Irataka, il est composé de perles, de défense de sanglier, de bois de cerf et d’une ancienne pièce de monnaie.

La pièce de monnaie fait référence au prix que coûte la traversée de la rivière Sanzu 三途の河, après la mort. Un peu comme dans la mythologie grecque, les morts japonais doivent traverser une grande rivière pour rejoindre les enfers. La traversée dure sept jours et coûte 6 pièces, c’est pourquoi 6 pièces de monnaie sont déposées dans le cercueil des morts.

La disparition du métier d’Itako

Si le statut d’Itako fut créé pendant l’époque d’Edo, c’est avant tout pour permettre aux femmes aveugles de s’intégrer dans la société et de ne pas être un poids financier pour leur famille. Ce n’est pas non plus un hasard si les Itako viennent surtout du nord du Japon, car dans cette région des problèmes de nutrition et d’hygiène entraînaient de nombreux cas de rougeole. Or la rougeole pouvait causer la cécité chez les enfants non-traités. Le système des Itako a permis à de nombreuses femmes aveugles d’être ainsi protégées des discriminations et donc de survivre dans une société qui ne voulait pas d’elles.

Cheval-concombre et vache-aubergine pour Obon, la fête des morts, dans Animal Crossing : New Horizons

Le nombre d’Itako a commencé à baisser pendant l’ère Meiji, car le gouvernement a voulu mettre en avant la médecine occidentale et a donc condamné le métier d’Itako. Comme les Itako pouvaient se faire arrêter lors de l’exercice de leur fonction, beaucoup ont dû arrêter leurs activités. Après la Seconde Guerre mondiale, les Itako ont pu exercer à nouveau, mais grâce aux progrès de la médecine la rougeole fut éradiquée. Dès les années 1970 le vaccin contre la rougeole est devenu obligatoire et de moins en moins d’enfants étaient alors atteints de cécité. Ce fait combiné a une plus grande tolérance envers les personnes aveugles a causé une baisse considérable du nombre d’Itako.

Les Itako sont-elles toujours utiles ?

Tout d’abord, il faut savoir que le fait d’accueillir les esprits n’est pas quelque chose d’étrange au Japon. De nos jours, une des fêtes japonaises les plus populaires est celle d’Obon お盆, la fête des morts. Pendant trois jours, les morts reviennent parmi les vivants, dans leur famille. Pour les guider, des lanternes sont alors installées devant les maisons et il est aussi de coutume de fabriquer un petit cheval avec un concombre et une petite vache avec une aubergine. Le cheval, rapide, est censé permettre à l’esprit d’arriver plus vite chez lui, alors que la vache, plus lente, permet à l’esprit de rester plus longtemps auprès de sa famille.

La catastrophe de Fukushima en mars 2011 a montré que les Itako étaient toujours importantes. Lors de la catastrophe, on estime qu’il y a environ 2 500 morts dont le corps n’a pas été retrouvé. On appelle ces victimes les « muenbotoke » : les « morts sans liens ». Aussi, à cause de la destruction de certains temples et cimetières, sans compter le nombre élevé de morts, certains services funéraires ont dû être faits à la va-vite, ce qui a laissé de nombreuses familles inquiètes. Les Itako ont alors aidé ces familles à trouver la paix, en leur permettant d’avoir des nouvelles de leur proche décédé.

Les lieux où officient les Itako sont appelés Itakomachi. Avant il y en avait dans de nombreux villages, mais avec la baisse du nombre d’Itako pour les voir il faut soit se déplacer chez elles soit se rendre au mont Osore (Osorezan 恐山) où elles se réunissent deux fois par an : pour Obon (du 20 au 24 juillet) et pour le festival d’automne (du 8 au 10 octobre). Les Itako n’ont pas de liens officiels avec les temples bouddhistes ou les sanctuaires shintô, mais certains les laissent officier dans leurs enceintes, comme c’est le cas au mont Osore. Pour information, une séance chez une Itako coûte environ 3 000¥ (environ 20€) et au mont Osore entre 4 000 et 5 000¥ (entre 26 et 33€). Le mont Osore est un lieu réputé pour être associé à la mort, puisque c’est ici que les âmes se réunissent et où se trouve la rivière Sanzu. Lors de leurs consultations au mont Osore, il y a toujours beaucoup de monde.

Les Itako sont aussi associées à une cérémonie assez récente, appelée Mizuko kuyô 水子供養, qui a lieu pour les femmes qui ont perdu un enfant lors d’une fausse couche, d’un avortement ou à la naissance. Lors de cette cérémonie une offrande est faite à Jizô, un bodhisattva qui a atteint l’illumination mais qui a choisi de rester parmi les humains pour protéger les plus faibles, comme les enfants décédés. Un nom est alors donné à l’enfant pour que Jizô puisse le protéger dans l’au-delà. Bien que vouées à disparaître, les Itako sont assez populaires et de nombreuses personnes n’hésitent pas à se faire passer pour elles pour gagner de l’argent.

Une Itako au festival d’automne du mont Osore, 2006. Source : wikimedia commons

Si certains peuvent ressentir du mépris ou de la méfiance envers le métier et les aptitudes de ces femmes chamanes, force est de constater que leur présence continue de soulager et d’aider de nombreuses personnes. Leur disparition progressive risque de laisser un grand vide chez certaines personnes touchées par le deuil…

Claire-Marie Grasteau