C’est connu, la société japonaise est extrêmement normée. Mais être enceinte et avoir un enfant au Japon, c’est surtout supporter le poids des traditions et des carcans aux féminins et maternels, tandis que les pères restent majoritairement absents du paysage. 

Soutenez Mr Japanization sur Tipeee

C’est un fait établi. Le Japon manque de bébés. Chaque année ou presque, le pays bat un nouveau record de baisse des naissances, un chiffre au plus bas depuis 1899, et nettement inférieur aux 749 000 naissances que l’Institut national de recherche sur la population et la sécurité sociale (IPSS) attendait pour 2025 dans ses prévisions de 2023, selon un article du Monde.

Les gouvernements successifs multiplient les annonces pour soutenir les familles, alléger le coût de la parentalité ou encourager les couples à avoir des enfants, mais pour l’instant la mécanique démographique s’enraille.

Femme qui court pour donner un jouet à un bébé dans le dos de sa maman. Source : Wikicommons

Pourtant, derrière les statistiques se cache une question moins souvent posée : que signifie concrètement devenir mère au Japon aujourd’hui ?

Car la maternité japonaise reste encadrée par un ensemble de normes sociales particulièrement visibles. Aucune de ces attentes n’est propre au Japon. Mais leur accumulation dessine une figure bien particulière de la maternité : celle d’une femme capable de faire preuve d’autocontrôle, d’endurance et de dévouement extrême.

Une grossesse sous contrôle

Au Japon plus qu’ailleurs, la prise de poids est un problème de santé publique pris très au sérieux, peut-être un peu trop. 

Depuis 2008, les examens de santé obligatoires réalisés par les employeurs et les collectivités incluent une mesure du tour de taille des personnes âgées de 40 à 74 ans dans le cadre de la politique Metabo, destinée à prévenir le syndrome métabolique. 

Un couple de femmes debout l’une à côté de l’autre devant un magasin. Photo de Owen Roth sur Unsplash

Si cette politique est officiellement présentée comme un outil de prévention sanitaire, elle suscite également des critiques pour la pression qu’elle exerce sur les normes corporelles et le risque de stigmatisation des personnes en surpoids.

Pas très fun fact : les employeurs peuvent être financièrement pénalisés s’ils n’atteignent pas certains objectifs de prévention. 

Concernant la grossesse, pendant longtemps, les recommandations japonaises ont été plus restrictives que celles appliquées dans de nombreux autres pays développés.

Plusieurs chercheurs ont souligné que les autorités médicales japonaises encourageaient des prises de poids relativement faibles pendant la grossesse, autour de 1 kilo par mois, soit 9 kilos pour toute la grossesse, alors que les recommandations européennes tournent autour de 12-15 kilos.

Surtout, contrôler son poids

A cela s’ajoute la pression sociale sur le corps des femmes qui devient un langage critique intérieur pour les Japonaises, où l’extrême maigreur est déjà un véritable fléau pour les moins de 30 ans, catégorie pour laquelle les troubles alimentaires sont très omniprésents.

Ainsi, une enquête de CNN expliquait déjà en 2019 que certaines femmes japonaises cherchaient activement à limiter leur prise de poids pendant la grossesse, parfois en dessous des recommandations internationales, au point d’inquiéter certains spécialistes de santé publique.

L’injonction suprême de la maternité

La future mère, déjà largement éprouvé par la grossesse, que ce soit physiquement et/ou mentalement, se retrouve alors confrontée à une injonction paradoxale : prendre suffisamment de poids pour permettre le développement du bébé tout en restant dans les limites d’un idéal social de minceur.

Cette tension n’est pas anodine, autant pour la mère que pour le bébé. Plusieurs travaux ont établi un lien entre les habitudes alimentaires, la prise de poids pendant la grossesse et la proportion relativement élevée de bébés de faible poids de naissance par rapport à d’autres pays développés, occasionnant à court terme des difficultés respiratoires, de l’hypothermie, de l’hypoglycémie, des infections et problèmes d’alimentation potentiels, entre autres.

Le corps enceinte : un bien public

Mais là ne s’arrête pas la coercition du corps de la femme, véritable objet collectivisé. Comme dans de nombreux pays, la grossesse s’accompagne de conseils concernant l’alimentation, le sommeil, l’activité physique ou l’organisation du quotidien.

Femme tenant une fleur d’oranger appuyée sur un arbre. Photo de Paul Lin sur Unsplash

Toutefois, comme l’a montré l’anthropologue Tsipy Ivry, au Japon ces prescriptions s’inscrivent dans une conception plus large de la responsabilité maternelle, où la santé du fœtus dépend avant tout de l’autodiscipline et des comportements de la future mère, faisant de celle-ci la principale garante de l’issue de la grossesse, alors que l’hygiène de vie du père y joue aussi pour beaucoup, notamment pour le placenta. 

Cette logique contribue à transformer la grossesse en période d’auto-surveillance permanente. 

Le problème n’est pas tant l’existence de conseils médicaux que leur dimension parfois morale. Les travaux de la sociologue ont montré que le corps y est souvent envisagé comme le reflet des comportements individuels et de la discipline quotidienne, favorisant une forte intériorisation des normes médicales et un stress périnatal important, menant à des dépressions périnatales, autrement dit pendant et après la grossesse. Chacun de ses comportements peut être évalué à travers une seule question : la femme enceinte agit-elle de manière suffisamment responsable pour son futur enfant ?

