En 1854, le séisme de l’ère Ansei engendre un puissant tsunami qui endommage les villes côtières de la péninsule de Kii. À Hiro-mura, un leader émerge de cette catastrophe, dont l’influence et le souvenir continuent de protéger le village des tsunamis des décennies après sa disparition.
La légende du Feu des gerbes de riz
Du rivage, les villageois voient les récoltes de leur chef partir en fumée. Personne ne comprend encore que cet incendie vient de les sauver. Nous sommes en décembre 1854, et la péninsule de Kii s’apprête à être frappée par l’un des tsunamis les plus destructeurs de son histoire.
Les séismes ne sont pas rares au Japon. Les habitants de Hiro-mura, un bourg côtier situé dans l’actuel département de Wakayama, sont familiers du phénomène. Cette fois pourtant, quelque chose semble différent pour Gohei, dont la maison est située en surplomb du littoral. La nature des secousses, lentes et longues, la mer qui se retire : quelque chose ne va pas. Les villageois, affairés sur la plage, sont en danger. Sans se poser de questions, Gohei court mettre le feu aux récoltes de riz de l’année, amoncelées sur ses terres.
La foule se précipite pour éteindre l’incendie, mais Gohei les arrête et les somme d’observer la mer. Personne ne comprend la situation. Un tsunami géant frappe soudainement la côte, détruisant le village. Les habitants comprennent alors qu’ils ont été sauvés par le geste du chef, et se prosternent devant lui.
Ce récit fictif aux relents nationalistes, c’est la légende du « Feu des gerbes de riz » (Inamura no hi 稲むらの火), une histoire née dans l’actuelle commune d’Hirogawa (département de Wakayama). Elle a fait le tour du pays, pour avoir été utilisée dans un manuel scolaire de langue japonaise destiné aux élèves de primaire entre 1937 et 1947, mais aussi comme base de l’éducation à la prévention des catastrophes provoquées par les tsunamis au Japon.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le gouvernement impérial choisit précisément cette histoire pour ses manuels scolaires en 1937, au moment où le Japon entre en guerre totale contre la Chine. La légende d’Inamura no Hi véhicule une vision du monde parfaitement alignée avec l’idéologie du moment. Celle d’un chef qui voit ce que le peuple ne voit pas, d’une communauté qui obéit sans questionner, d’un sacrifice individuel consenti pour le bien collectif.
Gohei n’explique pas la gravité de son geste (la destruction des récoltes) : il agit, et les autres suivent. Ce modèle est le type de récit dont un État en guerre a besoin pour éduquer des citoyens dociles et des soldats loyaux.
Plus dérangeant encore : en faisant de ce texte la base de l’enseignement de la langue japonaise (kokugo 国語, litt. la « langue de la nation ») le gouvernement ne transmet pas seulement une légende. Il inscrit dans l’apprentissage de la langue maternelle des élèves une certaine idée de ce qu’est un bon Japonais : quelqu’un qui sacrifie, qui fait confiance à l’autorité, et qui trouve dans ce sacrifice la voie de la survie collective. Un détournement idéologique qui rappelle la réappropriation de la figure de Jeanne d’Arc sous la IIIe république, et plus tard par les partis politiques de l’extrême droite française.
La légende disparaît des manuels en 1947, sous la pression des réformes éducatives de l’occupation américaine. Elle sera réhabilitée des décennies plus tard, purgée de son contexte, comme simple outil pédagogique de prévention des tsunamis.
Une tradition pas si ancienne
Le texte fut en réalité composé à la fin du XIXe siècle par Lafcadio Hearn (1850-1904), un auteur d’origine grecque et irlandaise qui fut naturalisé japonais sous le nom de Koizumi Yakumo 小泉八雲 en 1896. Il est l’un des premiers auteurs à diffuser la culture japonaise aux Occidentaux après la réouverture du Japon sous Meiji. À la toute fin du XIXe siècle, Hearn voyage dans la région et entend parler du grand tsunami de 1854, encore frais dans la mémoire collective. Des récits qu’il collecte dans le village de Hiro (aujourd’hui Hirogawa), il écrit en 1897 un texte littéraire basé sur le légendaire local : A living God.
C’est ce texte qui sera redécouvert, repris et adapté en 1934 par Nakai Tsunezō 中井 常蔵, un instituteur local féru du folklore de son terroir. Le texte sera utilisé entre 1937 et 1947 par le gouvernement dans les manuels scolaires de kokugo (cours de langue japonaise pour les natifs).