Accoucher : entre coût financier et idéal d’endurance

Le rapport à l’accouchement constitue un autre révélateur de ces normes. Contrairement à plusieurs pays européens, les frais liés à l’accouchement n’ont longtemps pas été totalement couverts par le système de santé japonais.

Face à la hausse des coûts et à la baisse de la natalité, le gouvernement a récemment annoncé son intention d’aller vers une prise en charge totale afin d’alléger la charge financière supportée par les familles.

Mais la question financière n’est pas la seule particularité. Le recours à la péridurale reste historiquement moins fréquent au Japon que dans de nombreux pays occidentaux, avec un chiffre autour de 13% des accouchements, contre 82% en France, selon l’Inserm. D’un idéal perfectionniste à l’acceptation de la douleur, il n’y a qu’un pas pour les femmes japonaises.

Le concept du Gaman, ou “tu accoucheras dans la douleur”

Les pratiques évoluent, notamment dans les grandes villes, mais l’idée selon laquelle la douleur fait partie intégrante de l’expérience de la maternité demeure relativement présente.

Certaines chercheuses relient cette représentation à une valeur souvent évoquée dans la société japonaise : le gaman, c’est-à-dire la capacité à supporter les difficultés avec endurance et, surtout, sans se plaindre.

Cette notion dépasse largement la maternité. On la retrouve dans le monde du travail, dans l’éducation ou dans la gestion des catastrophes naturelles. Il n’est donc pas surprenant qu’elle apparaisse également dans les représentations de l’accouchement. Sans être imposée explicitement, l’idée qu’une mère doit faire preuve de courage et de résistance continue d’influencer les imaginaires collectifs.

Le satogaeri bunben : soutien familial ou contrôle social ?

Parmi les particularités les plus connues de la maternité japonaise figure le satogaeri bunben, une pratique qui consiste pour une femme enceinte à retourner vivre chez ses parents avant ou après l’accouchement afin de bénéficier de leur aide pendant les premières semaines suivant la naissance.

Parce que les pères sont globalement absents de la parentalité, ils ne sont pas véritablement accueillis à la maternité. Les mamans y restent en effet entre 5 à 10 jours selon le type d’accouchement, tandis que les pères sont parfois autorisés en visite. De quoi creuser les compétences en soins à l’enfant, qui vont renforcer le rôle de la mère, déjà appuyé socialement.

À première vue, cette tradition apparaît comme un modèle de solidarité familiale, que nous avons largement perdu en Europe. Dans un contexte où les jeunes couples vivent souvent loin de leur famille, le soutien des parents peut permettre à la mère de récupérer physiquement et de se consacrer au bébé.

Mais le soutien familial s’accompagne souvent d’une transmission de normes, pour ne pas dire de carcans, concernant les soins au bébé, l’alimentation, l’allaitement ou encore l’organisation du quotidien. La jeune mère reçoit de l’aide tout autant que des injonctions à la maternité et au sacrifice. D’ailleurs, plusieurs études ont montré que le satogaeri bunben ne réduisait pas automatiquement le risque de dépression post-partum 

Le fardeau du mari

Évidemment, le post-partum apporte un autre fardeau pour les mères : celui du soin à l’homme, qui perd sa place de roi.

Un guide destiné aux futures mamans a ainsi fait polémique, dans une commune proche d’Hiroshima en 2018. Ce guide, titré « de la part d’un père expérimenté à votre attention », devait inciter les mamans à adopter un comportement exemplaire auprès de leurs… maris !

Les « conseils » sont basés sur « une étude » menée entre 2017 et 2018 auprès de 100 jeunes pères. Ils se disaient frustrés de voir leur femme s’occuper davantage du bébé que des tâches ménagères ou de les voir irritables. 

Une maternité encore au cœur des contradictions japonaises

Le Japon contemporain se trouve face à une contradiction profonde. D’un côté, le pays cherche à encourager les naissances, les aides financières augmentent et les politiques publiques consacrées au post-partum se développent. Plusieurs collectivités expérimentent également de nouveaux dispositifs d’accompagnement destinés aux jeunes parents. Mais d’un autre côté, le poids du carcan ancestral ne s’allège pas. 

Les municipalités en action

Depuis 2021, les municipalités sont tenues de développer des services de soutien aux jeunes parents, comprenant des séjours résidentiels, des accueils de jour ou des visites à domicile par des sages-femmes et des professionnels de santé, comme le détaille le programme national présenté dans Postpartum Care Program in Japan.

Cette politique se décline localement à travers des dispositifs variés : la ville de Fukuoka propose un accompagnement psychologique, des conseils en allaitement et un soutien à la parentalité, tandis qu’à Inagi on assure un suivi continu depuis la grossesse jusqu’aux premiers mois de l’enfant, complété par une aide financière pouvant atteindre 100 000 yens (plus ou moins 540 euros en juin 2026).

Photo de Se. Tsuchiyasur Unsplash

Mais tout cela n’entache l’affirmation selon laquelle la maternité reste associée à un ensemble d’attentes particulièrement exigeantes.

Ces attentes ne prennent pas toujours la forme de règles explicites. C’est précisément ce qui les rend sociologiquement intéressantes. La crise démographique japonaise est généralement présentée comme un problème de chiffres. Pourtant, il s’agit aussi profondément une question de normes sociales. 

– Maureen Damman


Photo de couverture : wikicommons