Mais derrière ce récit héroïque se cache une histoire bien plus intéressante : celle d’un tsunami et d’un homme bien réels, et d’une mémoire collective qui continue aujourd’hui à façonner la manière dont les Japonais vivent avec les tsunamis.
Le tsunami qui a véritablement détruit Hiro-mura
Pour comprendre ce qui s’est joué à Hiro en décembre 1854, il faut d’abord rappeler que la péninsule de Kii occupe une position particulièrement exposée sur la façade pacifique du Japon.
Cette région se trouve à proximité de la fosse de Nankai, l’une des zones sismiques les plus actives de l’archipel. Depuis des siècles, de puissants séismes y provoquent tous les 70 à 150 ans des tsunamis capables de ravager les côtes du Japon central et occidental.
Le 23 décembre 1854, peu après neuf heures du matin, un premier tremblement de terre secoue la région. L’épicentre se situe au large, dans la zone aujourd’hui associée au séisme dit « Tokai ». Les habitants sont inquiets, mais malgré la puissance du séisme (M8,4), les dégâts restent limités à Hiro et la vie reprend très vite son cours.
Le lendemain pourtant, vers seize heures, un second séisme frappe. Cette fois, l’épicentre est beaucoup plus proche des côtes et les dégâts sont considérables dans certaines villes de la région, comme à Ōsaka. La première vague du tsunami arrive au crépuscule, alors que les habitants commencent à s’activer, et frappe une population déjà désorganisée et stupéfaite.

La partie basse de Hiro-mura est balayée en quelques instants. Dans la nuit hivernale, Hamaguchi Goryō, un jeune notable local, organise une expédition de secours pour guider et récupérer les survivants de la première vague. Dans l’obscurité totale, il improvise des torches et les secouristes illuminent en les parcourant les sentiers menant aux hauteurs.
Les survivants toujours présents dans la partie inondée du village aperçoivent les feux et parviennent à se mettre en sécurité. Peu de temps après, la seconde vague frappe Hiro, achevant de le détruire. Sans la moindre lumière, les survivants de la première vague incapables de s’orienter auraient été condamnés à périr emportés par la deuxième.
Hamaguchi Goryō : l’être humain derrière la légende
Lorsqu’on évoque aujourd’hui l’histoire du Feu des gerbes de riz, un nom revient systématiquement : Hamaguchi Goryō 濱口梧陵. Pour de nombreux Japonais, il est l’homme qui sauva son village en incendiant les récoltes afin d’avertir les habitants de l’arrivée imminente d’un tsunami. Comme souvent avec les héros populaires, notamment lorsqu’ils sont réappropriés avec une intention idéologique, la réalité historique est toutefois un peu plus complexe et nuancée.

Pourtant, le travail des historiens, qui a permis de reconstituer ce qui s’est joué à ce moment, révèle que la légende est très proche de la réalité dans ses grandes lignes. Mieux encore, la réalité est bien plus intéressante que la légende.
Hamaguchi Goryō n’était pas un simple paysan. Né en 1820, il appartenait à une famille aisée de la région. Les Hamaguchi avaient bâti leur fortune grâce à la production et au commerce de sauce soja. À l’époque d’Edo, leur entreprise exportait déjà ses produits dans plusieurs régions du Japon.
Âgé de trente-quatre ans seulement au moment de la catastrophe, Goryō occupait une position importante dans la vie locale. Il disposait de ressources financières considérables, mais aussi d’une influence sociale qui lui permettait de mobiliser les habitants. Cette réalité est essentielle pour comprendre ce qui se produira après le tsunami.
Car si la légende retient avant tout l’épisode spectaculaire des gerbes de riz en flammes et la force symbolique du chef Gohei, qui anticipe ce que les autres ne voient pas, l’histoire a surtout gardé de son modèle réel, Hamaguchi Goryō, la trace de son action dans les semaines et les mois qui suivent la catastrophe :
« Aujourd’hui non plus, l’agitation des gens ne s’est pas calmée. Pire encore, une rumeur infondée s’est répandue, racontant qu’un tsunami allait de nouveau frapper. Dans ce cas de figure, même les plus courageux esprits deviennent couards, les ambitions se rétractent, et ils ne font que se plaindre de la catastrophe qui s’offre à leurs yeux sans même chercher à se lancer dans la reconstruction.
Au milieu de tout ça, moi je me contente, comme hier, de courir à droite, à gauche, de leur faire entendre raison et de les encourager. Cependant, les hommes, sensibles au profit, finissent par se reprendre, et certains commencent finalement à sortir pour ramasser des objets emportés par la marée.
En plus de cela, j’ai entendu dire que des habitants de la montagne venaient pour dérober des objets disséminés par la marée, aussi ai-je placé des gardes pour veiller sur les chemins les plus importants du village. Ceux-ci s’enfuient toutefois à la moindre réplique sismique, me laissant ainsi totalement à bout de ressources ». (Extrait choisi du journal de Hamaguchi Goryō, 1854, traduction personnelle réalisée à partir du journal reconstitué par les historiens locaux).
Fédérer les survivants est une tâche complexe et ingrate – et la situation semble sans issue. Une grande partie des habitations est détruite, les terres agricoles sont endommagées par l’eau salée qui stérilise les sols pour de longs mois. La plupart des pêcheurs ont perdu tout ou partie de leurs embarcations et de leur matériel, beaucoup de familles se retrouvent sans ressources : la désertion du village par les habitants est imminente.
Le jeune notable prend alors la décision d’injecter une partie de la fortune familiale pour alimenter la reconstruction de son village. Il finance la construction de cinquante logements, aide les habitants les plus démunis, achète des bateaux et du matériel de pêche ou agricole, soutient la reprise des activités locales, et injecte énormément de fonds dans la reconstruction du pont de Hiro. À une époque où les systèmes d’aide publique n’existent pas sous leur forme moderne, un tel engagement représente un effort considérable.
Mais ce qui l’a fait entrer dans l’histoire, c’est le financement de la rénovation du mur de Hiro. Ce dernier représentait un témoignage du passé, la preuve que les tsunamis finissent toujours par revenir. Hamaguchi prit pleinement conscience de cela à travers la douleur de l’expérience, et à travers la crainte des survivants d’en voir arriver un nouveau. Profondément marqué par la catastrophe et la destruction de son village, il entreprend de reconstruire et d’agrandir l’ancien mur de Hiro, bâti à la suite du précédent tsunami historique.

Ce dernier, haut de 3m, s’était révélé utile lors du précédent tsunami de l’ère Hōei, mais avait été totalement submergé ce 24 décembre 1854. Le nouveau mur imaginé par Hamaguchi devait protéger l’ensemble de la partie littorale du village, et parvenir à briser et contenir les vagues d’un prochain puissant tsunami.
Il fit pour cela construire une digue enterrée, sur laquelle il planta également des pins qu’il fit transplanter depuis les montagnes environnantes, afin d’amplifier l’effet brise-vague, créant un système avant-gardiste de protection multi-couches, aujourd’hui le plus souvent remplacé par les brise-vagues de béton que l’on trouve partout sur les côtes du Japon. Lors du tsunami Nankai de 1946, le mur tint bon et protégea efficacement la population.
Au total, Goryō mobilise une grande partie de la fortune familiale pour la reconstruction de son village, à hauteur de plusieurs centaines de millions de yens, en équivalence par rapport à la monnaie de l’époque. Il se dévoue également au développement culturel de Hiro, puis accède à de hautes fonctions au sein de la préfecture du département de Wakayama, où il devint en 1879 le premier président de l’assemblée préfectorale.
Cette implication durable dans la vie de sa région natale explique en grande partie la place qu’il occupe encore aujourd’hui dans la mémoire locale. À Hirogawa, son nom apparaît sur des monuments, des stèles commémoratives et des statues. Et surtout, la mairie a inauguré en 2007 un musée, Inamura no hi no yakata 稲むらの火の館, dédié aux archives historiques concernant Hamaguchi Goryō et le village de Hiro, incorporant de plus une partie centre d’éducation à la prévention des tsunamis.

Bien au-delà de la catastrophe de 1854, Hamaguchi Goryō est devenu la figure du notable idéal : un homme riche mettant ses ressources au service de sa communauté.
Faire perdurer le souvenir
Si la légende du Feu des gerbes de riz a si bien survécu jusqu’à nos jours, c’est en partie grâce aux archives, aux monuments et aux musées. Mais c’est aussi et surtout parce que chaque année, depuis 2003, elle reprend vie à Hirogawa.
Chaque troisième samedi d’octobre, l’Inamura no Hi matsuri rassemble habitants, élus et associations locales autour d’une même mémoire, celle du tsunami de 1854 et de l’homme qui en a fait survivre le village. Comme tous les matsuri, le festival remplit une double fonction : apaiser l’âme des victimes d’un côté, entretenir de l’autre la conscience collective du risque, cette réalité brutale que les tsunamis, sur cette côte, sont cycliques et toujours puissants. Il célèbre aussi Hamaguchi Goryō lui-même, figure tutélaire de la commune, même si l’on peut y lire, en filigrane, une manière de perpétuer l’influence d’une famille qui a marqué la région.

Chaque année, la procession repart du port, remonte les hauteurs jusqu’au sanctuaire Hachiman, torches en main, reproduisant sans l’énoncer les chemins d’évacuation qu’avaient empruntés les survivants de 1854.
Le sens caché du festival du Feu des gerbes de riz
De l’extérieur, la procession ressemble aux habituels rites du feu, fréquents dans les commémorations des ancêtres et des divinités tutélaires qui se déroulent partout au Japon chaque année, bien que plus souvent au milieu de l’été. Cependant, une vision surplombante, utilisant la cartographie numérique, permet de remarquer que le lieu de départ et le chemin de la procession exploitent en réalité les terrains les moins inondables de la commune et les chemins les plus directs pour se mettre en sécurité en cas de tsunami.
Au-delà de la célébration de la mémoire d’un ancêtre historique, d’un symbole de cohésion locale et de la transmission d’un savoir qui sauve les vies, le festival se révèle être bien davantage qu’une simple commémoration.
Sous la lumière des torches, les habitants répètent chaque année les gestes de leurs prédécesseurs et empruntent les chemins qui ont un jour permis aux habitants de survivre, évitant ainsi au village de disparaître totalement. La catastrophe est passée depuis plus de cent soixante-dix ans, mais à Hirogawa, sa mémoire continue de guider les pas des vivants.
– Grégory Beaussart
Image de couverture : note.com












































